La Chambre Perdue de Fitz-James O’Brien

La nouvelle du vendredi #02

Affiche La Chambre Perdue de Fitz-James O’Brien

Tentez l’expérience : demandez à un amateur de nouvelles fantastiques quelle est l’histoire la plus connue, sinon la meilleure, signée par un auteur français. Il y a de fortes chances que le nom de Maupassant soit spontanément avancé.


Allons plus loin : sans surprise, la nouvelle citée sera probablement Le Horla. En effet, le texte de Maupassant est largement considéré comme un des grands classiques, voire LE classique que la France a donné au genre. Et, reconnaissons-le, c’est relativement justifié : Le Horla reste encore redoutablement efficace près de 150 ans après sa parution. Nous plongeant avec ambiguïté dans l’apparente folie d’un individu, sous-entendant l’arrivée prochaine d’une créature destinée à supplanter l’humanité, Maupassant soigne l’atmosphère de son récit et frappe profondément le public de 1886 de par l’originalité de son "monstre", invisible et immatérielle créature ayant pourtant empire sur la réalité physique. De manière peu surprenante, Le Horla a eu une influence considérable sur bon nombre d’auteurs fantastiques, et non des moindres. La nouvelle est, par exemple, citée en termes fort élogieux par Lovecraft lui-même dans son célèbre essai Epouvante et surnaturel en littérature. D’ailleurs, en parlant d’HPL, d’aucuns considèrent que L’Appel De Cthulhu, pierre angulaire sur laquelle s’est bâtie le mythe du même nom, présente une jolie dette envers le texte de Maupassant. Dans ces conditions, on ne peut que déplorer la triste absence d’adaptations cinématographiques françaises de ce patrimoine pourtant national : de manière malheureusement assez typique, à part quelques courts et moyens métrages (dont certains disponibles sur la Toile) plutôt confidentiels, Le Horla n’a jamais attiré l’attention d’un producteur français à la recherche d’un ambitieux sujet fantastique. Doit-on y voir une sinistre conséquence du syndrome aussi néfaste que mensonger du "c’est pas notre culture" ?


Une version datant de 1966 de Jean-Daniel Pollet

Pour trouver une adaptation en long métrage assez fidèle au récit de Maupassant, il faut se tourner vers l’étranger : ainsi, des Etats-Unis nous provient Diary Of A Madman (1963) avec l’éternel Vincent Price au cast.


Un petit cadeau de la maison, et en version intégrale !

Bref, reconnaissance nationale ou pas, Le Horla est généralement envisagé comme un bastion intouchable du fantastique mondial. Seul petit problème : cette nouvelle a déjà été écrite en 1859, soit plus de 25 ans avant que Maupassant en rédige la première ligne, par un auteur oublié de presque tout le monde. Et nous touchons par là même à l’essence de la "malédiction" ayant constamment poursuivi l’écrivain qui va nous intéresser au cours de ces quelques lignes : Fitz-James O’Brien.

Fitz-James O’Brien

Mon œuvre sombrera peut-être dans le néant, mais le public n’oubliera jamais ma MOUSTACHE !

Commençons par le commencement : l’Irlande. C’est dans le comté de Cork que Michael O’Brien vient au monde en 1828. On ne connaît pas grand-chose de son enfance, à part qu’il provient d’une famille assez aisée. Il n’a que douze ans lorsqu’il perd son papa, qui lui laisse une confortable fortune. Des études ? Evidemment ! Au Trinity College, cela va de soi. Puis c’est la City : Londres. Là, il y accomplit un premier exploit absolument remarquable : il parvient à dilapider son héritage de 8000 Livres (une somme fort considérable pour l’époque) en… deux années seulement (soyons honnêtes, les sources divergent sur ce point : certains parlent de quatre années au lieu de deux. La performance reste néanmoins respectable). Sans le sou, empêtré dans une relation aussi passionnée qu’embarrassante avec une femme mariée (nous sommes fin 1851 et les conventions pèsent lourds à l’époque), O’Brien fait ses adieux au vieux Continent et part aux Etats-Unis, nouvelle patrie qui lui apportera l’inspiration, la reconnaissance artistique (pour un temps en tout cas) et, surtout, une mort prématurée. Mais n’anticipons pas.

