Avatar

Ce rêve bleu

Affiche Avatar

La joie immense qui nous étreint à la sortie de la projection d’Avatar n’a d’égale que la profonde tristesse qui nous serre le cœur.

Non pas la mélancolie de devoir quitter déjà les merveilles de Pandora (on compte bien y retourner le plus vite possible) mais plutôt celle de réaliser que personne ne verra Avatar dans sa totalité. Nombre pour le moins limité de salles Imax permettant de plonger totalement dans l’aventure, séances IMAX en VO se comptant sur les doigts d’une main de Navi’s… Mais surtout frustration de contempler un chef-d’œuvre incomplet.

Car si Cameron nous gratifie d’une révolution technique permettant de libérer sa mise en scène et ses fantasmes de réalisateur, il demeure esclave des contraintes technologiques interdisant de projeter le montage intégral de son film au format Imax, pour une bête raison de capacité de stockage de données. La version définitive du film, celle de plus de  trois  heures s’épanouissant sur le gigantisme d’un écran géant demeura pour le moment inaccessible au commun des mortels. Qu’on le veuille ou non, personne n’a vraiment vu Avatar (et personne ne le verra peut être jamais).
Cette nécessité de couper une trentaine de minutes nous ramène ainsi à l’époque du Seigneur Des Anneaux, quand la jouissance du spectacle à l’écran se doublait d’une impatience à pouvoir visionner le montage complet comblant les menus défauts narratifs. Ici, on pourra déplorer une introduction expéditive nous privant des séquences sur Terre et son décorum à la Blade Runner (les enjeux reposant sur la nécessité d'exploiter de nouvelles sources d’énergie sur un autre monde se retrouvent ainsi affaiblis, tout comme la présentation du héros qu’on pouvait voir évoluer en chaise roulante dans un bar diffusant un match de foot, mettant en avant sa frustration et son désir de liberté), tout comme on regrettera quelques séquences fondamentales destinées à nuancer les seconds rôles (réduits ici à une caractérisation sommaire surtout gênante lors du pivot narratif).
C’est bien là l’unique source de pinaillage qu’on pourra formuler après le fabuleux voyage de 180 minutes auquel nous à convié le réalisateur de Terminator. Car si l’expérience 3D mixée à la performance capture n’est pas nouvelle en soit (Zemeckis nous a déjà mis KO avec son Beowulf et l’extraordinaire A Christsmas Carol), jamais elle n’avait été poussée aussi loin, trouvant sa justification dans un parti pris narratif qui englobe le spectateur pour mieux lui faire ressentir la puissance de ses thématiques.

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On le sait depuis longtemps, James Cameron est passionné par les fonds marins. Qu’il relève le défi cauchemardesque que représente le tournage d’Abyss ou qu’il aille filmer directement l’épave du Titanic pour donner de l’authenticité à son récit en sont les preuves manifestes. Qu’il ait réalisé un documentaire comme Les Fantômes Du Titanic en relief est également la marque d’un génie expérimentant au maximum les possibilités de l’Art cinématographique pour en repousser sans cesse les limites. Aussi, on ne s’étonnera guère d’être accueilli sur Pandora par la réplique suivante : "Vous n’êtes plus au Kansas désormais". Cette phrase est autant un emprunt au Magicien d’Oz qu’un clin d’œil à la remarque lancée par Bill Paxton en découvrant lui-même l’épave du Titanic. Une véritable note d’intention promettant un voyage immersif quasi documentaire au cœur d’un monde inconnu et dont les multiples merveilles feront échos au parcours mythologique du héros.
De la même manière que les costumes nécessaires aux comédiens pour la performance capture ressemblaient à de véritables tenues de plongée, le spectateur pénètre l’univers de Pandora en revêtant un avatar. Les vues subjectives de Jake Sully découvrant sa nouvelle enveloppe charnelle s’apparentent clairement pour le public à la découverte d’un corps étranger, observant ses nouvelles mains en s’extasiant de leur réalité. Avoir fait du personne principal un paraplégique est à ce titre une formidable idée pour opérer un contraste entre la vision statique du monde des hommes (rapetissé, sans grande liberté de mouvement - même les méchas sont lourds) et celui des Navi’s, êtres élégants et immenses à l’allure féline. Comme Jake Sully, on trépigne au moment de découvrir les capacités de cette nouvelle apparence : des premiers gestes maladroits (caméra grand angle surplombant l’action, tanguant légèrement) à la sensation grisante de pouvoir fouler le sol et sentir la terre entre les orteils, le sentiment de liberté est immense, d’une intensité sans commune mesure. Il est temps de plonger dans l’Aventure.  

