Hugues-Le-Loup d’Erckmann-Chatrian

La nouvelle du vendredi #05

Affiche Hugues-Le-Loup

"Quel homme oserait tracer les limites du possible ?" D’abord, comme souvent, on les ignora. Puis, avec le temps, on reconnut leur talent. On les publia. On les célébra. On se les arracha, même.

Cependant, rien ne dure jamais. On les a censurés. On les a lourdement critiqués, voire ridiculisés. On les a méprisés. Ce qui ne les a pas empêchés de continuer à se faire applaudir.

Plus d’un siècle après leur mort, ont-ils été oubliés ? De nombreux éléments – sur lesquels nous reviendrons – prouvent que non, loin de là en fait. Mais dans un sens, leur sort a été pire : on a trop souvent négligé leur apport au fantastique français (celui-là même qui "n’est pas notre culture" selon certains). Prenons donc quelques instants pour nous pencher sur le cas assez particulier d’Erckmann-Chatrian.
La première chose à savoir sur cet auteur au talent protéiforme est qu’il ne s’agit justement pas d’un seul homme. Derrière ce double patronyme se cache un duo composé d’Emile Erckmann (1822 – 1899) et d’Alexandre Chatrian (1826 – 1890).
Si le cas n’est pas inconnu dans les lettres françaises - on pense à d’autres couples tels que Boileau-Narcejac ou encore et surtout Pierre Souvestre et Marcel Allain, créateurs du génie du mal Fantômas, il reste suffisamment rare pour être souligné.

Fantomas
Après le décès prématuré de Souvestre, Marcel Allain présidera seul à la destinée littéraire de Fantômas

La création de l’auteur Erckmann-Chatrian est à mettre à l’initiative du plus jeune des duettistes : Alexandre Chatrian. Ce dernier, admiratif des textes d’Emile Erckmann dans les périodiques locaux, lui écrit une lettre dans laquelle il explique tout son respect pour le talent de l’écrivain. Les deux hommes se rencontrent, s’apprécient et, rapprochés par leur origine commune (contrairement à une légende tenace, ils ne sont pas alsaciens mais lorrains : ils proviennent tous deux de Moselle), deviennent amis. C’est le début d’une collaboration littéraire très fructueuse qui durera quarante années (1847 – 1887). Dans cette équipe, les rôles sont initialement assez clairs : le réel écrivain de la bande, c’est Erckmann. Du reste, les premiers textes du duo étaient signés "Emile Erckmann-Chatrian" (le "Emile" sera lâché quelque temps plus tard). De son côté, Chatrian endosse plusieurs casquettes : relecteur, correcteur, conseiller et, plus important encore, agent littéraire, voire même public relation. A ce titre, c’est lui qui se charge de démarcher tous les éditeurs de Paris ainsi que les rédacteurs en chef susceptibles d’offrir un créneau pour leur production. Après plusieurs échecs, Chatrian comprend qu’il va devoir utiliser d’autres méthodes pour arriver à ses fins : ainsi, il n’hésite pas à descendre quelques bouteilles de kirsch avec le maquettiste du journal Le Constitutionnel afin de s’assurer la diffusion dans ses pages d’une de leurs nouvelles fantastiques. Il lui arrive également de tricher avec la réalité : Chatrian présente son co-auteur comme disciple d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann, l’immense romancier allemand. S’il n’est un secret pour personne qu’Erckmann-Chatrian puisent une belle part de leur inspiration dans l’œuvre des conteurs de la Forêt Noire (en particulier la tradition des Märchen, des contes merveilleux) ainsi que dans les récits les plus sombres que le Romantisme allemand a à offrir, présenter Erckmann comme disciple d’Hoffmann n’en est pas moins une relative prise de liberté avec l’histoire, ce dernier étant décédé l’année de la naissance de l’écrivain lorrain.

