Inception culturelle française

La gloire à toupie

Conception

Chaque sortie de blockbuster permet à la presse d'édicter les canons de ce qu'elle juge être le vrai bon cinéma en déployant avec fatras tout le catéchisme propre aux cultes créés de toute pièce pour des objets savamment marketés.


On se souvient des transes critiques qui entourèrent les exploitations de Die Hard 4 (lire Une revue de presse en enfer), Indiana Jones 4 (lire Les Esquimaux Euhouards 2008) ou plus récemment Iron Man 2 (Meneuse de revue #28).

Inception de Christopher Nolan vient s'ajouter à cette courte liste des chanceux blockbusters encensés et avalisés par la critique. Au-delà des dithyrambes il existe un moyen très simple de reconnaître un blockbuster certifié "intelligent" par le landernau cinéphile : on n'évoque jamais son budget.
Souvenez-vous, en décembre dernier, les puristes s'étouffaient devant le budget largement qualifié d'"indécent" de Avatar (237 millions de Dollars), les rédacteurs ne rataient jamais une occasion de mettre en avant la somme tout en soulignant à quel point le scénario était "convenu".
Avec Inception, aucune allusion ni information relative à son budget pourtant très conséquent de 200 millions de Dollars. Et surtout aucune remise en perspective de ce que James Cameron livra aussi bien en termes visuels que technologiques comparé à ce que Christopher Nolan fait de sa rondelette cagnotte : deux courses poursuites, dix minutes d'apesanteur, des ruines, une explosion de C4 et une explosion de légumes dans ce qui reste à ce jour le plus cher remake d'une pub pour télé Plasma. Ha, et Paris qui se replie, money shot dont peut se demander ce qu'il apporte au récit (mais qui apportait tant aux divers buzz et bandes-annonces).
Seul Louis Guichard de Télérama citera le montant du budget. Et devinez quoi : Louis Guichard n'a pas aimé Inception.

Pour le reste, ce sera du "génie", du "virtuose", du "visionnaire, du "intelligent" à tour de bras. Une course à l'émerveillement qui fait beaucoup parler du film sans que l'on n'apprenne quoi que ce soit dudit film, de son écriture, sa mise en scène, ses intentions, son propos, ses véritables sources d'inspiration. Béate et parfaitement incapable de mettre des mots sur son état, la presse tente de nous inceptionner l'idée que Inception est le film le plus complexe qu'on ait vu depuis des années.

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Mais avant tout, lorsqu'on est journaliste français on ne peut se faire l'économie d'une participation de la France à un succès international. 20 Minutes et Libération se feront ainsi un devoir de rappeler que Marion Cotillard (second rôle féminin) est notre actrice française rien qu'à nous :

"Accusé d’avoir tué sa femme, jouée par notre Marion Cotillard nationale, il est prêt à tout pour son commanditaire qui lui a promis l’immunité en cas de succès."

"Quant à notre Marion Cotillard nationale, comme d’habitude incroyablement sexy et mystérieuse, Nolan n’a rien trouvé de mieux que l’enfermer à double tour dans une cellule annexe en sous-sol et, pour la narguer, passer en boucle le tube de Piaf : «Non, je ne regrette rien»."

Chez 20 Minutes on va même franchement dans l'auto-flagornerie : "On peut penser que Christopher Nolan a utilisé une chanson de la Môme Piaf dans Inception pour rendre hommage à Marion Cotillard."

Théorie romantique, si ce n'est que le leitmotiv de la bande originale composée par Hans Zimmer s'appuie entièrement sur cet air, comme le montre cette vidéo. L'accompagnement musical extra-diégétique se retrouve donc être la chanson entendue dans la diégèse du film, mais ralentie, comme l'est le temps à mesure que l'on descend les niveaux des rêves dans Inception, montrant que le film est un songe du personnage joué par Leonardo DiCaprio. Mais l'idée, bien que maline, flatte moins la cocarde.

Surtout, elle tue dans l'œuf le jeu des théories et interprétation auquel se livrent spectateurs et critiques unanimement conquis par la virtuosité annoncée du film. Cette virtuosité, cette intelligence constitue l'épine dorsale de l'objet Inception. C'est par elle et elle seule que la communication se fera.
Afin de flatter sur ordre l'intelligence, il n'y a pas meilleur moyen que de restreindre la sienne.

