Terminator

Futur sera la chute

Affiche Terminator

Terminator sort en 1984, soit un an après l’annonce du lancement de la Strategic Defense Initiative par les États-Unis. Surnommé projet Star Wars à l’époque, cette initiative lancée par le président Ronald Reagan prévoit un système de défense automatisé en orbite autour de la Terre pour défendre le pays contre une éventuelle attaque nucléaire.

Il est aussitôt jugé beaucoup trop ambitieux, voir irréalisable, mais fait son effet dans le rapport de force de la guerre froide, à l’époque réanimée par une politique étrangère agressive du pouvoir américain envers l’URSS.

On imagine que le SDI ait inspiré James Cameron pour la création de Skynet, une intelligence artificielle contrôlant le réseau de défense qui se retournent contre ses créateurs dans un futur hypothétique. À cela se rajoute une méfiance à l’égard de l’informatique, dominée à l’époque par IBM, qui pénètre la sphère privée et nourrit les fantasmes avec des mots comme mémoire et microprocesseur présents dans le film.
Le métrage de Cameron se place ainsi dans une perspective pessimiste de la technologie et continue en quelque sorte la filiation établie par Blade Runner sorti deux ans plus tôt. En effet, les deux films s’ouvrent sur le même intertitre : "LOS ANGELES, 2029 A.D.", il y a donc unité de temps, de lieu et de thème, étant donné qu’ils traitent tous les deux de machines ayant une apparence humaine. À ceci prêt : Terminator apporte la variation du voyage dans le temps, l’enjeu de la survie future de l’humanité se télescopera à un instant T dans le présent.

Terminator
 

La scène que nous avons choisie d’analyser met en jeu cet instant où le présent et le futur se rejoigne. Elle constitue le nœud dramatique du film, et c’est ce que nous essayerons de démontrer dans une première partie. La séquence se déroule dans la boîte de nuit appelée Tech-Noir, nom qui n’a pas été choisi au hasard puisque, comme nous allons l’expliquer dans la deuxième partie, il désigne littéralement la signature visuelle voulue par James Cameron pour son film, exemplifié par cette scène.
La séquence débute à la 33ème minute lorsque Sarah Connor s’est réfugiée dans une boîte de nuit avec le pressentiment qu’un tueur la suivait, puisque d’autres femmes qui portaient son nom avaient été assassinées dans la journée. Elle vient d’appeler la police qui lui a conseillé de rester où elle était, soi-disant il ne lui arriverait rien dans un endroit public. La scène se termine à la 37ème minute, lorsque Sarah s’enfuie du club avec Kyle Reese.


CONVERGENCE TEMPORELLE

Dans les premières secondes de la séquence, Sarah nous est montrée dans un plan moyen s’asseyant à une table. Elle regarde autour d’elle, anxieuse mais relativement rassurée par le fait qu’elle est entourée. Un montage alterné nous montre cependant le Terminator faisant irruption dans la boîte de nuit, et suggère la rencontre potentielle entre les deux personnages. La caméra le suit en travelling latéral droit puis arrière, le cadrant toujours au centre en plan moyen pour souligner son imposante carrure et son implacable démarche ; pour preuve : le mouvement de la caméra s’arrête à peine lorsqu’il broie la main d’un videur tentant de l’arrêter.
Il sait que sa cible est ici et rien ne pourra se mettre en travers son exécution, même si l’endroit est improbable pour un meurtre. Les promesses téléphoniques de l’inspecteur volent en éclat, mais Sarah n’en sait encore rien.

Terminator
 

Nous la retrouvons qui regarde sa montre, trouve le temps long et regarde autour d’elle. Lors d’un faux mouvement, elle fait tomber une bouteille et se baisse pour la ramasser. Un raccord dans le mouvement permet à la caméra de se placer derrière Sarah. Nous la voyons se baisser pour ramasser la bouteille. Elle disparaît du cadre pour que notre attention se concentre sur l’arrière plan où la silhouette du Terminator se découpe au milieu de la foule.
Le volume de la musique du club baisse légèrement pour signaler qu’un évènement particulier est en train de se produire : la coïncidence veut qu’il balaie du regard l’endroit où elle se situait au moment où elle est baissée, et donc invisible à nous et a fortiori à lui. La rencontre tant attendue entre la proie et le prédateur est retardée de quelques secondes, ce qui augmente la tension d’un cran.

Terminator
 

Lorsque Sarah se redresse, un raccord mouvement permet de se rapprocher de son visage dans le plan suivant de façon à ce que nous percevons son changement d’expression : quelque chose a croisé son regard.

Le léger ralenti nous fait anticiper l’objet de son attention qui, après un raccord regard, s’avère être Kyle Reese, dont les motivations ne nous sont pas encore claires, mais Sarah pense qu’il s’agit du tueur qui la suivait dans la rue. La musique du club diminue graduellement, laissant progressivement place à une musique de fosse venant renforcer l’atmosphère inquiétante. Celle-ci fait écho à la terreur de l’héroïne qui ne se sent plus dans une relative sécurité.

