The Tree Of Life

Etat de grâce

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En débutant son métrage par le douloureux Funeral Canticle de Tavener, Malick annonce d’emblée la couleur dépressive de circonstance : son nouveau chef-d’œuvre sera l’histoire d’un deuil. Ou de plusieurs deuils pour être exact. Celui d’un frère d’abord. Celui du (Dieu le) Père, ensuite. Celui de l’Homme, enfin.


La Mort sera absolument partout dans The Tree Of Life. Dans l’utilisation de requiems employés comme autant de cérémonies du souvenir (l’usage de la Marche Funèbre de Patrick Cassidy dès la bande-annonce du film sonnait déjà comme une note d’intention limpide). Dans la vision fugace d’un mort sur une pelouse fraîchement tondue derrière une femme protégeant les yeux de son enfant. Dans la violence avec laquelle la fin de l’innocence s’impose aux enfants (un jeune noyé au milieu d’une piscine pleine de rires). Dans un cycle cosmique entraînant la disparition des espèces dans une totale indifférence (les dinosaures) et des univers (la fin de la Terre consumée par le Soleil dans les milliards d’années futures). L‘ambition de Malick est énorme : replacer l’Humanité dans toute son insignifiance, mettre le spectateur face à l’abîme qui constitue notre existence.

Alors qu’elle vient d’apprendre la mort de son enfant dans un cri de douleur déchirant (superbe raccord sonore entre le charme paisible d’une petite maison de campagne et le vacarme assourdissant d’un avion prêt à s’envoler), une mère élevée dans la religion catholique se tourne vers Dieu en lui demandant la raison de cette disparition. La réponse sera à la mesure de l’absurdité de la question. Il n’y a pas de réponse. Juste une succession d’évènements macroscopiques et microscopiques ayant permis la création de la matière et de son absence ; du Big Bang aux premières planètes, de l’apparition des cellules aux premiers organismes vivants, des dinosaures à leur disparition. Une ronde cosmique silencieuse et indifférente dont l’homme n’est qu’un infime chapitre de plus, et certainement pas la dernier.

The Tree of Life


Mis face à ce vide existentiel, l’Homme ne peut que s’interroger. "Raconte-nous une histoire d’avant qu’on soit né" demande un enfant à sa mère, comme s’il fallait s’assurer que l’on vient bien de quelque part (le souvenir qui nous est conté est celui d’un vol en avion, moment de plénitude parfait pour la mère). Mais la question de l’origine trouve son équivalent dans celui du devenir de l’être humain : si notre présence sur Terre n’est qu’un phénomène scientifique de plus, éphémère, dépourvu de sens, qu’y a-t-il à préserver et quelles raisons avons-nous de survivre ? A cette épineuse question existentielle, Malick cite le Troisième Livre de L’Imitation De Jesus-Christ (chapitre 54) en opposant deux voies symbolisées par les principaux piliers de l’éducation : le Père incarnant la Nature, (autoritaire, violent) et la Mère, symbole de Grâce (spirituelle, douce). Il est très important de noter qu’aucun des parents ne portent de nom, soulignant la dimension allégorique du récit.
Pour le Père (et non "papa"), c’est la notion de transmission qui lui permet de donner un sens à sa vie. En donnant la Vie, en la contenant dans ses mains et en la modulant à son image, l’Homme atteint une forme d’immortalité : une part de lui se transmet aux générations futures. Mais ce Père est tyrannique, dévoré par l’ambition. Il contraint les enfants au silence (que ce soit à table ou par le refus d’entendre un bruit de porte), leur instille l’idée de victoire par la force (il leur apprend à se battre), prône le Pouvoir comme solution idéale pour régner en maître sur le Monde (il dépose divers brevets, cherche à monter en grade dans son entreprise). Il est la manifestation d’une Nature cruelle et impitoyable envers les plus faibles, tels ces détenus emmenés par la police, cet handicapé clopinant ou cet enfant à la tête brûlée par un incendie. Il est un Dieu de pacotille qui oblige sa progéniture à l’écouter jouer de l’orgue, qui ne peut sauver un enfant de la noyade et ne parvient même pas à préserver son jardin d’Eden où l’herbe pousse de façon inégale et où les salades sont dévorées par les insectes.