Hoffmann
Autoportrait d’Ernst Theodor Amadeus Hoffmann. Le duo Erckmann-Chatrian n’est qu’un des innombrables artistes sur lesquels le grand maître allemand aura une influence prépondérante

L’œuvre du duo commence à se faire lentement connaître. Napoléon III apprécie leurs récits, qui présentent le Premier Empire avec quelque complaisance (même s’il est vrai qu’à l’occasion, ils peuvent également se montrer assez caustiques sur cette époque). Le succès met du temps à se dessiner mais une fois arrivé, il est immense : leurs nouvelles fantastiques sont publiées sous forme de fascicule pour la jeunesse et les grands journaux tels que Le Constitutionnel, La Presse ou Le Siècle se battent pour les faire figurer dans leurs colonnes. Pendant dix ans, c’est l’argent et la gloire : leur régionalisme littéraire (orienté vers l’Alsace-Lorraine) est particulièrement apprécié par le grand public, par ce peuple qu’Erckman-Chatrian ne prennent jamais de haut, contrairement à d’autres écrivains de leur époque. Si le duo ne méprise pas les gens simples et autres provinciaux (comment le pourraient-ils ? Provinciaux, ils le sont eux-mêmes), il reste néanmoins lucide face à la cruauté ordinaire que ceux-ci sont capables de déployer : des contes cruels (auraient-ils inspirés Villiers de l’Isle Adam ?) tels que Myrtille, Les Bohémiens ou le diptyque Le Combat D’Ours / Le Combat De Coqs le prouvent assez. On y discerne un ton n’appartenant qu’à eux, fait de fausse bonhommie se transformant sournoisement en plongée dans une horreur au réalisme douloureux.
Cependant, si le duo s’en prend parfois aux travers du peuple, il n’hésite jamais non plus à violemment attaquer les bourgeois et autre élite auto-proclamée : la nouvelle Le Cabaliste Hans Weinland est une charge aussi savoureuse qu’impitoyable envers une intelligentsia parisienne visiblement exécrée par le duo. L’intérêt de ce texte est multiple : non seulement il fourmille de détails prouvant l’érudition des auteurs dans le domaine de l’occultisme, mais surtout il éveille les soupçons du lecteur, qui ne peut pas s’empêcher - à raison, on y reviendra – d’y discerner un règlement de compte d’une étonnante brutalité envers certains critiques.

Toujours est-il que malgré leur popularité, les affaires de notre duo se gâtent vers la fin des années 1860. D’un côté, on a la censure qui commence à s’intéresser à leur cas et de l’autre, ce sont les critiques qui se déchaînent, moquant l’intérêt du duo pour le folklore. Le contexte historique joue également en leur défaveur : la défaite cuisante de la France face à l’Allemagne de Bismarck en 1870, d’autant plus humiliante que les "élites de la nation" étaient persuadées que ce conflit serait facilement remporté par les forces françaises, leur fait beaucoup de tort. En effet, leur régionalisme résolument tourné vers l’Alsace et la Lorraine, théâtres de la grande majorité de leur œuvre, est perçu comme un douloureux et constant rappel de la perte de ce double territoire, annexé par l’Empire Allemand en tant qu’indemnité de guerre. Par extension, c’est l’ensemble de leurs écrits qui est assimilé à cet "Avant, indésirable et frustrant reflet d’une gloire déchue et illusoire.

Napoléon III
Reddition de l'empereur Napoléon III au roi Wilhelm de Prusse à Sedan le 2 septembre 1870. Tableau d’Anton von Werner (1843 – 1915)