O’Brien prends ses quartiers à New York, se rebaptise Fitz-James (après tout un nouveau départ ne prend sens qu’accompagné d’un nouveau nom) et ne tarde pas à se ménager une certaine réputation littéraire : il a en effet déjà beaucoup écrit - poèmes, critiques de pièces de théâtre, articles de presse - lors de ses passages à Dublin et à Londres et choisit tout naturellement de continuer dans cette voie une fois installé en Amérique. Le succès est sur le chemin : ses contributions à de nombreux magazines et autres périodiques lui assurent un train de vie correct (mais pas toujours à l’abri de jours moins fastes). Rapidement, il s’intègre au groupe des "Bohemians", clique composée de tout ce que New York compte d’artistes, d’acteurs, d’écrivains, de journalistes, bref, d’intellectuels, et prend ses habitudes chez Pfaff, la brasserie dans laquelle les Bohemians se réunissent régulièrement. O’Brien en devient un des membres les plus importants et, de par sa personnalité aussi extravertie qu’érudite couplée à un physique avenant (de nombreux témoins de l’époque décrivent O’Brien non seulement comme beau garçon mais également comme sportif accompli), est vite considéré comme "le cœur et l’âme" des soirées et autres beuveries organisées par ceux-ci.

Les Bohemians

Une assemblée de gentlemen qui savaient vivre

Un observateur contemporain pourrait croire qu’au vu du nom de ce groupe, de leur philosophie de vie et de leur standing social, les Bohemians n’étaient rien d’autre qu’une sorte de prototype des "bobos" actuels. Un jugement sévère qui, une fois qu’on se penche plus attentivement sur le cas d’O’Brien, ne colle pas du tout à la réalité. En effet, tout sympathique et avenant qu’il était, l’écrivain avait une terrible réputation de bagarreur et n’hésitait jamais à en venir aux mains avec ses interlocuteurs dès que ceux-ci manifestaient leur désaccord quant à ses appréciations artistiques du moment. Paradoxalement, il devenait systématiquement ami avec ceux qui subissaient son courroux et n’accordait que peu d’attention à ceux contre lesquels il n’avait jamais eu l’occasion de se battre. Pas vraiment le profil d’un abonné des Inrocks, quoi. 

Nous voyons ici une reconstitution du débat bon enfant ayant opposé O’Brien (à gauche) et l’acteur et écrivain John Brougham (à droite) à propos de la qualité de la prestation de ce dernier dans la pièce A Gentleman From Ireland, justement écrite par O’Brien. Encore une soirée réussie chez Pfaff !

Alors que sa célébrité va grandissante et que ses nouvelles fantastiques lui attirent l’attention d’un nombre de plus en plus important de lecteurs, O’Brien, fidèle à sa nature impulsive (c’est le moins qu’on puisse dire) et répondant à ses conceptions de la nature humaine (il avait déjà attaqué l’esclavagisme dans quelques-uns de ses écrits), choisit de prendre part à la Guerre de Sécession. Du côté des Nordistes, cela va de soi. Une première période de combat ne lui ayant pas suffit, il se démène comme un beau diable pour se faire réincorporer et arrive à ses fins en prenant la place d’un de ses amis poètes qui avait été appelé sous les drapeaux. Bref, on est plus proche ici de Samuel Fuller que de Bernard-Henri Levy. Auteur de plusieurs faits de bravoure sur le champ de bataille, il est malheureusement blessé au combat et, en raison d’un médecin incompétent, meurt du tétanos quelques semaines plus tard.
Face à ce drame, laissons ici la parole au principal intéressé : "With such a fascinating problem as that of death before us, I cannot imagine how anybody can be satisfied to go on with the monotonous stupidity of living."Comment s’étonner que le gentleman derrière une déclaration aussi lapidaire soit mort à 33 ans ?

