The Dark Knight

Heat me
Affiche The Dark Knight

Il y a deux remarques qui reviennent systématiquement quand on observe la réaction des spectateurs à la sortie de The Dark Knight. La première concerne Heath Ledger et à quel point "il joue vachement bien quand même hein !" La seconde a trait à la mise en scène de Christopher Nolan qui est souvent comparée à celle de Michael Mann.


Si l’on ne contestera pas la performance hallucinante du cow-boy amoureux de Brokeback Mountain en psychopathe mettant Gotham à feu et à sang (effectivement, c’est fou ce qu’il joue bien quand même hein), on est en revanche plus curieux de comprendre en quoi les réalisateurs de Heat et du Prestige se rejoignent.

Non pas que la comparaison soit irrecevable, loin de là. C’est simplement que personne n’a jusqu’ici réellement été en mesure d’étayer concrètement son argumentaire. Pas nécessairement par paresse intellectuelle mais peut être simplement parce que l’exercice est des plus casse-gueule, échappant à toute analyse critique pré-conçue ou rationnelle. Dans son ouvrage consacré à Michael Mann, le scénariste et critique F.X. Feeney débutait en précisant que "Mann ne veut pas que son œuvre soit expliquée, cataloguée ni même "comprise", il veut qu’elle soit vécue. (…) Comment analyser le vécu ? Il n‘existe pas de méthode avérée. La tâche peut paraître impossible par définition, et Mann ne la facilite pas en superposant un nombre incalculable de stimuli, qu’ils soient visuels, tactiles ou auditifs". 
Dans un sens, s’attaquer à un morceau comme The Dark Knight représente un défi similaire à celui de Feeney tant la mise en scène de Nolan, quand bien même elle demeure à des années lumière de la perfection d’un Révélations, est entièrement dévouée à l’approche réaliste du récit super-héroïque. 

The Dark Knight
 

Il est intéressant de rapprocher la couverture de l’ouvrage de Feeney (une scène extraite de Heat et largement inspirée de Pacific, un tableau d’Alex Colville) avec l’affiche teaser de ce nouveau Batman. Dans les deux cas : un homme (De Niro / Christian Bale) est seul dans son appartement dépouillé de tout bien matériel, comme enfermé dans une prison mentale. Ne subsiste qu’un vide absolu et un sentiment de solitude totale pour les deux héros. Aussi, il n’est guère surprenant qu’une séquence de The Dark Knight fasse directement échos à cette note d’intention : alors qu’il vient de perdre l’amour de sa vie, Bruce se retrouve à l’aube face à la vitre de la Wayne Tower surplombant Gotham. La photo bleutée renvoie directement à celle de Dante Spinotti. Sensation de froid et de mort renforcée par la brillance du sol chromé. Le mobilier est réduit à son strict minimum : une table basse et un fauteuil. Quelques morceaux d’armures semblent avoir été jetés là par dépit. Une forme de mélancolie se dégage de ce délicat travelling avant, un peu la même que celle qui s'apparait du final de Miami Vice et son histoire d'amour impossible.

Alors que Batman Begins nous laissait découvrir les quartiers malfamés de Gotham avec un très léger soupçon de futurisme et de fantastique (le métro aérien, les visions d’horreur, la Batcave), The Dark Knight n’hésite pas à prendre de la hauteur – et pour cause puisque le film implique plusieurs hommes de pouvoir luttant pour la survie de la ville – et à opter pour un univers plus lisse et métallique, avec ses quartiers des affaires, ses décors industriels et ses longues avenues chics désertiques. Nolan multiplie les lignes de fuites (plafond quadrillé et étrangement bas pour le repère secret de Batman, routes surplombées de lampes parfaitement alignés, parades de policiers défilant en rang ordonnés). Se dégage un climat d’ordre et de vide émotionnel étouffant tant l’environnement demeure froid, impersonnel et sans horizon. Quelque part, on pourrait rapprocher Bruce Wayne du Vincent de Collateral, sociopathe qui masque un profond vide existentiel derrière un look ultra classe.

The Dark Knight
 

Symbole de l’ordre et de la raison, Batman devient un héros pratiquement en retrait, filmé dans le premier acte du métrage comme un être invincible à qui tout réussi. Une figure du Bien capable de s’offrir un détour à Hong-Kong pour jouer les James Bond et de se débarrasser des criminels à la petite semaine, dont un Epouvantail qui fait presque office d’aveu d’échec de la part de Nolan vis-à-vis de Batman Begins. Mais c’est généralement quand tout va trop bien que le besoin de se lâcher revient au galop. Incarnation de cette folie galopante, le Joker est comme un souffle libérateur dans ce Gotham désincarné. A deux reprises, le cinéaste oppose cette figure du Mal au calme asphyxiant de la ville. Tout d’abord en ayant recours à un montage abrupte entre une vidéo terroriste renvoyant directement aux exécutions filmées d’Al Quaeda et un plan aérien sur le centre de Gotham, trop paisible au crépuscule. La rupture entre le rire dément soulignant le mouvement de caméra tremblotante et le silence d’un panoramique figé rend l’apparition du Joker quasiment mentale, comme le cri d’une société malade d’elle-même.