The Tree of Life


Mais cet apparence proche de l’ogre n’est jamais qu’une manifestation de l’ego de l’enfant, ce jeune Jack qui ne comprend pas pourquoi il devrait se conformer aux ordres d’une Nature profondément injuste. Il préfèrerait la soumettre à sa propre volonté. Tout d’abord en choisissant à son tour qui mérite du droit de vie ou de mort (il sacrifie une grenouille), puis en commettant le pêcher originel (la séquence du vol de la robe, où l’intrusion dans la vie privée d’une figure de Grâce Féminine est filmée comme s’il s’agissait d’un viol obscène) et, enfin, en trahissant le Frère (la scène du fusil, relecture du meurtre d’Abel et Cain). Si l’enfant se contente "d’être" à sa naissance, c’est sa perception du monde et son enseignement qui finit par le questionner sur sa place dans celui-ci. Très vite, le grenier métaphorique (réminiscence de La Nuit Du Chasseur de Charles Laughton) dans lequel grimpe le jeune Jack se retrouve déséquilibré par la présence du prêtre et ses discours, trop grands pour ce lieu trop étroit. L’enfant ne peut plus que tourner en rond sur son tricycle, voyant les symboles de son innocence pervertis, tel ce clown rigolard se noyant comme un échos à la mort de l’enfant à la piscine.
Il est intéressant de noter que c’est après la séquence du fusil que ressurgira l’air musical du Lacrimosa de Preisner qui débutait la séquence de la Création du Monde, comme si la Nature chaotique de l’Homme était vouée à s’étendre sans fin. Le seul espoir de rémission passera par le Pardon et surtout la Compassion, notion qui clôturait la fin du chapitre des dinosaures et annonçait leur disparition sur l’air de la Grande Messe Des Morts de Berlioz. Un morceau qui réapparaîtra à la fin du métrage marquant la Fin d’un microcosme. Celui de l’enfance de Jack, réconcilié avec le Frère, et le Père, abandonnant sa maison et laissant un poisson – symbole du Christ pour les premiers chrétiens – sous un Arbre.

The Tree of Life


Si The Tree Of Life a beaucoup été assimilé au 2001 de Kubrick pour cause de planètes filmées sur fond de musique classique, peu auront remarqué les liens étroits que l’œuvre de Malick entretient avec Le Miroir de Tarkovski, avec lequel il a bien plus en commun. Que ce soit dans l’aspect auto-biographique du récit ou dans la structure narratives fragmentant les souvenirs, The Tree Of Life s’affirme comme un grand film sur l’enfance, recréant le langage de l’esprit, n’hésitant pas à intégrer des passages oniriques au milieu d’un décors très terre-à-terre, saisissant les instants de vie dans un mouvement perpétuel, refusant la contemplation béate. Loin d’être réduit à une simple apparition dans un rôle quasi-muet, Sean Penn est le point d’ancrage de l’histoire, celui par lequel le souvenir personnel vient dessiner celui d’une mémoire collective.
C’est une mort imminente (probablement celle de la Mère si on en juge le dénouement onirique et sa mariée allongée dans une église ainsi que cette vieille main de femme qu’on aperçoit de façon fugace) qui l’amène à questionner la disparition de cette figure de Grâce et, par corollaire, celle qu’incarnait son propre frère, le fils préféré. Car dans le fond, la Mère est partout dans Tree Of Life, dans l’élément liquide qui revient sans cesse en échos au liquide amniotique : Sean Penn passant sa main sous l’eau, les premiers êtres vivants marins, une rivière paisible où jouent les enfants, des retrouvailles paisibles finales sur une plage… Le voyage spirituel du Jack adulte nous convie finalement au grand Cycle Cosmogonique, des émanations de l’Univers à sa dissolution, de la polarisation du Monde en opposition masculin/féminin, de la compréhension du caractère symbolique de Dieu au dépassement de ce concept Divin.