Entre son arrivée à New York en 1852 et son décès prématuré en 1862, soit tout juste une petite décennie, O’Brien nous donnera bon nombre de nouvelles fantastiques absolument remarquables. Et c’est là que nous revenons à ce que nous avons déjà mentionné plus haut, à savoir la malédiction bizarre dont semble avoir été victime l’écrivain irlandais.
O’Brien a eu un tort qui ne pardonne pas dans le monde de la littérature : celui d’avoir eu raison trop tôt. Tout le drame d’O’Brien tient au fait qu’il a toujours été en avance sur tout le monde (même dans la mort, d’ailleurs). Prenons par exemple sa nouvelle What Was It? A Mystery écrite en 1859. Le voilà, le fameux texte matrice du Horla. Bien entendu, le style n’est pas similaire et l’histoire varie sur certains points. Mais le principal est là : une créature invisible, incompréhensible et dont la nature exacte n’est jamais élucidée harcèle le narrateur jusqu’à une terrible confrontation finale. Si on peut accorder le bénéfice du doute à Maupassant (il est tout à fait envisageable que ce dernier ne connaissait pas la nouvelle d’O’Brien au moment où il a écrit Le Horla), on sera moins tendre avec Ambrose Bierce dont la nouvelle La Chose Infernale (The Damned Thing en VO) est un remake avoué du texte de notre irlandais.
Mieux encore : O’Brien est sans doute un des précurseurs de la science-fiction : ainsi, sa très bonne nouvelle Le Forgeur De Merveilles préfigure les robots avant que Karel Capek en invente le simple mot.
Ne parlons même pas de son From Hand To Mouth, texte considéré par certains comme une œuvre de fiction surréaliste ayant balisé le terrain pour une certaine Alice Au Pays Des Merveilles.
Et pourtant, malgré tous ces exploits et la relative renommée dont il aura joui de son vivant, O’Brien est à présent relégué aux oubliettes du genre. Quel amateur actuel de fantastique peut encore citer son texte le plus célèbre ? Pas grand monde, malheureusement. Il y a probablement plusieurs raisons à cela. Evidemment, la mort précoce d’O’Brien n’a certainement pas aidé à graver son nom dans l’inconscient collectif. Mais il y a aussi le fait qu’O’Brien était pris en sandwich entre un précurseur illustre (nous parlons bien entendu d’Edgar Allan Poe) et des successeurs non moins célèbres. Quelqu’un devait payer la note. Ce fut O’Brien. C’est probablement pourquoi nous avons choisi de vous parler ici d’une nouvelle un peu moins connue mais illustrant de manière fascinante toute la position intermédiaire dans laquelle la mémoire d’O’Brien se morfond : La Chambre Perdue.

Le narrateur de l’histoire se trouve à l’intérieur de sa chambre, dans une pension calme et solitaire. Il fait très chaud et pour tromper son ennui, il passe en revue les différents objets de la pièce ainsi que les souvenirs, bons comme mauvais, qui s’y rattachent. Afin de se rafraîchir, le narrateur sort dans le jardin. Là, une silhouette le prévient : les habitants de cette pension sont des démons, des goules, des cannibales. L’homme retourne alors dans sa chambre mais ne la reconnaît pas. A l’intérieur de celle-ci se trouvent trois couples inconnus faisant bombance. Les objets de la chambre ont subtilement changé et ne sont plus qu’un reflet sinistre de ce qu’ils ont été. Les importuns invitent le narrateur à les rejoindre mais ce dernier refuse et réclame sa chambre. Celle-ci sera finalement l’objet d’une partie de dés à l’enjeu capital.