Pour Excessif, 20 Minutes et Le Monde, il paraît déjà compliqué de comprendre les premières minutes du film, puisque selon le premier Cobb est "un voleur expérimenté", le second pense à un "savant", Le Monde y voit un "espion industriel".
Visiblement l'exposition n'est pas très claire, mais chez les Inrocks on sait pourquoi : "Dès les premières minutes, le spectateur est bombardé d’informations". Intéressante découverte : un film donnerait dès les premières minutes des informations aux spectateurs sur les personnages et l'univers qui les entoure. L'écriture très peu cinématographique de Christopher Nolan, qui préfère mettre en avant ses mots à sa mise en scène, mène les  spécialistes du cinéma à prendre conscience que derrière des images se trouve en général un scénario et qu'il "bombarde des informations" pour la suite de l'histoire. Si ce bombardement empêche de savoir ce que fait le héros, on parlera alors d'écriture "virtuose".

Chez Libé on assume totalement ne rien comprendre : "Inutile de paniquer, tout le monde est largué mais, dans le film, les personnages édictent doctement les froids principes du scénario comme si tout ça était parfaitement naturel et limpide."

Le premier principe que l'on vous répète dans les écoles d'acteurs est qu'il suffit de croire à ce que l'on énonce pour que le public y croit. Inception l'illustre magnifiquement. Dans toutes les scènes d'exposition Cobb explique qu'il suffit de tuer (ou "kicker" au niveau supérieur) son partenaire pour le réveiller, mais dès la mission en route et le très inutile personnage de Saito gravement blessé, changement de règle : maintenant si on meurt, direction les terribles limbes. En voilà une manière très artificielle de greffer du suspense au récit, et d'annihiler une heure d'exposition. Le talent des acteurs suffira heureusement à ce que Didier Péron trouve cela "parfaitement naturel et limpide".

Jacky Goldberg des Inrocks parvient néanmoins à démêler la structure proposée par le film de Nolan : "La bande à DiCaprio […] doit en effet créer une architecture onirique à quatre niveaux : un rêve dans le rêve dans le rêve dans le rêve."

Mystérieusement, il trouvera dès la ligne suivante tout cela impossible à résumer : "Il serait difficile, et vain, de décrire la complexe mécanique narrative ici à l’œuvre."

Seul Films Actu sent que quelque chose cloche : "La première heure d'Inception présente pourtant le même 'défaut' que celle de The Dark Knight, à savoir de délivrer une avalanche d'informations et de concepts au moyen d'un montage quelque peu elliptique menaçant plus d'une fois de nous laisser sur le carreau."

Toutefois cette exposition laborieuse et alambiquée n'empêchera pas le film d'être finalement vu comme "un mélange virtuose de science-fiction de haute volée, de film d'action ultra inventif et de drame émotionnel. Un vrai tour de force". S'il vaut mieux en effet qu'un drame s'appuie sur les émotions, nous aurions préféré que le vrai tour de force de Inception ne consiste pas seulement à donner l'illusion d'un film bien écrit à des chroniqueurs ayant visiblement du mal avec la structure du récit.

Exclu : La presse française devant le double rêve qui ouvre Inception


Or voilà, il fut décidé que Christopher Nolan avec son penchant pour "l'imagination réaliste" est virtuose. Il peut faire engager une jeune étudiante inconnue par son héros à qui on ordonne deux scènes plus tôt de mieux choisir ses collaborateurs suite à une trahison, ce sera virtuose (mais non relatif à des nécessités de casting hype).   
Ou parler d'architecture durant une demi-heure pour oublier le sujet les deux heures suivantes en proposant des labyrinthes composés d'un couloir (ou une montagne), ce sera virtuose.
Tout comme planifier une mission durant de longues séquences explicatives, et faire en sorte que des personnages ne savent pas la plus basique des informations une fois cette mission en œuvre, ce sera virtuose.
Faire dire à un personnage qu'il n'est pas "interdit de rêver plus gros" en dégainant un lance missile pour ne plus jamais faire appel à cette possibilité par la suite lorsque les héros seront en danger ? Ce sera… oui, virtuose.
Nolan peut modifier les règles de son univers à mesure que le film nécessite drame ou suspense, ce sera définitivement virtuose.

Les Inrocks : "Le blockbuster le plus virtuose de l'été."

Critikat : "En termes de récit par l’image, le scénario ainsi élaboré permet à Nolan réalisateur de justifier et d’appliquer toute une panoplie de virtuose."

Excessif : "Nolan distille par sa mise en scène virtuose […] un charme qui hante durablement."

