Honoré Vs. Verhoeven

Das experiment

Affiche Starship Troopers

Deux faits régulièrement évoqués par les amateurs de cinéma sont étonnamment niés dès que l'on tente de démontrer comment l'un peut nourrir l'autre : à savoir le traitement bâclé du cinéma dit "de genre" et la quasi absence de ce même cinéma au sein de notre industrie.


Nier toute causalité dans un univers magique du septième art fantasmé a très souvent tué dans l’œuf tout débat sur la question mais soit, admettons : la critique et sa hiérarchisation n'a aucune influence sur l'approche du cinéma, son apprentissage, son acceptation et sa production. 
Ainsi nous vous proposons de découvrir l'analyse parue dans Les Cahiers Du Cinéma d'avril 1998 d'un futur professeur intervenant de la Femis à propos de Starship Troopers de Paul Verhoeven :


Les Cahiers Du Cinéma n°523"J'aimerais parfois être un cinéphile sans mémoire. J'aimerais mais bon, je ne suis pas dupe. Je n'ignore pas que ce sont les films vus qui font mon regard sur les films à voir, à l'image d'une pratique sexuelle où les «suivants» sont envisagés selon les gestes volés aux «précédents» ; je n'échappe pas à la transmission. Je suis un spectateur expérimenté.
Starship Troopers n'est pas un film destiné aux spectateurs expérimentés. Il a été élaboré juste pour faire un maximum d'entrées auprès de jeunes Américains pendant un week-end de vacances, des puceaux accros aux jeux vidéo qui entrent dans une salle comme ils se mettent aux manettes d'un Doom-like, avec pour seul objectif de voir bousiller tout ce qui apparaît dans leur champ visuel. Starship Troopers a fait un carton le premier week-end de sa sortie, puis les entrées ont chuté. Qu'importe, un week-end a suffi pour rentabiliser le film. Et je ne peux pas m'empêcher de trouver ça presque émouvant, cette idée qu'un film puisse exister uniquement pour ramasser de l'argent en deux jours aux Etats-Unis. Voir aujourd'hui le film, sur un écran à Paris, est un malentendu. Une indiscrétion. Une malveillance. Et surtout, pourquoi le taire ? un profond bonheur. Je mens. Le bonheur n'a rien à voir là-dedans. La jouissance, si.

Un flash d'information nous apprend que des araignées géantes menacent l’harmonie géopolitique de l'univers puis, dans une classe, un garçon et une fille s'échangent des messages via les écrans de leurs ordinateurs. Le visage du garçon se dessine à côté de celui de la fille, le garçon s’approche, la fille sourit, le garçon s'approche, la fille fait alors une bulle avec son chewing-gum, la bulle éclate à la gueule du garçon. Le film n’a pas débuté depuis cinq minutes qu'il a déjà tout raconté. Les acteurs sont donc des jouets, présentés comme tels, et non comme des personnages. […] Ils ne sont ni plus ni moins humains que les araignées géantes, plutôt même moins. Ainsi, lorsqu’à la fin du film, poursuivant le projet de tout dessaper, la bête informe est douée d’intelligence, est exhibée. […] Un médium s’approche d’elle et déclare comme une victoire : “Elle est effrayée”. Ce sentiment tremblant, la peur d’être vu, revient donc à une image de synthèse et non aux acteurs. Le seul petit reste d’humanité émerge d’une marionnette. Je peux donc sortir de la salle sans être honteux, car si j'ai bel et bien joui de la torture de corps à visage humain, cette ultime réplique vient me confirmer qu'il ne s'agissait là que d'une illusion d'optique. Les corps en question n'existaient pas. De la pure virtualité. Les ados américains ne se trompent jamais : ce film est bien à prendre comme un jeu vidéo, point. Que moi, je le considère plutôt comme un cédérom pornographique n'est qu'une joyeuse perversion de ma part."