Erckmann et Chatrian continueront à travailler et signeront encore quelques succès (tels que l’adaptation en pièce de théâtre de leur roman L’Ami Fritz) jusqu’à leur séparation définitive en 1887, pour une vulgaire histoire de droits d’auteurs. Ils ne se reparleront plus et mourront sans s’être réconciliés. Une bien triste fin pour une si longue et si belle collaboration.
Mais tâchons d’oublier ce dénouement un peu morose et focalisons-nous plutôt sur l’œuvre du duo. Naviguant avec aisance entre le romantisme sombre et une ruralité fantastique foisonnante, n’hésitant pas à multiplier leurs sources d’inspiration (on a cité Hoffmann mais leur nouvelle L’Œil Invisible rappelle également à plus d’un titre Le Démon De La Tentation de Poe), mettant en scène des personnages hauts en couleur, Erckmann-Chatrian continuent encore aujourd’hui à nous surprendre par la richesse de leurs sujets et un sens de la narration terriblement dynamique. Tantôt grand-guignolesques (Le Bourgmestre En Bouteille et sa conclusion complètement sidérante), tantôt carrément surréalistes (dans le style, Entre Deux Vins est un incontournable), voire suscitant parfois un véritable malaise (Messire Tempus rend aisément des points aux récits les plus fameux de Maupassant), les nouvelles du duo regorgent de moments saisissants. Encore plus inattendu, avec L’Araignée-Crabe, Erckmann-Chatrian signent même du pur pulp avant la lettre : vaudou, monstre géant, morts atroces, you name it! Terminons ce très – trop – rapide tour d’horizon avec ce qui constitue peut-être la meilleure histoire du duo : Le Blanc Et Le Noir. Avec ce récit d’amour, de folie meurtrière, de damnation et de pardon, les écrivains nous plongent dans les arcanes de la religion Mazdéenne et se surpassent dans le soin apporté à l’atmosphère.

Benett
Gravure illustrant Le Blanc Et Le Noir signée Léon Benett, que l’on peut trouver dans les Œuvres Complètes Illustrées du duo

Mais leur domaine ne se cantonne pas qu'au fantastique : parfois, Erckmann-Chatrian posent une ambiance étrange pour mieux se jouer de leurs lecteurs. Le dénouement de ces récits évacue alors le surnaturel et lui substituent simplement du surprenant, du pittoresque, de l’inquiétant. Mais même dans cette veine, le ton adopté par le duo ressemble bien davantage à celui caractérisant les extraordinaires enquêtes du détective Harry Dickson (signées par l’unique Jean Ray) qu’à celui d’un épisode de Scooby-Doo. C’est précisément sur une nouvelle se situant dans ce courant que nous allons à présent nous pencher, leur récit le plus connu et dont est tirée la citation ouvrant cette modeste chronique, à savoir Hugues-Le-Loup.

Dugdale
Les spécialistes de l’histoire anglaise reconnaîtront peut-être dans ce menaçant surnom Hugues d’Avranches, alias Hugh Lupus, Premier Comte de Chester et homme de confiance de Guillaume le Conquérant. Ci-dessus, une gravure se trouvant dans le Monasticon Anglicanum, édition de 1718, représentant cet important homme d’état. Erckmann-Chatrian pensaient-ils à lui au moment de l’écriture de leur récit ? Leur habituelle érudition et la peu flatteuse réputation du noble en question (décrit comme goinfre, licencieux et débauché) nous permettent de le penser.

Le jeune docteur Fritz est appelé au chevet du Comte de Niedeck. Ce dernier souffre d’une étrange infirmité lui venant chaque année à la période de Noël. Le travail de Fritz se transforme bien vite en enquête policière : qui est cette mystérieuse "Peste-Noire", horrible vieille mégère rôdant autour du château des Niedeck et semblant provoquer les crises du Comte ? Quel lien la relie aux Niedeck ? Pourquoi le Comte et elle hurlent-ils comme des loups nuit après nuit ? C’est dans une terrible malédiction familiale que Fritz découvrira la sinistre réponse à ces questions.

Fritz
L’effrayante Peste-Noire trouble le sommeil de Fritz, le protagoniste de Hugues-le-Loup

Réglons directement la question : dans la nouvelle du duo, il n’est (malheureusement ?) pas question de loup-garou. Le sujet est certes vaguement esquissé et le lecteur mis dans un état d’esprit propice à la réception d’une telle thématique (toute référence historique mise à part, le titre n’a certainement pas été choisi par hasard), mais pour leur récit, Erckmann-Chatrian s’engagent dans une toute autre direction, non moins porteuse de moments d’effroi. Qu’à cela ne tienne : l’occasion est bien trop belle pour la laisser s’enfuir. Nous allons donc consacrer les quelques lignes qui suivent à un petit retour (bien incomplet) sur la figure du loup-garou dans la littérature et sa réception dans la société au sens plus large. Gageons que le duo ne nous en aurait pas voulu.

