"On dit souvent que Télérama dégomme systématiquement le cinéma populaire. Pas toujours. Télérama a aimé Amadeus, Trois Hommes Et Un Couffin ou Le Père Noël Est Une Ordure..." Lire l'édito de l'été...
Un papier sur le dernier film de Robert Zemeckis n'était pas à l'ordre du jour. Nous pensions que la presse professionnelle ferait largement son travail, c'est-à-dire informer le public sur ce projet, expliquer pourquoi il marque une étape, proposer suffisamment d'articles objectifs et sérieux pour donner envie de découvrir ce film en salle.
Comme quoi, derrière nos airs de gros méchants "kifonrienkacritiker", nous sommes mus par un optimisme inaltérable. Mais est-ce notre faute si à chaque fois les journalistes réussissent à s'enfoncer toujours plus bas en dépassant nos pires attentes ?
Non. Donc comme beaucoup, on pourrait très bien passer outre et n'en avoir rien à faire que des critiques professionnels affichent noir sur blanc ne rien comprendre au processus qui permet à un scénario de devenir un film, préfèrent conseiller à leurs lecteurs la vision d'une gaminerie inculte et régressive telle que Shrek 3 plutôt qu'un film d'heroic fantasy tout ce qu'il y a de plus sérieux et adulte s'inscrivant dans la droite lignée d'Excalibur, et brandissent tout ce qu'ils peuvent d'approximations ou de mensonges pour se persuader qu'on ne leur la fait pas, quitte à dire par exemple que l'animation, ce n'est pas du cinéma !
Pour faire bonne figure, pour ne pas avoir le mauvais rôle des gars qui "râlent parce qu'ils sont aigris", on devrait s'en fiche, se forcer à penser que ce n'est pas bien grave au fond cette dictature dichotomique prônant la bêtise pour le peuple d'en bas et le droit à la culture dite sérieuse à l'élite d'en haut, cette propagande médiatique insupportable qui somme à un divertissement assumé de ne pas avoir EN PLUS de l'ambition sur le fond et la forme. Un divertissement se doit de faire lol, et pas plus. Un bon divertissement, c'est un métrage ouvertement stupide, moche et réac comme Die Hard 4, pas une tartufferie numérique osant proposer de la philo, obligatoirement de comptoir, comme l'a tenté Matrix. Un bon divertissement, c'est Shrek qui pète dans la boue, et comme il ne le fait pas plus haut que son cul, nul besoin d'avancer dans ce cas que la 3D c'est froid et empêche les émotions, n'est-ce pas ?
Mais dès que l'on aborde un texte mythique et fondateur, mettant en scène un réseau de symboles psychanalytiques, hop, la 3D redevient cette salope de technologie anti-artistique. Pire : Anti-cinéma ! Chez MCinema.com, "on a l'impression de voir un jeu vidéo nouvelle génération" (quand tu bouges ta main, Beowulf bouge l'épée ?), Danielle Attali du Journal Du Dimanche trouve "l'ensemble aussi glacé que les Highlands en plein hiver" (mais on ne peut la targuer d'anti-3D primaire puisqu'elle pense que Zemeckis "n'atteint pas ici le niveau du Pôle Express"). Le Parisien quant à lui "ne parvient pas à oublier totalement l'artifice technique", artifice technique que l'on nomme "cinéma", pour info. D'ailleurs chez Chronic'art aussi les films d'animations 3D ou traditionnels n'ont pas grand intérêt puisque "la nudité réfrigérante de cette pulpeuse Angelina Jolie numérique […] n'est rien d'autre qu'une idée". Ce à quoi on serait tenté de répondre : Et ? C'est un défaut ?