Christophe Honoré - Les Cahiers Du Cinéma n°523


Avant d'être cinéaste et intervenant à la Femis, Christophe Honoré était un cinéphile expérimenté. Cet auto-argument d'autorité suffit apparemment pour traiter ce film de simple produit "élaboré juste pour faire un maximum d'entrées auprès de jeunes Américains pendant un week-end de vacances". Car en bon cinéphile expérimenté apte à enseigner à la Femis, Christophe Honoré peut très bien dire d'un film caricaturant de manière féroce les adolescents combien il est marqueté pour vider cette même adolescence de son argent de poche.

Christophe Honoré est un cinéphile expérimenté. Il sait que les entrées de Starship Troopers ont chuté dès le premier week-end d'exploitation car les "puceaux accrocs aux jeux vidéo" sont subitement devenus eux aussi des cinéphiles expérimentés et ne se sont plus faits avoir par ce film. C'est la seule raison logique : en bon critique expérimenté, Christophe Honoré préfère ainsi éviter de mettre en corrélation deux faits étayant son papier mais qui, reliés, pourraient affaiblir cette analyse de fin cinéphile expérimenté : que les entrées soient importantes en début d'exploitation puis rapidement faibles n'a évidemment rien à voir avec la teneur critique et sarcastique du film de Verhoven, n'a rien à voir avec la vision de la jeunesse que le réalisateur offre au public, à savoir des étudiants prenant l'armée pour un club de vacances, des étudiants réduits à de simples pantins, à de simples "jouets". Cela n'a évidemment pas désarçonné cette jeunesse venue assister à un simple déluge d'effets spéciaux et non à une satire médiatique et générationnelle. Qu'une œuvre attire un public a priori non intéressé par un tel discours grâce à des oripeaux séduisants ne peut, en tant que production US, jamais se prévaloir de subversion. Non, ce n'est que malentendu, amnésie et commerce.
La réaction du public ne confirme nullement l'intention de l'auteur et sa réussite. Non, la réaction du public confirme le statut kleenex de ce film, et pas autre chose. C'est le cinéphile expérimenté qui vous le dit.

Soldiers Of Orange
 

Christophe Honoré est un cinéphile expérimenté, il peut ainsi conclure sur on ne sait quelle base que les ados américains ont pris ce film comme on prend un jeu vidéo. Mais d'ailleurs, comment doit-on prendre un jeu vidéo ? Pour quelque chose de désincarné (puisque de "pure virtualité"), bassement commercial et hautement hérétique, ou comme un médium accaparant une forte dose d'implication pour ce qui reste de simples images virtuelles ? Dans tous les cas, cela a l'air dégradant car réservé aux "puceaux" ne pensant qu'à "bousiller tout ce qui apparaît dans leur champ visuel". Le cinéphile expérimenté, futur intervenant, ne réduit jamais aux plus navrants clichés ce qu'il ne connaît pas. Le futur passeur évite toujours d'afficher son mépris pour les divertissements populaires.
Le cinéphile expérimenté préfère ne pas se rendre compte que celui qui bousille tout ce qui apparaît dans son champ visuel, ici, c'est lui.

Christophe Honoré est un cinéphile expérimenté.
Comment expliquer chez un cinéphile expérimenté que l'illusion d'optique devienne ici non plus l'essence même de son médium favori, mais de la "pure virtualité" attestant l'orientation mercantile de la chose ? Etonnant comment l'émotion ou l'intégrité artistique devient soudainement liée exclusivement au corps et rien qu'au corps dès lors que cela permet de dénigrer le cinéma d'effets et d'illusions (ce n'est que lorsque ces effets gagnent en patine et esprit rétro qu'ils sont, avec trente années de retard, célébrés dans les revues dites spécialisées). Comment un cinéphile expérimenté peut renier la définition du cinéma selon Edgar Morin, à savoir "une image animée de l'image perceptive" ? Comment un futur enseignant intervenant de la Femis peut refuser de voir en une image l'idée qu'elle transmet pour n'accepter que le concret du corps ou de la "marionnette" ? (qui est d'ailleurs dans ce film en images de synthèse, mais bref, passons…). Depuis quand le procédé pour créer une image se substitue à l'idée que cette image renvoie ?
Comment un futur intervenant de la prestigieuse Femis peut à ce point confondre un art de l'image avec un art de l'objet ?

