King Of New York

Abel et caïds

Affiche King of New York

Réalisé en 1990 par Abel Ferrara, King Of New York bénéficie d'un casting de folie. Jugez plutôt : Christopher Walken, David Caruso, Lawrence Fishburne, Wesley Snipes, Steve Buscemi... On a vu pire.


Le scénario paraît simple au premier abord. Frank White (joué par un Christopher Walken impérial), caïd de la pègre de Harlem, sort enfin de prison. Et directement, il tient à reprendre les choses en main. Bientôt, tout le monde sait que Frank est de retour, que ce soit chez les truands et autres trafiquants comme parmi les policiers.
Cette (re-)prise de pouvoir ne va pas sans créer des remous, mais Frank semble avoir l'art et la manière pour s'en tirer.  
Que ce soit grâce à ses relations haut placées, ou bien par ses méthodes expéditives envers ses concurrents, Frank paraît intouchable. Mais comme quelqu'un l'a si bien dit, la quête du pouvoir absolu ne peut se terminer que par la destruction. Et si Frank survit à une attaque en règle menée contre sa bande par des policiers, il fera finalement face à son destin dans un duel avec le vieux policier qui a juré de le faire tomber. Et Frank mourra, seul parmi la foule, dans un taxi coincé par les embouteillages au beau milieu de New York.
Voilà le canevas.

King Of New York

Simple, mais pas tant que ça si on commence à un peu gratter. Qui est le "Roi de New York" ? La réponse semble évidente : "bin, Frank ! T'es con ou quoi ? T'as dormi pendant le film ?" C'est même de cette manière que l'appellent les policiers pendant le film. Mais ce n'est pas si simple.
Oui, Frank est un caïd. Cependant, aucun pouvoir n'est absolu à New York (sauf un...).  Car si Frank est puissant, il doit composer avec la police et la justice, comme avec les autres caïds. Qui possède le véritable pouvoir à New York ? Frank ? Il est extrêmement redouté et respecté mais il sera pourtant trahi par un de ses hommes.
La police ? A chaque avancée vers la mise hors d'état de nuire de Frank ou de l'un de ses hommes de main, la justice et le système mettent à bas tous leurs efforts.
La politique ? Frank remet en cause certaines décisions prises par la municipalité et parvient même à remporter le morceau au bout du compte.
On le voit, aucun pouvoir n'est total... Il n'y a donc pas de Roi à New York ?
Oh si, il y en a un. Car les trois acteurs que l'on vient de citer doivent à chacune de leurs actions composer avec un autre protagoniste, qui a toutes les cartes en main. L'argent. Le Roi de New York, c'est le Dollar, et personne d'autre.

Les politiques veulent fermer un hôpital de quartier, mais doivent céder devant Frank quand celui-ci soulève des fonds suffisants pour maintenir l'hôpital à flot.
Les policiers font du bon boulot, mais doivent regarder sans rien faire les hommes de main de Frank sortir de prison parce que ce dernier a payé leur caution.
Même Frank, même celui que l'on présente comme le "Roi de New York", sera trahi par un de ses bras droits. Et bien sûr, Frank voudra savoir pourquoi. C'est même la seule chose qu'il veut savoir. La réponse est d'une simplicité aveuglante : l'argent.
Tout est dit. L'argent est le Roi, et il règne seul. New York comme le monde n'appartiennent qu'à lui.