Baring-Gould
Un loup-garou attaquant un homme, image tirée du livre The Book Of Were-Wolves du révérend Sabine Baring-Gould, ouvrage faisant référence sur la question

A l’époque d’Erckmann-Chatrian (la seconde moitié du 19ème siècle, donc), le loup-garou est déjà en train devenir une vieillerie à laquelle plus grand-monde ne croit.
Pourtant, il n’en a pas toujours été ainsi. Le mythe du loup-garou remonte en effet à l’Antiquité : celui que l’on considère comme le premier historien, Hérodote lui-même, mentionne dans ses bien nommées Histoires (plus de 400 ans avant Jésus-Christ) l’existence de la tribu des Neuri, lycanthropes habitant au nord de la Scythie, au bord de la Mer Noire. D’autre part, on retrouve dans la 8ème bucolique de Virgile (70 Av J.C. – 19 Av J.C.) une référence à des herbes poussant justement au bord de la Mer Noire et ayant le pouvoir de transformer son consommateur en créature mi-humain, mi-loup.

Cynocéphale
Un cynocéphale prenant le frais avec ses amis : un sciapode, un cyclope et un blemmye (et un mini-Janus qui s’incruste discrètement)

De son côté, Pétrone mentionne dans son titanesque Satyricon (seconde moitié du premier siècle de notre ère) un cas de loup-garou et ce, de manière assez détaillée : il va même jusqu’à préciser qu’après s’être déshabillée mais avant sa transformation, la créature urine sur ses vêtements d’humains. Dans le Livre Premier de ses Métamorphoses, Ovide, autre immense poète de son temps, nous parle en détail du terrible sort de Lycaon. Ce sanguinaire Roi d’Arcadie réputé pour sa défiance envers les divinités a osé servir de la viande humaine à Zeus/Jupiter venu dîner à sa table. Indigné devant un tel outrage, le roi des dieux le transforme instantanément en loup.

Lycaon
Le roi Lycaon changé en loup par Zeus. Gravure de Virgil Solis (graveur allemand du 16ème siècle)

A noter que ce célèbre mythe a été revisité par de nombreux peintes et graveurs, et non des moindres, tels que Rubens, Hendrik Goltzius, Jan Cossiers, Hubert-François Bourguignon d’Anville ou encore Angostino Veneziano.
En nous penchant sur la classification Aarne-Thompson, célèbre indexation des contes-types retrouvés de manière récurrente dans toutes les cultures de l’humanité, on constate que cette transformation d’un homme en animal (plus précisément en chien et/ou loup selon les versions) figure parmi les récits traversant les âges et les contrées. Deux des modèles les plus connus de ce conte sont Sidi-Nouman (version présente dans les Mille Et Une Nuits) et Le Chien Du Tsar (version reprise par le folkloriste Alexandre Afanassiev dans ses Contes Populaires Russes). Dans un de ses articles, la professeure de littérature du moyen-âge Laurence Harf-Lancner établit un parallèle entre ce conte-type et d’autres récits médiévaux mettant en scène des loups garous et reprenant en tout ou en partie la trame narrative du conte-type en question. Au rang de ces récits médiévaux, on peut citer le Lai De Bisclavret qui figure dans l’œuvre de Marie de France (poétesse française du 12ème siècle), le Lai De Melion (tout début du 13ème siècle) ou encore le récit Gorlagon appartenant au cycle Arthurien. Ces trois récits présentent également une particularité plutôt inhabituelle : celle de donner le rôle du gentil au loup-garou.