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Avec une maestria qui n’est pas sans évoquer celle de Peter Jackson sur King Kong, Cameron aborde l’écosystème de Pandora de manière quasi-scientifique, s’arrangeant toujours pour que l’action fasse corps avec la découverte de ce monde étrange. On pense ainsi à cette première scène d’action où le héros découvre la jungle : alors que la caméra passe au travers une végétation plus proche de l’anémone de mer que de la forêt amazonienne, Jake découvre des singes sortis tout droit de John Carter Of Mars puis s’arrête devant des déclinaisons terrestres du spirobranchus giganteus qu’on trouve traditionnellement sur les coraux. Alors qu’il en effleure un, celui-ci se rétracte, entraînant une réaction en chaîne permettant de dévoiler ce qui se cachait derrière cet amusant paysage : un immense mammifère, le Sturmbeast, dont la tête s’apparente à celle du requin marteau. Si cet herbivore ne représente aucune menace, on a vite fait de remonter la chaîne alimentaire lorsque surgit un monstre terrifiant prenant en chasse le personnage jusqu’au grand saut dans l’inconnu symbolisé par une cascade vertigineuse. Ce souci d’authenticité, soutenu par des mouvements de caméra virtuelle au rendu parfois "pris sur le vif" est ce qui frappe le plus à la vision d’Avatar. Tout est palpable, comme une réalité magnifiée. Des Dire Horses dérivés de l’hippocampe aux méduses guérisseuses en passant par la bioluminescence de Pandora la nuit (évoquant directement les créatures d’Abyss). Un véritable monde aquatique à l’air libre (les hommes doivent s’équiper d’un masque pour respirer), immersif au possible et enchanteur.
Il ne faut pas longtemps pour se sentir à l’aise dans cet univers hostile à tous ceux qui ne savent pas regarder. Ainsi, après une succession de séquences nocturnes colorées mariant une esthétique des grands fonds marins avec une évocation purement héroïc fantasy (deux âmes amoureuses sur un pont lumineux face à une cascade argentée), le retour à la réalité est un véritable déchirement, comme de se réveiller dans un cercueil. On quitte Pandora comme on quitterait un songe. Et dès lors, le désir de retourner dans le rêve se fait pesant. Ainsi, Jake Sully finit par ne plus manger ni se laver chaque fois qu’il revient dans son enveloppe charnelle, préférant de loin son corps parfait avatarisé. Il en est de même pour le spectateur arraché de force à sa contemplation malikienne et dont l’addiction au monde du rêve se fait chaque fois plus forte.

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Là où bon nombre de documentaires se sont cassés les dents à vouloir marteler un message écolo alarmiste à leurs spectateurs, Cameron nous propose bien plus que ça. Il nous offre un récit mythologique dont les stimuli visuels nous amènent à RESSENTIR toute la puissance et la portée de son message. Formidable trouvaille donc que cette connexion physique entre les cheveux de Na'vis et les différentes espèces peuplant Pandora, établissant un lien psychique et spirituel entre les deux entités vivantes. Il y a du Miyazaki là-dedans, dans la représentation d’îles volantes comparables à celles de Laputa, dans la vision d’une Neytiri chevauchant un thanator comme la guerrière Mononoké sur sa monture ou encore dans l’apparition de méduses/divinités lumineuses au cœur d’une forêt enchanteresse. Cette idée de communion avec la Nature opère comme le cœur même des enjeux mythologiques. En effet, au détour d’une séquence, nous apprenons que les animaux, végétaux et minéraux de Pandora sont liés comme les neurones d’un immense cerveau humain. Le parcours spirituel de Jake Sully découvrant la divinité qui sommeille en lui (voyage dans la conscience) se double donc d’une aventure physique où chaque péripétie marquent un nouveau stade dans l’Eveil du Héros Archétypal (voyage dans la nature). D’abord présenté comme un enfant un peu chahuteur (Jake cours et joue au basket comme un gosse en découvrant son avatar, il s’amuse des plantes et des animaux en découvrant la jungle), le héros est partagé entre un modèle patriarcal militaire et une mère de substitution plus ouverte et protectrice. Sa découverte de Pandora le mènera à connaître les secrets de Eyua / Gaïa (le nom de la planète n’évoque pas Pandore pour rien), à passer les différents stades du rite initiatique jusqu’au sommet d’un nid de banshees où il clamera enfin sa liberté, à défendre le titanesque Arbre de Vie et à s’unir à la déesse (une union encore une fois symbolisée par le lien physique entre les cheveux). Un authentique voyage mythologique, empruntant certes au récit de Pocahontas et à Danse Avec Les Loups, mais trouvant ses racines dans une conception de l’Immortalité telle que l’a défini Joseph Campbell, l’animal et la plante étant les objets d’une fascination respectueuse faisant le lien avec le mystère de l’univers. Un mystère qui ne pourra être pleinement percé qu’à l’orée d’une véritable transe mystique, véritable sommet de poésie lumineuse, tribale et musicale dont l’inspiration est à chercher du côté de Baraka.  

Une fois le voyage spirituel accompli, il ne reste plus à James Cameron qu’à rompre brutalement le lien avec un plan final aussi grisant que tétanisant d’émotion. Le Héros est arrivé au bout de sa Quête et le spectateur doit brutalement revenir à la réalité. Avatar est un terme hindou qui désigne l’incarnation d’une divinité sur Terre (pour info, le premier avatar de l’humanité était bleu). Durant 2 heures 40, en nous plaçant dans la peau de Jake Sully Cameron nous aura donc permis d’expérimenter par le biais du Mythe, la part de Divin qui réside en chacun de nous. Il appartient désormais à chacun de la répandre sur le Monde et à, enfin "voir" l’essence de notre planète au-delà de ses apparences.
Image
AVATAR
Réalisateur : James Cameron
Scénario : James Cameron
Production : James Cameron & Jon Landau
Photo : Mauro Fiore
Montage : James Cameron & Stephen E. Rivkin
Bande Originale : James Horner
Origine : USA
Durée : 2h41
Sortie française : 16 décembre 2009




   

Commentaires   

 
0 #1 PoloCineMusic42 le jeudi 04 août 2016 à 09:18
Probablement à ce jour la meilleure (car la plus juste, fine, clairvoyante et lumineuse) critique que j'ai pu lire sur le chef d'oeuvre absolu d'Iron Jim. Je m'en vais me plonger dans votre analyse plus profonde maintenant :)
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