On a donc commencé à un peu écorner le vernis. Le film s'en tiendrait à ce constat "l'agent dirige le monde, c'est vraiment un système pourri", on resterait à un niveau assez commun. Ce serait enfoncer des portes ouvertes depuis longtemps. Heureusement, le film brouille un peu les cartes : les choses sont un peu plus complexes que cela.  Ferrara nous présente en effet des personnages assez ambigus, non unidimensionnels. Même des crapules comme Frank sont dépeintes comme ayant aussi des bons côtés. Par exemple, que penser de Frank qui n'hésite jamais devant un massacre pour asseoir sa position de caïd de la pègre mais qui dans le même temps se bat bec et ongles pour que l'hôpital de son quartier reste ouvert malgré les pressions politiques ?
En fait, en agissant ainsi, il se comporte de manière bien plus civique que les responsables municipaux dont c'est pourtant la responsabilité. De l'autre côté du miroir, les flics ont aussi des aspects plus sombres. Car pour mettre hors service Frank et sa clique, une bande de policiers n'hésitera pas à utiliser des méthodes dignes de Frank, justement. Le résultat sera un carnage auquel ce dernier échappera en fin de compte. Dans ces deux cas, le dicton "l'enfer est pavé de bonnes intentions" est valable : le but de Frank (sauver l'hôpital) comme celui des policiers (mettre hors circuit un dangereux criminel) sont louables en théorie.
Mais pour ce qui est des méthodes choisies...

King Of New York

Une autre attitude pouvant sembler paradoxale est celle du vieux flic qui a Frank en ligne de mire. Il désavouera l'assaut de ses amis contre la bande de Frank et ira même jusqu'à prévenir à mots couverts l'avocat et homme de confiance de Frank que ce dernier court un grand danger. Pourquoi ? Cet acte est-il si illogique que cela ? En y réfléchissant, on peut considérer que cette attitude est finalement en accord avec le personnage : il veut avoir Frank, oui, mais à la loyale. En respectant le système.

Dans la vie, rien n'est simple. Le film tente de respecter ce postulat. Tout cela est servi par des scènes d'action d'un dynamisme remarquable, et d'une violence sèche et sans chichis. Pas de combat stylisé ici : que ce soit des drive-by shootings, des poursuites en voiture, des fusillades, des massacres entre gangs, tout est montré de manière crue. Mais cela ne veut pas dire que l'esthétisme a été mis de côté lors de ces scènes : le duel final entre Fishburne (le bras droit de Frank) et Wesley Snipes (un des flics du commando anti-Frank) sous la pluie dans un no-man's land urbain pourrissant et putride est de toute beauté.  Comme la "déclaration d'amour" du chef du commando à Snipes mort dans ses bras.

En évoquant cette scène, je me rends compte que j'ai oublié de parler d'un personnage principal du film : New York. Jungle inhospitalière (le duel Snipes-Fishburne) ou endroit de richesse et de luxe (Frank vit au Plaza hôtel), lieu de débauche (les orgies de la bande de Frank) ou havre de paix et d'espoir (le mariage du jeune flic réunissant tous les policiers), New York est tout et son contraire.
New York est partout mais reste toujours insaisissable : il n'y a pas de Roi à New York. Il ne saurait pas y en avoir : New York est son propre maître. C'est peut-être ce que ressent vaguement un Frank fasciné par sa ville : les plans où l'on voit Frank perdu dans ses pensées en contemplant New York reviennent à de nombreuses reprises tout au long du film.
Frank veut posséder New York. Il le veut d'autant plus qu'il sent, il sait, qu'il n'a plus beaucoup de temps.

Voilà un autre aspect fascinant dans la caractérisation des personnages : l'impression qui se dégage de la plupart d'entre eux est qu'ils ont conscience qu'ils ne sortiront pas vivants : Frank mène lui-même l'attaque contre les gangs chinois, l'attitude quasi-suicidaire des policiers avec leur commando. Et de résonner dans nos oreilles les suppliques hilares d'un Fishburne mourant "tue-moi! Tue-moi !".  Frank le dira même à son amie : "si j'avais un ou deux ans, je pourrai faire de grandes choses pour cette ville... Ne fût-ce qu'un an."

En conclusion, on peut avancer que King Of New York n'est sans doute pas le film définitif sur Big Apple et ses criminels, mais qu'il reste une bonne approche de ce thème.


KING OF NEW YORK
Réalisateur : Abel Ferrara
Scénario : Nicholas St. John
Production : Mary Kane, Augusto Caminito, Jay Julien...
Photo : Bojan Bazelli
Montage : Anthony Redman
Bande originale : Joe Delia
Origine : USA / Italie / GB
Durée : 1h43
Sortie française : 18 juillet 1990




   

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