Terminator
 

Le Terminator repère Sarah et se dirige vers elle, quand à Kyle Reese, il dégage les personnes de son champ de vision pour tirer sur son adversaire. Le montage alterne entre les trois personnages, répartissant les rôles de chacun : Sarah est la cible de deux personnes, l’un cherchant à la protéger, l’autre à l’abattre. La musique extra-diégétique va crescendo, annonçant la rupture d’atmosphère imminente. Les éléments futuristes convergent sur Sarah, il s’agit de la bataille finale dont il est question dans le pré-générique du film.
Alors que le Terminator s’apprête à tirer sur Sarah, dont la résignation et la confusion sont évoquées par un plan rapproché sur son visage où vient s’arrêter le pointeur laser de l’arme du cyborg, le ralenti et la musique sont brisés par un raccord cut sur Kyle Reese tirant le premier coup de feu qui retentit comme une incursion définitive du futur dans le présent, modifiant le destin de Sarah Connor et faisant basculer l’atmosphère dans cet avenir noir aperçu dans plusieurs flash-forwards au début du film. Atmosphère que nous allons décrire en substance dans cette deuxième partie.


TECH-NOIR

La musique du club, à base de boîte à rythme, de synthétiseur et de voix réverbérées est typique des années 80, de même que le style vestimentaire de ses jeunes occupants et des coupes de cheveux mullet qu’ils portent. Tous les marqueurs de la culture dominante de cette époque sont réunis dans cette séquence. À ce titre, rien que les vêtements portés par le Terminator sont anachroniques : au début du récit celui-ci a dépouillé un punk, culture originaire de la fin des années 70 et maintenant marginalisée. Sa démarche souligne également ce décalage : il se fraie un chemin rectiligne sur la piste même si celle-ci est comble de danseurs, comme le montre le plan en vue subjective où il se rapproche de la table où est assise Sarah Connor.

Terminator
 

Les clients de la boîte de nuit ne se soucient pas de la présence du Terminator malgré son apparence atypique. D’ailleurs, sa violente neutralisation du vigile à l’entrée n’a pas provoqué d’émoi particulier. Ils se contentent de danser, le regard dans le vide, inattentif à ce qui se passe autour d’eux. Le ralenti et la musique qui se dissout en arrière-plan sonore soulignent leur insouciance : ils préfèrent vivre l’instant, oublieux de ce que le futur leur réserve. Ce sont des reliques du présent qui ne joueront pas un rôle déterminant dans le cours des choses.
À ce titre, la boîte de nuit fait office d’oasis de bonheur relatif dans un film où la ville de Los Angeles nous est présentée généralement de nuit, éclairée par la lumière froide des néons, dans ses endroits les plus mal famés. Ici, la séquence est baignée dans les couleurs chaudes (le rouge domine) et la musique, très actuelle à la sortie du film, a quelque chose de rassurant car elle nous est familière.
Il s’agit bien sûr d’un stratagème de la part de James Cameron pour mieux faire basculer la séquence dans l’horreur : dès les premiers coups de feu, une succession de plan rapide nous montre la boîte se vidant de ses occupants. La musique s’arrête comme par magie, laissant place aux cris d’horreur, aux renforts sonores des coups de feu et des verres brisés. En l’espace de quelques secondes, la mise en scène fait table rase du présent et transforme le décor en champ de bataille.
On y voit Kyle Reese tirer plusieurs coups de fusil à pompe, une arme très puissante, dans un montage alterné montrant le Terminator les encaissant durement, ceci pour nous prendre à contre-pied lors des plans suivant, où on le voit se relever sans problème. Nous mesurons alors toute l’étendue de son inhumanité, sentiment prescrit par un léger travelling avant sur le visage effaré de Linda Hamilton.

Terminator
 

Même dans ce havre de paix relatif, la technologie représentée par le Terminator vient briser tout espoir de sécurité et donne un aperçu à Sarah de ce que le futur immédiat lui réserve. La perspective est bien sûr pessimiste : elle a vu de ses yeux une machine pouvant la retrouver parmi plusieurs millions d’habitants, n’ayant aucun problème pour tuer en public, qui semble indestructible et, qui plus est, venue spécialement pour la tuer, elle. Cette menace pèsera lourdement sur le reste du film, lui conférant cette atmosphère noire.

La scène de la boîte de nuit Tech-Noir reste mémorable à plusieurs niveaux car elle signe la rencontre entre les trois personnages principaux dans un endroit pour le moins atypique par rapport au reste du film. Cet endroit n’a pas été choisi au hasard, puisqu’il possède tous les signes du présent, de l’actualité (au moment où est sorti le film) qui vont disparaître pour laisser place à l’affrontement des envoyés du futur : jeunesse branchée qui fuie le terrain d’affrontement, piste de danse vidée, musique 80's qui se tait, violence et meurtres en lieu et place d’amusement et d’insouciance, nous assistons là à un avant-goût d’un futur dominé par les machines.
La mise en scène est là pour rendre compte de cette transition : d’abord un lent crescendo positionnant chaque personnage dans son rôle et faisant monter le suspense, elle se rompt radicalement en un montage d’action, doté de plans très bref, soulignant la brutalité de l’ensemble et ce à quoi Sarah Connor devra faire face pour assurer sa survie et celle de l’humanité.


THE TERMINATOR

Réalisateur : James Cameron
Scénario : James Cameron & Gale Anne Hurd
Production : John Daly, Derek Gibson, Gale Anne Hurd
Photo : Adam Greenberg
Montage : Mark Goldblatt
Bande originale : Brad Fiedel
Origine : USA
Durée : 1h47
Sortie française : 24 avril 1985


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