Un petit extrait du court-métrage d’animation Bisclavret d’Emilie Mercier (2011), ayant remporté plusieurs prix dans différents festivals. Comme quoi, s’inspirer des légendes de son propre terroir national, ça paie parfois

Le roman français Guillaume De Palerne (13ème siècle) donne lui aussi sa chance au loup-garou, présenté comme un allié du couple de protagonistes. Mais il s’agit là de cas minoritaires : généralement, le loup-garou est décrit comme une créature cruelle, sauvage et sanguinaire. Et si ce monstre sacré souffre quelque peu de l’absence d’œuvre littéraire matricielle autour de laquelle s’articulerait tout son mythe (le loup-garou n’a ni son Dracula, ni son Frankenstein, ni son Etrange Cas Du Dr Jekyll Et Mr Hyde), cela n’est certes pas dû à un éventuel manque d’intérêt de la part des écrivains. En effet, bon nombre de spécialistes du genre se sont penché sur son cas.
Citons par exemple le légendaire Cervantès qui parle de cette créature dans son ultime roman. Mentionnons également La Duchesse D’Amalfi de John Webster (1623) ou encore Wagner, The Wehr-Wolf de George W. M. Reynolds (1846-47). D’autres pointures telles que Rudyard Kipling (La Marque De La Bête) ou Alexandre Dumas (Le Meneur De Loups) se sont également frottées à notre animal. Plus proche de nous (1947), on trouve Boris Vian qui, dans sa nouvelle Le Loup-Garou, renverse le postulat et nous propose un loup se transformant en homme pour une journée. Même Robert E. Howard, légendaire créateur de Conan Le Barbare et de tant d’autres figures de la fantasy s’est lancé sur la piste de la bête : le résultat (Dans La Forêt De Villefère et La Tête De Loup) n’est pas vraiment à la hauteur du génie Texan. Et on en passe bien d’autres (et pas forcément des meilleures). Mais aucune de ces œuvres n’atteindra le prestige, la légende, la postérité des chefs-d'œuvre de Stoker, Shelley ou Stevenson.

Les Travaux De Persille Et Sigismonde
Couverture originale de la première édition des Travaux De Persille Et Sigismonde de Cervantès, œuvre dans laquelle figure une ile habitée par des loups-garous

On pourrait encore continuer longtemps sur le mythe et la fiction, le sujet n’étant ici que vaguement effleuré. Mais qu’en est-il de la perception par la société du phénomène de lycanthropie ? Comme souvent, un petit détour par le fameux Dictionnaire Infernal de Jacques Albin Simon Collin de Plancy nous donne une contextualisation assez intéressante sur la question : "L'existence de loups-garous est attestée par Virgile, Solin, Strabon, Pomponius Mela, Dyonisius Afer, Varron et par tous les jurisconsultes et aussi par les démonomanes des derniers siècles. A peine commençait-on à en douter sous Louis XIV. L'Empereur Sigismond fit débattre devant lui la question des loups garous, et il fut unanimement résolu que la transformation des loups garous était un fait positif et constant."

Revenons quelque peu en arrière : avant que le christianisme ne s’impose partout en Europe, on rattachait l’origine de la lycanthropie à diverses raisons (malédiction, maladie mentale – hé oui, certains avaient déjà assez de clairvoyance à l’époque pour arriver à cette conclusion –, influence de la lune, hérédité, etc). Mais une fois le triomphe de l’Eglise assuré, une telle légende ne pouvait perdurer sans que le diable ne s’y mêle d’une façon ou d’une autre. Les loups-garous ont alors été considérés comme des sorciers tenant leurs pouvoirs maléfiques d’un pacte avec le démon.
Et bien vite, aux tristement célèbres procès de sorcières se sont ajoutés dans l’Europe médiévale des cas de procès de loup-garous. Cette diabolisation (et les affaires juridiques que celle-ci entraîna) dura du 14ème au 18ème siècle (avec un pic durant le 17ème). Les procès les plus tristement célèbres sont ceux de Gilles Garnier (alias le loup-garou de Dôle) en 1574, de Peter Stumbb en 1589 (tueur en série allemand incestueux et cannibale) et de Jean Grenier en 1603.