Il faut croire que oui, à en juger les consternantes réactions à ce très bon papier d'Arnaud Bordas qui résume les enjeux de la performance capture, technologie utilisée sur cette Légende De Beowulf. Passons sur les lecteurs s'étonnant que l'on parle encore de cinéma pour un film en images de synthèse (des images dessinées au fusain et ensuite animées, ce n'est pas non plus du cinéma du coup ? McLaren, Kamler, Fischinger, Plympton, ce ne sont pas des cinéastes, c'est ça ?), ou affirmant que le film Final Fantasy était une réussite (alors que même ses créateurs ont admis que la mise en scène avait été horriblement compliquée, et que cela s'en ressentait, dû à la technologie de l'époque pas du tout appropriée). Mais quand un des interlocuteurs en arrive à déclarer que "Lean se trompe", que le cinéma "est un art d'un autre siècle", qu'il "est mort car le cinéma n'a plus d'objet", tout en énumérant gratuitement ses films fétiches pour prouver sa cinéphilie, on a envie de lui rappeler que cet art qu'il chérit tant mais qu'il semble si mal connaître ne se résume pas qu'à "des êtres de chair, de sang, de cris et de chuchotements" : le cinéma, c'est justement l'art des idées, de l'image, et avant tout, du mouvement. Et aucunement l'art de l'objet. C'en est si évident que ses "ardents défenseurs" (qui défendent surtout leur propre image, quelle ironie) préfèrent se perdre dans de la prose défaitiste d'un autre âge plutôt que d'admettre qu'ils sont tout bonnement fascinés par ses diableries d'images qui nous ressemblent et gigotent dans tous les sens, fascinés comme tous les spectateurs du monde. Mais non, on ne peut se rabaisser à être le commun des mortels, il faut invoquer Bergman et l'astronomie pour se donner le droit de déclarer que le cinéma est mort, et ainsi s'extraire de la masse vulgaire qui s'agglutine dans les salles. C'est lorsque l'on refuse de comprendre les mécanismes amenant encore et toujours les spectateurs à voir des films que l'on tue le cinéma.
On tue également le cinéma lorsqu'on déclare dans un hebdomadaire : "Plus adulte que le premier film, Shrek 2 joue exclusivement le second degré et accumule décalages savoureux et clins d'oeil perfide. Le rythme est proprement hystérique - au point qu'un second visionnage s'impose -, notamment dans un dernier tiers dantesque où l'on découvre que la vraie star du film n'est pas l'ogre vert mais bien son fougueux compagnon le Chat Potté à qui l'on décernerait sans hésiter l'oscar du meilleur ordinacteur."
Ce journaliste qui a trouvé Shrek 2 "adulte" (mais si, toutes les références à la sous-culture télévisuelle, c'est très adulte), qui conseille d'aller profiter DEUX FOIS du "rythme proprement hystérique", et qui décernerait un Oscar au Chat Potté numérique, c'est Olivier Bonnard de TéléCinéObs, preuve vivante que l'objectivité journalistique fait des miracles, puisque selon lui, dans La Légende De Beowulf (film pas adulte pour un sous car sans second degré cynique et sans pet dans la boue), "les personnages, ersatz numériques d'Anthony Hopkins, John Malkovich ou Angelina Jolie, ont l'air plus morts que vivants : regard éteint, mouvements empesés, on ne voit que ça. Ça, et les mouvements de caméra délirants d'un Zemeckis qui fait mumuse comme un gosse avec un nouveau jouet. Pénible."
Somptueux. Transformer Antonio Banderas en chat, c'est oscarisable. Tenter de porter l'outil 3D vers d'autres buts, c'est empesé. Du n'importe quoi comique c'est hystérique et donc à revoir sans se lasser. Une mise en image dynamique, incroyablement lisible et malgré tout plus calme que toutes les bouillies 3D sorties ces derniers temps, c'est pénible. Vous pouvez lire le reste ici, et apprécier au passage que bien évidemment Beowulf renvoie au conflit irakien. Au secours...
Shrek, t'as dit ?
Finalement, c'est peut-être Emmanuelle Fois qui résume le mieux la problématique, rapportant que "le rendu visuel est tellement particulier, tellement étrange, que le propos à l'origine si ambitieux, laisse de glace." Ça ressemble à un aveu, comme si, totalement perdus à la croisée de deux médias pourtant semblables, le cinéma et l'animation, les critiques ne savaient comment aborder la chose. Preuve étant cette inutile et idiote volonté de tout rapporter au jeu vidéo : sous prétexte que les images de synthèse proviennent du même outil, elles devraient forcément avoir un quelconque lien artistique ou sémantique ?