L’autre image marquante intervient au terme du deuxième acte du récit, alors que le Joker vient de triompher de ceux qui croyaient l’avoir enfermé. Au terme d’un enchaînement séquentiel vertigineux liant tous les protagonistes dans un destin commun, le criminel prend la fuite à l’arrière d’une voiture de police. Le déchaînement sonore et visuel qui a précédé laisse alors place à un long plan cadrant le génie du Mal sentant l’air sur son visage, exaltant un sentiment de liberté absolue, tandis que la ville à l’arrière-plan n’est que lumières floues tourbillonnantes. Ce simple plan contient à lui seul toute la fascination que le spectateur peu entretenir vis à vis du personnage : un psychopathe dangereux, certes, mais qui envoie valdinguer toute notion de Bien et de Mal (il tue les gentils mais aussi les parrains de la mafia), se fiche de l’argent, possède une allure de dandy très classe et ne connaît pas la peur de la mort ou de la souffrance. Une géniale incarnation du Ça freudien se moquant de la morale ou de l’honneur, un délirant bouffon sur l’échiquier géant pour la course au pouvoir de Gotham. Alors que Batman doit porter un masque pour exister, la fabuleuse séquence d’ouverture de The Dark Knight nous montre que le visage du Joker est le même que celui du masque qu’il porte. Quelque part, la fascination que le public peut avoir pour le personnage au point d’éclipser pratiquement tout le reste, est assez révélateur des pulsions de destructions qui sont en chacun de nous. La question reste alors de savoir si c’est la part d’ombre ou de lumière qui gagnera à la fin. A moins qu’elles ne doivent cohabiter…

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C’est l’idée qui semble sous-tendre la séquence de l’interrogatoire : alors que le visage blanc du Joker émerge des ténèbres, un brusque changement d’éclairage fait apparaître le Chevalier Noir derrière le criminel, entouré de lumière. Une sorte de négatif dans le même plan. L’un et l’autre se complètent (l’effet miroir sera accentué au cours de la dernière rencontre entre les deux personnages au sommet d’un immeuble). Le trait d’union entre les deux ennemis sera alors le personnage d’Harvey Dent amené à devenir Double Face. Désigné comme le Chevalier Blanc (en opposition au chevalier noir chevauchant son destrier mécanique), l’homme politique sous le feu des projecteurs sera capable du pire suite à la tragédie qui frappera sa dame bien-aimée. Certes éloignée du personnage original (exit la dimension schizophrénique, place à la colère et la vengeance), cette interprétation de Double Face nous ramène à nouveau la dimension humaine du récit et au choix de chaque citoyen en pareille circonstances. A ce titre, le badge "I Believe in Harvey Dent" qu’arbore le Joker durant la scène de l’hôpital est on ne peut plus pertinent puisqu’il marque la foi du psychopathe (et la nôtre) dans ce que la nature humaine a de plus sombre.

Au cœur de ce brasier urbain, la notion d’héroïsme est pervertie. Alors que Batman Begins débutait par le symbole de la peur du Cape Crusader formé d’une nuée de chauves-souris, The Dark Knight propose ce même symbole en ouverture mais constitué cette fois de flammes bleues ondulantes. Un passage de relais logique par rapport au premier épisode où l’escalade du crime apparaissait comme inévitable. La figure de Batman passe d’abord pour une légende (voir cette photo du Justicier dans le commissariat aux côtés d’autres mythes vivants de l’Histoire Américaine comme Elvis Presley) inspirant les autres (les clones du héros) avant d’être forcée de renoncer à ses principes. Il suffit de compter les cicatrices sur le corps de Bruce Wayne pour comprendre que celui-ci tend à disparaître au profit de son autre identité, elle-même forcée de remiser au placard ses idéaux (bonjour la parabole de l’Amérique post 11/09 et son Patriot Act mais aussi à la manipulation de l’information "pour le bien du peuple"). Au milieu de cette Rome moderne décadente qui ne peut que mourir pour mieux renaître, Christopher Nolan et son frère nous poussent à interroger nos convictions et notre morale quand la situation devient extrême. A ce titre, les réactions aussi partagées au sujet de la séquence du ferry est un fabuleux sujet de débat citoyen aboutissant à la conclusion peut plaisante que nous fantasmons nos sauveurs (Dent) alors que nous n’avons que ceux que nous méritons (Batman), ceux qui sont capables d’assumer les décisions impossibles à prendre sans se salir les mains. Car au fond, les hommes de pouvoir n’existent que parce que nous ne pouvons pas l’assumer nous même.

Au milieu de ce foisonnement d’intrigues, de rebondissements et de thématiques peu aimables, on pourra toujours dénoter certains faux pas un peu gênants (le mini suspens au sujet du comptable), déplorer l’habituelle manque de finesse de Nolan qui livre des dialogues toujours trop démonstratifs ou encore sa gestion globalement laborieuse des scènes d’action. Mais parce qu’il assume chacun de ses partis pris et qu’il témoigne d’une ambition narrative rarement observée dans un blockbuster de cette ampleur, The Dark Knight s’impose comme une œuvre-somme incontournable débordant largement des thématiques ayant traits aux héros pour s’attacher à étude de l’humanité dépressive tiraillée entre spleen de vie et pulsion de mort. Un polar dense et crépusculaire avec un super-héros qui disparaît au loin sur sa monture lors d’un sublime plan de conclusion. En route pour l’avenir.

8/10
THE DARK KNIGHT
Réalisateur : Christopher Nolan
Scénario : Christopher & Jonathan Nolan
Production : Emma Thomas, Charles Roven & Christopher Nolan
Photo : Wally Pfister
Montage : Lee Smith
Bande Originale : Hans Zimmer & James Newton Howard
Origine : USA
Durée : 2h27
Sortie Française : 13 Août 2008




   

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