Gilles Garnier
L’arrêt de la Cour de Dôle condamnant Gilles Garnier en tant que loup-garou

Le cas tragique de Grenier, qui relevait à l’évidence de déficiences mentales lourdes et d’un environnement familial absolument désastreux, eut une certaine influence sur la manière dont la justice traitait les "loups-garous. Grenier fut épargné et placé dans un cloître. La fin du 17ème siècle vit la médecine gagner du terrain dans les esprits et la notion de lycanthropie clinique (maladie psychiatrique aux symptômes certes spectaculaires, voire effrayants, mais dénués de tout aspect surnaturel) remplaça peu à peu celles de malédiction ou de damnation. Cependant, cette ouverture vers la science et la raison n’a pas immédiatement touché les habitants des régions les plus rurales, farouchement attachés à leurs superstitions. Il faut dire que l’affaire de la bête du Gévaudan (1764) n’était pas vraiment faite pour calmer les esprits…

Lucas Cranach der Altere
Une représentation saisissante d’un "loup-garou", ou plutôt un tueur en série bestial et cannibale tels que Gilles Garnier ou encore Peter Stubbe par le peintre allemand (15-16ème siècle) Lucas Cranach der Altere

Ce très partiel portrait du loup-garou que nous venons de tracer aura au moins eu un mérite : celui de mettre en avant la grande richesse de la tradition française quand il est question de lycanthropie. Ce phénomène n’a d’ailleurs pas manqué d’attirer l’attention d’une autre grande écrivaine de son temps : George Sand. Elle rédigera même un ouvrage abordant, entre autres, ce sujet : Les Légendes Rustiques, consacré aux contes, superstitions et légendes de la campagne berrichonne et illustré par son propre fils, Maurice Sand. Son opinion sur la question s'y trouve d’ailleurs exprimée : "Ces choses se perdent à mesure que le paysan s’éclaire, et il est bon de sauver de l’oubli qui marche vite, quelques versions de ce grand poème du merveilleux, dont l’humanité s’est nourrie si longtemps et dont les gens de campagne sont aujourd’hui, à leur insu, les derniers bardes." Voilà qui se passe de commentaires.

Maurice Sand
"Les Lupins", une des légendes berrichonnes illustrées par Maurice Sand

Revenons à présent sur Erckmann-Chatrian et leur sinistre Hugues-Le-Loup. On aurait pu craindre qu’à la question traditionnelle de cette chronique "existe-t-il une adaptation cinématographique de cette nouvelle ?" succède une dénégation remplie de regret. Excellente surprise : Hugues-Le-Loup a effectivement été transposé au petit écran, à non moins de deux reprises. L’adaptation la plus connue (dont peut trouver un court extrait ici, le reste du téléfilm est disponible en téléchargement payant) est celle signée par un grand défenseur du surnaturel et de l’occulte, Michel Subiela. Scénariste, producteur et réalisateur se trouvant déjà derrière Le Tribunal de L’Impossible, série diffusée sur l’ORTF entre 1967 et 1974 et revenant sur divers faits divers fantastiques, Subiela se lancera dans un autre projet ayant pour titre Les Classiques De L’Etrange et visant à adapter pour la télévision les grands classiques fantastiques de la littérature française. En parallèle à ce travail, il réalisera Hugues-Le-Loup en 1975 pour TF1. Cette version bénéficiera même d’une bande-son originale composée par un musicien de prestige en la personne de Vladimir Cosma.

Hugues-Le-Loup
Photo de Hugues-Le-Loup représentant Jean-Claude Dauphin et Claude Titre – acteur qui avait en son temps déjà interprété Bob Morane dans la série éponyme !

Le travail du duo lorrain sera adapté à d’autres reprises : notons par exemple une deuxième version d’Hugues-Le-Loup réalisée pour FR3 en 1979 par Paul Planchon. En 1982, il y a également Le Coq Noir, adaptation par Cabanis de leur nouvelle L’Esquisse Mystérieuse. Enfin, citons La Montre Du Doyen, téléfilm tiré de la nouvelle du même nom et tourné en 1985 mais diffusé seulement trois années plus tard sur FR3 Alsace. Le réalisateur de cette production, Joseph Drimal, s’intéressera d’ailleurs également à un certain Joseph Sheridan Le Fanu dans un autre de ses films : Le Démon Ecarlate. Le monde du fantastique est décidément tout petit. Dernier détail cocasse : le scénariste de la quasi-totalité de ces productions (sauf celle de Subiela) n’est nul autre que Maurice Sarfati, le comédien talentueux ayant procuré des heures de rire aux adolescents des années 90 avec son doublage si particulier de tous les méchants du dessin animé Nicky Larson.

