Edito

      Nouvelle rentrée, avec elle ses lots de bilans, de résolutions, d'auto-motivations, nécessairement...
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Critique par Nicolas Bonci le 23 janvier 2012

On s'habitue aux fins du monde

Affiche Take Shelter
Ces dernières années l'apocalypse est passée par bien des formes. Post-nuke vénère, contemplatif ou débile, invasions de zombies, de vampires et de singes savants, gaudriole douce-amère boboïsante, bête de festival européenne et magma micro-ondé (sacré Roland).

Cette fois c'est le rayon indé US qui est visé par le Grand Prix de Deauville de septembre dernier à travers le destin de Curtis LaForche, brave père de famille et ouvrier sérieux, qui devient la cible de tétanisantes visions de fin du monde : tempêtes herculéennes, sauvageries, exodes... Pour Curtis cela a de forte chance d'être prémonitoire. Mettre sa famille en sécurité devient alors pour lui une obsession, et ce en dépit des conséquences sur sa vie sociale.

Il est étonnant que pour un sous-genre si lié à la mythologie le syndrome de Cassandre ne soit pas plus exploité (alors qu'il est la moelle du film catastrophe). Jeff Nichols la déploie ici dans une mythologie contemporaine, celle des communautés rurales de l'Amérique, avec leurs codes, leurs figures et leurs cycles. Une somme d'images d'Epinal et de valeurs ancrées dans l'inconscient collectif que Terence Malick filmait comme un Eden perdu dans son sublime
Tree Of Life. Take Shelter, qui partage avec Jessica Chastain la même mère, pourrait ainsi en être le prolongement, le Déluge après la Création.
Or dès son premier film,
Shotgun Stories, Jeff Nichols montrait une volonté de ne jamais aller là où le récit ou genre abordé devait le mener, façonnant une mise en scène atone, sèche et contemplative apte à faciliter le désamorçage. Dans Take Shelter ce désir de brouiller les pistes, de s'offrir le luxe de finir son métrage hors des sentiers battus s'articule autour de la sous-intrigue de la mère de Curtis, souffrant depuis plus de vingt ans d'une schizophrénie qui l'isole de sa famille. Le héros se projette ainsi dans la maladie de sa mère, se mettant à craindre la folie qui le guette tout en se préparant à la fin du monde. Une ligne narrative cartésienne un brin lourdingue qui aurait pu se justifier par  une dialectique entre les deux états, mais coexistant seulement dans un certain non-sens (Curtis parcourant des livre sur les maladies mentales dans son bunker…).

Take Shelter

En cela Nichols s'éloigne de Shyamalan auquel on l'a beaucoup rapproché à l'occasion de ce Take Shelter. Si les deux cinéastes œuvrent sur la forme à ramener des figures classiques du fantastique à hauteur d'homme, Nichols allant jusqu'à singer des gimmicks de l'auteur de Sixième Sens (notamment les ouvertures de séquence en demi-ensemble sur des personnages fixant quelque chose hors-champ), Shyamalan ne parasite pas ses trajectoires par des personnages fonction censés justifier à eux-seuls un simili-twist (toute la fin de Shotgun Stories découlait déjà d'une caractéristique d'un proche du personnage central). Chez Shyamalan, c'est la pleine acceptation d'univers et de codes dans ce qu'ils ont de plus naïfs qui participe à l'élaboration du prestige. Nichols, en dotant ses personnages d'un recul sur la situation, d'une possible voie d'échappement, court-circuite chez le spectateur cette implication. De là naît un cynisme maladroit, se révélant par une dernière réplique effarante.

Cela est d'autant plus dommageable que l'angle abordé se prêtait merveilleusement aux peurs du moment. Pas la fin des temps, non, mais la peur panique qui étreint le père de famille de ne pouvoir subvenir aux besoins des siens. La peur du burn out qui menace l'employé. La peur de flancher, de s'abandonner dans des névroses mettant à mal sa famille. De
Rencontre Du 3ème Type à Hypnose, tout un pan du cinéma fantastique joue en sous-main sur cette peur sociale. Mais malgré le jeu impressionnant de Michael Shannon, Take Shelter nous en prive.
Finalement, en abordant un genre de biais ne s'exprimant que par quelques fulgurances visuelles (absolument splendides au demeurant), Nichols se place dans le même sillon que
Drive. Or le talent de Nicolas Winding Refn est de savoir faire place au silence.
5/10