The Tree of Life


Dans le premier chapitre du Cycle Cosmogonique, le mythologue Jospeh Campbell écrit ainsi : "Le Royaume de Dieu est en nous, bien qu’il soit en dehors de nous ; Dieu cependant n’est qu’un moyen d’éveiller la Belle au Bois Dormant, l’âme. Sa vie est le sommeil, sa mort l’éveil. Le héros, celui qui éveille son âme propre, n’est lui-même que le moyen destiné à provoquer sa propre dissolution". On ne s’étonnera pas de retrouver l’image de la Mère figurée en Belle au Bois Dormant, prisonnière de son cercueil de verre et observée par Jack enfant. Loin du discours évangéliste qu’une partie de la presse française n’a pas manqué de lui assimiler, Terrence Malick nous invite au contraire à éprouver la part de Divin en chacun de nous, ouvrant et clôturant son métrage sur une lueur abstraite, émanation de l’indicible qui s’apparente à la définition d’Olam Ha’Atziluth, le monde de l’Emanation dans l’Arbre de Vie de la Kabbale. Une forme mouvante entre le blanc rayonnant et l’orange du Feu Primordial, la Source à l’origine de toute chose.

The Tree Of Life vient finalement nous rappeler que toute chose, tout être vivant, provient de cette même énergie primordiale. Même le Père, si autoritaire, possède en lui l’harmonie en l’exprimant par la musique, s’alliant même un instant avec son deuxième fils pour témoigner de leur affection à travers l’Art. La création de la Vie se produit si souvent qu’on en oublie sa nature miraculeuse. C’est tout le projet du cinéaste que de rendre justice à la puissance de l’existence, à cet état de Grâce qui nous anime et nous relie au Grand Tout : dans le vol d’une nuée d’oiseaux saisie au crépuscule, dans le beauté d’un papillon se posant sur la main de la Mère, dans les rires d’enfants s’amusant dans un parc… Présent dans presque tous les plans en extérieur, l’astre solaire est à la fois celui qui aura engendré la Vie sur Terre et qui la détruira par le feu.

Si The Tree Of Life accorde une place importante aux questionnements de la Foi, c’est parce que Malick n’a jamais oublié que la Prière est d’abord une façon de se situer par rapport au Mystère qu’on médite. En intégrant une définition de la subjectivité à son récit (la scène de la pizzeria), le réalisateur nous rappelle que la perception du monde et de sa source varie selon le champ de conscience de l’individu. C’est seulement en dépassant le concept de Dieu que l’Humanité pourra arriver à son terme et se réconcilier avec la tombe avant la dissolution du Monde. Et le film de se conclure sur l’image d’un pont symbolique, lien entre le passé et le devenir de Jack, lien entre la Vie et la Mort, lien entre l’Homme et le Divin.

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THE TREE OF LIFE
Réalisateur : Terrence Malick
Scénario : Terrence Malick
Production : Sarah Green, William Pohlad, Brad Pitt
Photo : Emmanuel Lubezki
Montage : Hank Corwin, Jay Rabinowitz, Daniel Rezende & Billy Weber
Bande Originale : Alexandre Desplat
Origine : USA
Durée : 2h18
Sortie Française : 17 mai 2011




   

Commentaires   

 
+9 #1 blacksquirrel le jeudi 11 décembre 2014 à 16:15
L'une des plus belle analyse qu'il m'ait été donné de lire. Merci.
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0 #2 Billaud le jeudi 20 juillet 2017 à 09:46
[fv]Belle analyse[/fv]
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0 #3 rapsly le mardi 05 décembre 2017 à 16:05
Tout simplement l'une des plus belles œuvres cinématographiq ues de part sa dimension spirituelle et les émotions qu'elle procure. Votre analyse ne pouvait mieux exprimer mon ressenti. Merci à vous!!!
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