Du Silence Et Des Ombres

Jeux d'enfants

Affiche Du Silence Et Des OmbresChronique de la ségrégation raciale dans le sud de l’Amérique des années 30, Du Silence Et Des Ombres évacue allègrement tout didactisme pesant pour se focaliser sur l’expérience sensible de ses jeunes protagonistes.


Dans la bourgade de Maycomb, l’activité de Jem et Scout, respectivement fils et fille de l’avocat Atticus Finch, est partagée entre l’école et leurs diverses tentatives pour lever le voile sur l’existence de Boo Radley, fils de leur voisin que la rumeur dit difforme et vivant reclus dans la cave. Une vie bouleversée lorsque leur père s’engage à défendre un Noir accusé d'avoir violé une Blanche. Dans le contexte d'une Amérique rurale durant la Grande Dépression, Robert Mulligan propose un regard poétique sur l'enfant, sa perception des bouleversements alentours et sa capacité à transcender les obstacles.

Lorsque l'unique roman d'Harper Lee, To Kill A Mockingbird, sort en 1960, Mulligan travaille à la télévision pour le compte de CBS et NBC. Sa première expérience mitigée en termes critique et public sur grand écran avec Prisonnier De La Peur en 1957 le contraint à retourner vers ce média où il débuta en 1948, y tournant de nombreuses séries dramatiques. Il fourbira d'ailleurs ses armes auprès de cinéastes désormais reconnus mais eux aussi à l'époque cantonnés aux fictions télévisuelles tels que Sydney Lumet, Arthur Penn ou John Frankenheimer. Le roman commence à jouir d'une certaine renommée, les ventes décollent et des connaissances d'Alan J. Pakula, ami de Mulligan qui produisit son premier long-métrage, l'incitent à le lire. Alors qu'il est en plein montage de Rendez-Vous De Septembre, Mulligan est tout de suite emballé, Pakula plus mesuré, mais ils acquièrent tout de même assez vite les droits de Ne Tirez Pas Sur L'Oiseau Moqueur. L'adaptation sera confiée à Horton Foote qui sera récompensé d'un Oscar pour son travail (Grégory Peck pour son rôle d'Atticus Finch et la direction artistique seront également lauréats d'une statuette dorée).

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En phase avec les préoccupations du roman d'Harper Lee, Mulligan est surtout fasciné par deux aspects. Bien qu'il soit citadin de la côte est, il est premièrement attiré par l'histoire du sud des États-Unis et sa littérature (William Faulkner en tête). Originaire du Texas, Horton Foote apporte au scénario sa connaissance des lieux et de la vie de l'époque du récit pour retranscrire à merveille l'esprit du livre. Du Silence Et Des Ombres est d'ailleurs une remarquable représentation de l'Americana dont Jeff Nichols et surtout les frères Coen sont les chantres les plus récents. L'autre particularité qui intéresse le cinéaste est l'importance des enfants dans l'histoire et la manière dont ils perçoivent la réalité, qui trouve ici un développement exemplaire tant la narration est assujettie aux regards posés par Jem et Scout sur leur voisinage, la vie de leur bourgade et l'affaire plaidée par leur père. Leurs deux points de vue aussi différents que complémentaires sont le liant des événements vécus. Phillip Alford et Mary Badham, les deux acteurs interprétant ces premiers rôles, sont incroyables de justesse, variant avec naturel entre gravité et candeur. De sorte que les séquences les plus casse-gueules sur le papier fonctionnent magnifiquement à l’écran telle celle où Scout fait rempart aux fermiers venus lyncher Tom Robinson. C’est d’ailleurs la conjugaison des regards francs et appuyés de Scout et Jem en soutien qui fait ployer la volonté de ce rassemblement.