Christophe Honoré est un cinéphile expérimenté, ainsi il ne se fait pas avoir par une forme ostentatoire dépeignant une génération engluée dans la propagande médiatique. Le spécialiste du cinéma préfère se fier à son expérience de cinéphile qui veut que tout film hollywoodien est à prendre au premier degré, est dénué du moindre sous-texte et jouisse d'une connerie abyssale.
Le cinéphile expérimenté trouvera d'ailleurs plus pratique de ne jamais citer le nom du cinéaste qu'il critique.

Starship Troopers
 

Car, je ne sais pas si je vous l'ai dit, mais Christophe Honoré est un cinéphile expérimenté. Il connaît donc les précédents films de Paul Verhoeven, le réalisateur de ce "cédérom pornographique" (remarquez comment, pour le cinéphile professeur critique d'expérience, le support physique s'amalgame au média artistique. Il faut dire qu'à l'époque le DVD n'avait que deux années d'existence, on ne pouvait pas prévoir que toute œuvre audiovisuelle serait diffusée sur galette de silicium). Christophe Honoré, dit "l'expérience faite homme", connaît bien évidemment l'origine hollandaise du cinéaste, son traumatisme d'enfance lors de la Seconde Guerre Mondiale et l'arrivée des Nazis dans sa ville natale. Christophe Honoré a bien sûr vu Soldiers Of Orange. Chistophe Honoré, en bon cinéphile expérimenté bardé de ces références, ne peut qu'appréhender Starship Troopers sous l'angle de la charge pamphlétaire anti-militariste. Ses confrères bas du front le qualifieront de fasciste, mais lui, du haut de son expérience enrichie de la sagesse de l'artiste en devenir, se contentera de "torture de corps à visage humain".

Huit ans plus tard Paul Verhoeven signera un Black Book unanimement salué par la critique. Imaginons que la très digne critique française s'est sentie soulagée de pouvoir acclamer un film européen clairement dédié à la résistance lors de la WW II, ce qui reste toujours plus sage que de prendre le risque de défendre un blockbuster estival de science-fiction débordant d'effets spéciaux au discours satirique demandant un minimum de recul.

Black Book
Soldiers Of Orange et Black Book. Au milieu : un film de propagande nazillonne.


Il reste alors à espérer que Christophe Honoré, en bon cinéphile expérimenté, en cinéaste réputé, en critique des Cahiers Du Cinéma, en intervenant responsable, enseigne aux élèves de la Femis comment la notion de cinéma d'auteur fut inventée par sa revue pour appréhender les longs-métrages des cinéastes hollywoodiens non plus comme des objets déconnectés de toute thématique, mais s'articulant aux autres productions de leur filmographie pour former une œuvre globale.

Ceci éviterait de nourrir une autre œuvre globale, celle d'un milieu cinématographique français qui préfère la médiocrité, la superficialité et la connivence aux plus élémentaires principes qu'il a jadis lui-même mis en place.




   

Commentaires   

 
0 #1 Fleau le vendredi 18 juillet 2014 à 23:20
Ouah !
Je suis tombé sur ce vieil article...
Quelle merveille !

Quand j'étais gamin, j'avais trouvé le film idiot... Et bien, quand on le revoit, c'est fou comme on se sent con face à un monument pareil (qui en plus, ne prend pas une ride).
J'espère que monsieur Honoré a ressenti exactement la même chose multiplié par le nombre de lecteurs du Cahiers n°523 s'il a revu le film. Enfin, peut-être n'a-t-il pas osé...
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