Maurice Sarfati
Quel homme oserait tracer les limites du possible ?
Réponds-moi vite, mon petit bonhomme, ou sinon je vais te faire bobo !

Dans l’introduction, nous avions précisé qu’Erckmann-Chatrian n’avaient pas été oubliés, bien au contraire. Outre un musée à leur nom à Phalsbourg et un festival tenu en leur honneur chaque année dans la même ville, c’est carrément un prix littéraire régional qui porte leur nom : surnommé le "Goncourt Lorrain", le Prix Erckmann-Chatrian est remis une fois par an depuis 1925. N’oublions pas non plus l’énorme retentissement qu’a eu leur œuvre phare, L’Ami Fritz: adaptation théâtrale, opéra, films, téléfilm (une production France 2 de 2001 avec Anthony Delon) et même… une marque de pantoufle. Et pourtant, comme on l’a déjà souligné plus haut, le duo n’a pas vraiment été porté aux nues par les critiques de leur temps : si Zola montre une certaine condescendance compassée à leur égard (tempérée par un réel intérêt pour leur œuvre, dont il souligne volontiers les qualités), Barbey d’Aurevilly leur témoigne ouvertement un mépris moqueur. Ne parlons pas de Flaubert qui les traite de "pignoufs" et de Sainte-Beuve, qui qualifie leur travail d’ "Iliade de la frousse" (si cela se voulait dépréciateur, c’est plutôt raté). De l’autre côté du spectre de l’appréciation critique, on retrouve Alphonse de Lamartine, très indulgent envers leurs écrits. Cette sévérité critique a-t-elle joué son rôle dans l’appréciation au long terme du pan fantastique de l’œuvre des deux lorrains ?
Toujours est-il qu’Erckmann et Chatrian se consoleront avec l’amitié d’un grand nombre d’illustrateurs célèbres, qui les aideront au mieux de leurs possibilités : Edouard Riou, Emile Bayard, Théophile Schuler, Léon Benett et même Gustave Doré. Cela les aurait également peut-être rassérénés de savoir que quelques années après leur décès, leurs nouvelles seraient tenues en haute estime par des cadors du fantastique du calibre de Lovecraft ou Montague R. James (rien que ça). "Vrais reconnaissent vrais" comme on dit.

Touche-à-tout (avec leur nouvelle Le Violon Du Pendu, ils battent à plates coutures la très surestimée Vernon Lee dans ce qui est pourtant considéré comme sa chasse gardée : le mystère au cœur de l’inspiration musicale), modernes (Les Trois Âmes, ancêtre du torture porn à la Martyrs ?) voire avant-gardistes (L’Esquisse Mystérieuse anticipe Chaleur D’Août, le chef-d’œuvre d’un autre maître méconnu du fantastique, William Fryer Harvey), Erckmann-Chatrian nous ont donné une mine d’or honteusement négligée par les forces vives du cinéma français actuel. Espérons qu’il ne nous faudra pas patienter trop longtemps avant qu’un nouveau Subiela émerge du marasme.
Finalement, ce sont les auteurs eux-mêmes qui résument le mieux leur existence littéraire, voire leur existence tout court, avec cette citation tirée de leur nouvelle Crispinus Ou L’Histoire Interrompue : "A force d’écrire, de fumer et de boire, mon esprit devient d’une lucidité effrayante."
On ne peut que regretter que si peu d’hommes de lettres contemporains appliquent dans leur art comme dans leur vie les principes, pourtant si simples, énoncés dans cette glorieuse profession de foi.

Erckmann-Chatrian
Thug life straight outta Meurthe-et-Moselle





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