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Pour soutenir le jeu des gamins, Gregory Peck est impeccable dans le rôle d’Atticus Finch, dont il déclara qu’il était le préféré de toute sa carrière. Impliqué, attentif, Peck est un parfait tuteur sur le plateau, créant un lien, une complicité qui se retrouvent à l’image. Figure adulte bienveillante et sage, le personnage de Finch constitue un relais idéal entre les deux récits bouleversant la vie de ses enfants. Alors que Mulligan s’emploie à formaliser un arc entièrement dévolu à la perception subjective de Jem et Scout, l’action d’Atticus permet de modifier imperceptiblement leur appréhension des événements. Véritable récit initiatique, Du Silence Et Des Ombres balance entre fantastique et peinture naturaliste de cette communauté rurale, ballottant ses jeunes protagonistes entre superstitions (Boo Radley) et raison (Atticus Finch).
De plus, la dimension onirique et le caractère traumatique des expériences vécues renvoient à la forme du conte dont certaines figures traditionnelles, telles les innocents et le croquemitaine, sont questionnées, bousculant brillamment les apparences. Un traitement qui n’est pas sans rappeler un autre chef-d’œuvre sur l’enfance mise à mal, La Nuit Du Chasseur de Charles Laughton. Le thème de l’enfance infusera par la suite d’autres œuvres de Robert Mulligan, Un Été 42 et L’Autre.

Du Silence Et Des Ombres s’apparente donc à un récit initiatique pour ses jeunes héros mais également pour Atticus quand, en conclusion, il est convaincu par sa fille et le shérif de prendre quelque liberté avec le système judiciaire qu’il a toujours appliqué. Il est même double en ce qui concerne ses enfants car ces derniers vont être confrontés à la fois aux préjugés racistes et à leurs propres croyances biaisées. Mais l’importance du film ne se mesure pas à l’aune de son sujet mais bien à la manière dont Mulligan le retranscrit à l’écran et la puissance conférée à son propos par la mise en scène.

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La rencontre avec le petit Dill venu passer les vacances chez sa tante est l’occasion pour Jem et Scout de partager la légende concernant la famille Radley et leur fils que personne n’a jamais vu, pourtant décrit comme effrayant. Les enfants aimant se faire peur autour de défis à surmonter, la réalisation de Mulligan et le magnifique travail sur la photo de Russell Harlan accentuent leurs perceptions faussées, développant un espace fantasmagorique en marge de la chronique naturaliste. Scout et Jem tentent ainsi à plusieurs reprises de s’approcher de la maison des Radley pour enfin apercevoir Boo, et leur essai nocturne, loin d’être le plus concluant, sera en tout cas le plus marquant. Piochant dans un certain expressionnisme, Mulligan y formalise une ambiance noire et fantastique du meilleur aloi : Boo demeure dans les replis du film, apparaissant en toute fin pour mieux incarner l’évolution du parcours sensible des enfants. Il est donc logique que le personnage ne soit alors représenté que par ombres et sons. Ainsi, lorsque Jem se tient courageusement sur le perron de la maison Radley, l’ombre d’une main tendue gigantesque, perspective forcément faussée puisqu’il s’agit de la projection d’une forme, met un terme à sa progression et provoque la fuite du trio.

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Une séquence d'angoisse qui se prolonge peu après lorsque Jem doit repartir chercher sa salopette restée accrochée au grillage. A la confrontation avec un ogre fantasmagorique succède une attente toute aussi effrayante puisque l’action est cette fois subordonnée au regard de Scout scrutant avec insistance le retour du frère. Moment de latence d’autant plus stressant qu’il se passe encore quelques secondes entre une détonation et la réapparition de Jem. Pour les enfants, ce voisin invisible est la figure maléfique centrale, ce que son nom semble confirmer, Boo rappelant le vocable "bouh".
Présence intangible exclusivement définie à travers les yeux de Scout et Jem, Boo n’est peut-être pas le danger qu’ils pensent, plusieurs indices formels venant brouiller cette impression : lorsque son attention est attirée par un cri d’oiseau provenant de chez les Radley, Jem n’est pas rassuré par la balancelle vide en mouvement sous le porche. Néanmoins, il trouve dans le creux de l’arbre jouxtant leur maison une médaille, comme un présent déposé pour lui. La séquence s’ingénie à développer une partition inquiétante pour finalement se conclure par un motif sinon d’espoir, en tout cas plus rassurant.

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Plus tard, toujours au même endroit mais cette fois en plein jour, sa sœur et lui découvrent deux figurines de bois dont les silhouettes grossièrement taillées rappellent les deux héros.

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Avec ces offrandes, Boo n'apparaît plus aussi monstrueux et entame même une transformation vers une entité protectrice, achevée lorsqu'il viendra secourir Scout et Jem d'une agression dans la forêt. Même si là encore on entrevoit seulement l'ombre de sa main passant près du visage de Scout.