TAKE SHELTER

Réalisateur : Jeff Nichols
Scénario : Jeff Nichols
Production : Sophia Lin, Adam Wilkins…
Photo : Adam Stone
Montage : Parke Gregg
Bande originale : David Wingo
Origine : USA

Durée : 2h00
Sortie française : 4 janvier 2012



         





 1 Posté par RenSarr le 23 janvier 2012 à 14:25 | website

Dommage que l'article passe complètement sous silence le cœur du film. Souvent entre folie et apocalypse, la seule ligne où Take Shelter se raccroche toujours, c'est l'amour. 
 
Curtis en plein dans sa folie fera tout pour protéger sa famille, ça devient même son seul et unique objectif. Samantha aurait toutes les raisons de partir loin de cette tempête, il lui a menti, il l'a trompé (pas physiquement évidemment), il met en danger sa famille (financièrement). Mais au milieu de cette tempête grisâtre, une seule chose vient rassurer le spectateur comme Curtis, le visage de Jessica Chastain accompagné de sa chevelure rousse qui éclate à l'écran (seul couleur chaude auquel on peut se raccrocher). Et ce visage va tout lui pardonner, l'accompagner coûte que coûte, quel qu'en soit le prix a payé. Elle n'est pas avec lui, parce que c'est un bon gars, avec des bonnes intentions ou une bonne situation. Tous ces paramètres s’effondrent au court du film. Elle est avec lui, parce que c'est lui et personne d'autre. On touche à la quintessence de l'amour et c'est à ce moment précis que la beauté des images vient heurter la beauté du propos. 
 
J'ai adoré l'histoire avec la fille sourde et muette, qui apportait bcp à la compréhension des personnages, pour finir sur ce geste final, qui se passe de mot.
 2 Posté par Esther le 23 janvier 2012 à 17:19

Je n'ai pas vraiment compris ce que vous reprochiez au film, notamment lorsque vous dites : "Cela est d'autant plus dommageable que l'angle abordé se prêtait merveilleusement aux peurs du moment. Pas la fin des temps, non, mais la peur panique qui étreint le père de famille de ne pouvoir subvenir aux besoins des siens. La peur du burn out qui menace l'employé. La peur de flancher, de s'abandonner dans des névroses mettant à mal sa famille. De Rencontre Du 3ème Type à Hypnose, tout un pan du cinéma fantastique joue en sous-main sur cette peur sociale. Mais malgré le jeu impressionnant de Michael Shannon, Take Shelter nous en prive." 
Je trouve au contraire que c'est bien ce que le film montre : un homme qui a peur de ce qui va arriver. Et qui lui arrive justement puisqu'il perd son travail, son assurance sociale, sa capacité à rembourser son prêt, son ami et finalement sa famille...
 3 Posté par nicco le 23 janvier 2012 à 18:59

Le film montre sa peur mais la fait-il ressentir ? Les choix de Nichols me paraissent aller précisément toujours à l'inverse du ressenti invoqué. 
 
Idem pour "l'amour envers lui l'unique" que j'ai du mal à appréhender lorsqu'elle prend ses clics et ses clacs à peine Curtis a-t-il perdu son job. Heureusement une autre source de chaleur vient rassurer le pauvre bougre dans sa névrose : la pluie, boueuse et rouge à souhait. 
 
Et je suis bien d'accord, le final se passait de mot. Mais là c'est à Nichols qu'il faut vous adresser ^^
 4 Posté par RenSarr le 25 janvier 2012 à 00:04 | website

Sauf erreur de ma part, elle ne prend pas ses clics et ses clacs. Elle lui en veut, le gifle même je crois, mais c'est parce que cette perte de job mais en péril l'avenir de leur fille (plus de mutuel = plus d'opération) et ça elle a du mal à lui pardonner.
 5 Posté par Esther le 25 janvier 2012 à 07:31

C'est vrai qu'à un moment, on sent le personnage très seul (même avec sa femme) mais, dans la dernière partie, sa femme se rapproche de lui.

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