Laissons-les donc dans leurs préjugés, ces spécialistes auront bien le temps d'ici le 12 décembre de vous ordonner d'aller voir quatre fois la prochaine comédie pas drôle du studio à l'origine de Shrek, Bee Movie (après visionnage de la bande-annonce, il semblerait que même Jerry Seinfeld ne réussisse à lever très haut ce film au pitch excitant comme une loterie un dimanche à La Bedoule). D'ailleurs, ce sont les mêmes qui parlent ici de froideur, d'artifices et de déshumanisation qui iront se frotter de plaisir contre un écran sur lequel on projette Perceval Le Gallois de Rohmer...
En attendant, vous pouvez toujours tenter de braver le politburo culturel français, et aller apprécier à sa juste valeur ce film en salle, histoire de vérifier que les filés rapides s'arrêtant net pour décupler la puissance d'une réplique ne sont possibles qu'avec cet outil, que certaines idées de mises en scène, simples, intelligentes, et jamais vues, sont les conséquences directes de cette évolution qu'est la performance capture, et qu'elle peut fournir des plans absolument dantesques lorsqu'elle est aux mains d'un bon cinéaste et d'un excellent scénario (pensons au travelling découvrant le dragon devant les remparts, ou à celui nous amenant lentement, à travers la froide nuit danoise, dans l'antre du monstre). C'est d'ailleurs sûrement cette technologie froide et assassine qui rend l'interprétation de Grendel par Crispin Glover (le père de Marty dans Back To The Future) absolument sidérante, notamment lors de la première scène avec sa mère, entièrement en vieil anglais non sous-titré mais on ne peut plus prenante, compréhensible et surtout gavée d'émotion. Si une immersion totale dans une chanson de gestes épique et totalement fantasmatique ne vous suffit pas (certains plans de la scène des monstres marins et de celle du combat contre le dragon sont simplement la concrétisation visuelle de siècles d'imaginations et de traditions orales), vous pouvez toujours justifier l'achat de votre ticket au politburo en arguant le discours méta-textuel du récit, qui ne se contente pas d'illustrer simplement un mythe, mais de comprendre comme celui-ci, et comment il perdure. Beowulf laissant partir un ennemi qui osa le défier car "il a une histoire à raconter" mettant le célèbre Roi en valeur, c'est toute la noblesse du Héros qui en prend un coup, mais comment mieux souligner l'importance du mythe, la beauté de l'histoire à transmettre ? Cette même beauté qu'aujourd'hui on nous refuse, que l'on veut dénigrer à tout prix. Chez Beowulf, mêmes les plus proches témoins se forcent à exagérer la réalité, puis à y croire, pour en faire de plus beaux récits ; on pense à Wiglaf, premier conteur de 'l'exploit" contre Grendel, premier à devoir reconsidérer les faits de son Roi – et là encore merci la performance capture pour nous laisser sentir à quel point ce doute entre mythe et réalité perturbe le pauvre compagnon d'arme. Cette remise en question du mythe sur fond de Christianisme naissant n'apporte que plus de valeur à ce métrage.
Et s'il fallait une preuve supplémentaire de l'intérêt de ce nouvel outil technologique, elle se résumerait à Ray Winstone. On se libérant de la contrainte du choix d'un interprète forcément jeune et body-buildé, Zemeckis pu s'offrir les services d'un acteur solide, complet, pouvant interpréter aussi bien Beowulf jeune que vieux. Et même son propre fils/dragon, ce qui ajoute à la thématique du sacrifice final. La naissance d'une nouvelle manière de raconter des histoires fait donc ici écho, en son procédé même, à des archétypes mythologiques vieux comme le monde. Mais Shrek c'est mieux. Beowulf Réalisateur : Robert Zemeckis Scénario : Neil Gaiman & Roger Avary Production : Robert Zemeckis, Steve Bing, Neil Gaiman… Photo : Robert Presley Montage : Jeremiah O'Driscoll Bande originale : Alan Silvestri Origine : USA Durée : 1h53 Sortie française : 21 novembre 2007