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Boo est un personnage de l'ombre qui s'incarne grâce au regard de Scout. Alors qu'il a ramené Jem chez lui, inconscient après l'attaque subie, il se dissimule derrière la porte de la chambre. En rentrant peu après, Scout le découvre, le reconnaît instantanément bien qu'elle ne l'ai qu'entraperçu pendant l'affrontement dans les bois. Son père Atticus peut alors le présenter en tant qu'Arthur Radley.

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Boo/Arthur offre un saisissant contraste positif avec son père qui apparaît pour la première fois lorsque Jem et Scout trouvent les objets précieux dans la cavité de l'arbre qu'il vient cimenter. Cet homme âgé, au visage émacié, inquiétant, suscite l'effroi chez les enfants. Sa présence soudaine confirme que les plus grandes menaces ne sont pas tapies dans l'ombre mais agissent en plein lumière sous des oripeaux de respectabilité.

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La principale figure du mal est bien évidemment Robert Ewell, le père de Mayella, la jeune fille prétendant avoir été violée par Tom Robinson. On peut même parler de lui comme du grand méchant loup de l'histoire si l'on se réfère à sa deuxième opposition à Atticus. Alors que l'avocat est venu rendre visite à la famille de Tom, Jem, resté dans la voiture, voit Bob Ewell s'avancer depuis les bois alentour vers le véhicule. Pris dans les phares, courbé, le visage déformé par un rictus, il apparaît comme une créature malfaisante. Le surcadre du pare-brise et de la portière renforcent sa nature agressive s'en prenant à l'innocence symbolisée par Jem. Son nom de famille renvoie d'ailleurs à sa fonction symbolique, Ewell se rapprochant de evil.

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La mise en scène de Mulligan tend à agir en révélateur des véritables intentions. Le procès où Atticus défend Robinson en est une véritable démonstration : jusqu'ici en retrait, le père de Scout et Jem, dans son élément, est projeté sur le devant de la scène, la composition des cadres en fait alors l'élément central. Tandis que sa plaidoirie permet de lever les doutes sur la culpabilité de l'accusé, arrive le contre-interrogatoire de Mayella, la victime présumée qui désigne du doigt son violeur sans le regarder.

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Pendant qu'Atticus la bombarde de questions, la caméra opère un travelling avant resserrant le cadre sur Mayella jusqu'à ne plus laisser voir que son visage qui s'agite de plus en plus à mesure que sa version des faits se voit remise en cause et confrontée à ses contradictions. Jusqu'à craquer et éructer telle une possédée que l'on viendrait exorciser.

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Malheureusement, tout cela ne suffit pas à convaincre le jury qui condamne Robinson. Une nouvelle fois, la mise en scène de Mulligan, par quelques mouvements d'appareil et une composition maîtrisée, exprime les sentiments d’abattement mais aussi de profond respect qui éclosent lors du départ d'Atticus.

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Le poids du verdict, déjà lourd, devient insurmontable au moment de la nouvelle de la mort de Tom Robinson, abattu alors qu'il tentait soi-disant de prendre la fuite. La solitude qui s'abat sur Atticus malgré le soutien inconditionnel de ses proches est retranscrite avec force par Mulligan en un seul plan où, debout, l'avocat est tourné dans la direction opposée à ses enfants, Dill et sa tante, assis par terre.

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Robert Mulligan est parvenu à illustrer avec élégance et évidence l'évolution de Jem et Scout Finch vers une meilleure compréhension d'enjeux moraux qui les dépassaient. Leur innocence est certes considérablement entamée mais ils ne sont pas encore accablés par les maux adultes. A jamais changés, ils demeurent l'incarnation de la transmission de valeurs humanistes capables de protéger en partie les marginaux, les bouc-émissaires, ces oiseaux moqueurs jugés nuisibles, qu'il est si facile de sacrifier.




TO KILL A MOCKINGBIRD
Réalisateur : Robert Mulligan
Scénario : Horton Foote & Harper Lee d'après son roman 
Production : Alan J. Pakula, Harper Lee, Robert Muligan & Gregory Peck
Photo : Russell Harlan
Montage : Aaron Stell
Bande originale : Elmer Bernstein
Origine : USA
Durée : 2h09
Sortie française : 29 mai 1963
Ressortie en version restaurée : 8 février 2017




   

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