La Chambre Perdue
La Lentille De Diamant illustrée par Leo Morey

La thématique saute vite aux yeux et le caractère anonyme du narrateur ne fait que le souligner encore davantage : La Chambre Perdue est la nouvelle d’un déraciné et traduit avec force tout le caractère "entre-deux" dans lequel l’écrivain O’Brien se situe. Entre deux continents bien sûr : Fitz-James est certes irlandais de naissance mais il s’est fait naturaliser américain en arrivant à New York. Dès lors, aucun retour en arrière n’est possible. Mais également entre un passé prestigieux (O’Brien sera surnommé à un moment le "Poe celtique", dénomination à double tranchant, à la fois flatteuse et le rabaissant pourtant à un sous-produit) et un futur qui le pillera sans forcément reconnaître son apport.
Finalement, cette chambre perdue, cette "lost room" pour reprendre le titre originel, ne pourrait-elle pas être considérée comme la postérité qui a toujours échappé à O’Brien alors que celle-ci lui revenait pourtant de droit ? Les monstrueux convives festoyant dans la chambre du narrateur sont-ils une préfiguration des écrivains qui ont empruntés (souvent inconsciemment, parfois en connaissance de cause) les chemins qu’il avait à grand-peine balisés, pour mieux se voir ensuite octroyer les lauriers qui auraient dû être accordés à O’Brien ? Mais la place n’est ici ni aux regrets ni au scandale. Il ne nous appartient pas de désigner le (ou les) convive(s) ayant usurpé le siège d’O’Brien au banquet réservé aux maîtres du fantastique. Par contre, ce qui est en notre pouvoir est de mettre son œuvre dans la lumière, de briser l’isolement dans lequel celle-ci a été trop longtemps, trop injustement confinée. Bref, nous ne pouvons qu’essayer de lui chercher une chaise afin que lui aussi puisse s’asseoir à ce Walhalla littéraire. Ces quelques lignes sont notre modeste contribution à cet indispensable effort.

Corollaire prévisible mais non moins regrettable du caractère confidentiel d’O’Brien, les adaptations cinématographiques de son œuvre sont quasiment inexistantes.
Seule une de ses nouvelles a vaguement échappé à cet oubli semble-t-il généralisé : La Lentille De Diamant. Nouvelle ayant fait sensation lors de sa publication, c’est paradoxalement la seule à propos de laquelle une controverse a éclaté du vivant d’O’Brien, celui-ci se voyant, ironie du sort, accusé de l’avoir "emprunté" à un écrivain mort peu auparavant. O’Brien parvint vite à rétablir la vérité, aidé par des témoignages certifiant qu’il était bien l’auteur de ce texte. Toujours est-il que seule cette histoire a connu l’honneur d’être adaptée à la télévision.
Il faut cependant remonter loin en arrière pour retrouver trace desdites adaptations.
C’est dans la série américaine Tales Of Tomorrow, sorte d’anthologie du fantastique anticipant Twilight Zone de plus de huit ans (décidément, la malédiction O’Brien semble contagieuse…), que l’on retrouve un épisode basé sur la nouvelle en question (saison 1, épisode 24).

Tales Of Tomorrow

Une autre série américaine des 50's, Your Favourite Story, consacrera un de ses épisodes à La Lentille De Diamant (26ème épisode). A part ça, pas grand-chose à se mettre sous les yeux.

En guise de conclusion, revenons à la petite expérience à laquelle nous vous avions proposé de vous prêter en ouverture de ce texte. Si jamais votre interlocuteur devait vous répondre en citant un autre écrit que celui de Maupassant, écoutez-le avec attention. Il aura fort probablement des choses très intéressantes à vous dire. Qui sait ? Peut-être vous fera-t-il découvrir un autre maître oublié de la même trempe que celle de l’ami Fitz.



La nouvelle du vendredi #01 : Viy de Nicolas Gogol




   

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