On ne saura jamais vraiment ce qui motive ces flatteries tant les articles restent vagues et se gardent autant que possible d'analyser ou décortiquer les divers éléments du métrage. Tout juste apprend-t-on avec Excessif que "Nolan privilégie le réalisme à la bizarrerie des situations pour que les hallucinations (Paris qui se retourne sur lui-même) coulent de source". Nous sommes soulagés de savoir que des hallucinations peuvent couler de source, quand bien même cela risque d'angoisser les individus sujets aux hallucinations hallucinantes.
Ce raisonnement singulier est le pendant argumentaire de ce besoin de "fantastique réaliste" qu'éprouve la presse française pour évoquer un film en bons termes, évacués de tout cynisme, sans y voir une machine commerciale avant un film de cinéma.



D'autant plus que selon Films Actu, "Inception a le bon goût de ne pas réitérer l'erreur de Matrix en évitant de nous asséner un cours de philo pour débutants." Doit-on rappeler qu'à l'heure actuelle aucun papier ne vint démontrer qu'un critique de presse à large diffusion n'ait enfin compris ce fameux cours de philo ? (hormis cet article paru dans Libération où deux professeurs de philosophie s'étaient lancés dans une critique vive et cinglante du livre Matrix, Machine Philosophique écrit par une dizaine de philosophes, tout en avouant ne pas avoir lu le livre en question. Une démarche très philosophe qui trouvera son épilogue quelques jours plus tard, toujours dans les pages de Libération, les deux compères admettant s'être trompés et avoir plongé "en plein dans l'indécidabilité de l'apparence et de la réalité". Conclusion : ils doivent être cotons les cours de philo en école de journalisme)

 

Plus un film populaire se veut (et se révèle) intelligent, plus il paraît suspect. Il est alors préférable d'affirmer que l'intelligence au cinéma ne sert qu'à duper les plus inattentifs des spectateurs.
Toujours selon Films Actu : "L'intelligence de la démarche fait écho à l'idée maîtresse du film : Inception plante sans en avoir l'air des germes d'idées dans l'esprit du spectateur, préparant le terrain pour abattre sa dernière carte lors d'un final qui entretient juste ce qu'il faut de doutes pour stimuler l'imagination et engendrer de multiples interprétations."

Entre le gimmick musical vu plus haut, les divers indices (l'agence qui commande la mission se nomme Cobbol ; le héros, Cobb) et les rares images évocatrices (Cobb coincé entre deux murs de la ville parvenant finalement à s'extraire), il n'est pas bien compliqué de saisir la portée de la conclusion (qui a également pour avantage de justifier les incohérences d'écriture du scripte). Or, on nous l'a dit, avec Nolan nous sommes dans l'intelligence, non dans la philo pour pubère, ainsi il doit y avoir réflexion autour de Inception. Lesquelles ? On ne sait pas.
Sachez toutefois que chez les Inrocks on se contente de très peu pour ressentir des vertiges métaphysiques : "un cache-cache dans un hôtel en apesanteur (“2001 meets Shining”)". Les Wachoswki savent à quoi s'en tenir pour leur prochain film.

Cadeau pour les Inrocks : la quintessence du cinéma de Stanley Kubrick en 3 minutes 46


Au moins sait-on que Stanley Kubrick inspire Christopher Nolan (comment ça, comme les 3/4 des réalisateurs ?). Métro nous apprend même que la Warner couve son "génie" "comme elle le fit autrefois avec un certain Stanley Kubrick, une autre référence du réalisateur". Du factuel sans risque et sans intérêt, et c'est déjà pas si mal. Car chez Libération et Le Monde, on tente de remonter dans la filmographie de l'auteur…

"L’humour, un ingrédient strictement proscrit par Nolan depuis son premier long, Memento."

"Les admirateurs de Christopher Nolan y retrouvent le goût du dédale, la succession de flash-back, les décalages de niveaux de réalité et le désordre psychologique lié à l'amnésie qui faisaient le succès de son premier film, Memento (2000)."

Faut-il voir de l'ironie dans le fait que ces deux publications aient omis un film qui se nomme en français Le Suiveur ?

La conclusion de cette revue de presse consacrée à la virtuosité cinéphile sera pour cette question des Inrocks posée à Christopher Nolan, dont le superbe et très révélateur oxymoron qu'elle contient ne finit plus de nous fasciner :

"Vous ne craignez jamais de vous égarer par excès d'intelligence ?"



"Qui se sait profond s'efforce d'être clair ; qui aimerait passer pour profond aux yeux de la foule s'efforce d'être obscur."
Friedrich Nietzsche - Le Gai Savoir




     

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