Inception

La science des rêves

Affiche Inception

Non, l'inception pratiquée par Nolan ne consiste pas à persuader le public et la critique que son film est génial. Et s'il est encore loin d'avoir l'étoffe des Kubrick, Mann ou Wachowski auxquels on l'a hâtivement comparé, il n'en demeure pas moins que son talent est indéniable. Et Inception excellent.


Matrix est la référence incontournable dès lors qu'un récit met en jeu un monde virtuel partagé par des individus branchés à un système les maintenant endormis. Et c'est vrai qu'Inception multiplie les analogies, ne seraient-ce que ces hommes de main armés et anonymes, à l'instar des agents de la matrice, poursuivant Cobb et sa bande ou les transformations de l'environnement virtuel par la seule volonté. Plus qu'un modèle souterrain à expliciter (et simplifier ?), il s'agit pour l'auteur de The Dark Knight d'opérer et explorer ses propres variations sur la perception d'une réalité aux contours de plus en plus difficilement discernables.
Mais le rapprochement avec la sublime saga Matrix n'est pas en faveur du film de Nolan tant ces deux projets artistiques s'opposent diamétralement dans leur ambition et réussite esthétique, philosophique et narrative. Attention, ce n'est pas pour minimiser les nombreuses qualités d'Inception mais il convient de relativiser l'impact de ce que nombre de plumitifs professionnels ou amateurs qualifie de nouvelle révolution du blockbuster. C'est vrai que le résultat est assez bluffant, de là à voir en Nolan un génie de la réalisation...

Et tandis que le parcours de Néo doit l'emmener à l'éveil total de sa conscience, Cobb ne cesse de s'enfermer toujours plus profondément dans sa névrose, comme tous les héros psychotiques et schizophrènes mis en scène par Nolan dont il questionne inlassablement la volonté de s'en défaire afin de reprendre pied (la séquence de poursuite dans les rues de Mombasa voyant Cobb s'extraire littéralement des murs l'illustre parfaitement). Étonnamment, Dom Cobb, interprété par Di Caprio renvoie à un autre personnage joué par le même acteur quelques mois plus tôt devant la caméra de Martin Scorsese, Teddy Daniels, l'inspecteur fou de Shutter Island, deux personnages aux tourments similaires. Ainsi, Inception se présente comme un début de résolution des traumas du héros nolanien, une possibilité de sortie. Mais au-delà de sa complémentarité avec la filmo du réalisateur, Inception est d'abord un formidable spectacle mêlant avec brio plusieurs genres et retournant leurs codes puisque la stratégie et le déroulement d'une opération digne d'un Caper Movie ne sont plus élaborés pour dérober quelquechose (ou extraire des informations) mais pour implanter une idée. Surtout, le film se structure autour de quatre genres différents qui composeront chacun des quatre niveaux de rêves construit par l'équipe pour changer l'esprit de l'héritier d'un magnat de l'énergie, Robert Fisher (Cillian Murphy), nous passerons ainsi d'une séquence d'action dans les rues new-yorkaises à une séquence de manipulation puis nous atterrissons en pleine mission d'infiltration d'une forteresse enneigée pour finir en plein drame sentimental.

Tout en étant extrêmement captivant, le film ne refuse pas la complexité en imbriquant les strates oniriques clairement différenciée mais dont on constate la porosité. Ainsi, certains effets dans l'une (la camionnette conduite par Yusuf au niveau 1 effectue de jolis tonneaux avant de chuter du haut d'un pont) ont des répercussions dans une autre (au niveau 2, Arthur est donc contraint de se battre dans un couloir d'hôtel en train de tourner sur lui-même puis en apesanteur). De plus, la violence semble contaminer chaque palier puisqu'elle se répercute même au dernier niveau où Cobb se confronte à sa némésis, sa femme morte, Mal. Et une fois advenues les explosions de violence et celles devant créer les décharges (la sensation de chute libre) pour réveiller tout le monde, il est temps de retraverser en sens inverse. Et bien que certains dialogues soient superflus, que certaines scènes pâtissent des faiblesses chroniques de Nolan pour filmer l'action – mises à part les séquences dans l'hôtel (qui sont justes "wow"), c'est assez faiblard (aucun repères spatiaux pour situer chacun par rapport au décor et ses ennemis) et pas toujours très lisibles - l'application pendant 1h30 de ce que la première heure a théorisé est passionnant et très bien rythmé. De même, la difficulté à générer une véritable empathie pour la tragédie du couple Dom / Mal est dommageable. Non pas que l'on s'en foute mais au lieu d'une véritable émotion Nolan ne parvient à créer qu'une sensation. Cependant, les défauts énoncés ne sont pas rédhibitoires car il est difficile de bouder son plaisir.

Inception
 


INCEPTIONITE AIGUË
Bien sûr, pour un film censé se dérouler dans le monde des rêves, ceux-ci s'avèrent un peu trop normalisés. Mais le but poursuivi n'était pas non plus de faire une adaptation live de Paprika où l'interpénétration des deux sphères antinomiques débouche sur une déroutante perte de repères. Cobb l'énonce lui-même, pour pouvoir réussir à tromper le subconscient de la cible, il faut parvenir à générer un univers cohérent. L'excès de délires engendrant la méfiance puis des réactions de défense. Cependant, le vertige est bien présent même s'il s'appuie avant tout sur son scénario plutôt que sur ses images. Malgré leur facture visuelle différente, voire même divergente, on peut tout de même rapprocher Inception de Paprika. Notamment lorsque l'avatar onirique de la professeur Atsuko analyse l'enregistrement effectué du rêve de l'inspecteur Konakawa et plus particulièrement la partie située dans un ascenseur s'arrêtant à différent étages représentants chacun un genre (James Bond, Tarzan...). Cobb utilise également un ascenseur pour se déplacer dans ses souvenirs, ses regrets, rangés par niveaux et il visitera quatre moments en compagnie d'Ariadne (et lors de la mission il est question de descendre toujours plus bas pour finalement traverser également quatre strates). Satoshi Kon et Christopher Nolan obligent leurs sujets (leurs cobayes même !) à se confronter à leurs pensées refoulées et à les extérioriser afin de les dépasser. Et dans cette thérapie par le rêve, c'est Paprika qui sert de guide.

Et c'est exactement le rôle d'Ariadne qui guide le spectateur et surtout Cobb non plus dans un labyrinthe physique mais mental. C'est vrai que pour un film employant des architectes pour les diverses missions, ne faire que parler d'architecture alors qu'il aurait été plus pertinent de la mettre en valeur visuellement (et pas forcément en multipliant les effets de transformations urbaines) est un peu contradictoire. Cependant, la séquence où une rue de Paris se retourne et referme le cadre poursuit un autre objectif que d'en mettre plein les mirettes car plutôt que de démontrer les potentialités d'un architecte dans le monde des rêves (de toute façon réfrénées par ce rabat-joie de Cobb), ce délire graphique figure avant tout le repli sur soi opéré par Cobb. Toute la séquence d'initiation d'Ariane n'est pas là pour lui faire prendre conscience de ce qu'elle peut créer (enfin pas seulement) mais pour démontrer qu'elle est d'abord là pour l'aider lui : à prendre conscience de toute sa complexité et à tracer une nouvelle voie, comme l'illustre magnifiquement la séquence des miroirs. Et au final, l'aider à apaiser son subconscient, Mel.

Inception
 

Inception fonctionne également à un niveau méta-filmique passionnant, dévoilant sans ambages sa nature fictionnelle, renvoyant le spectateur à sa condition de rêveur éveillé regardant un écran sur lequel sont projetés des images. L'antre de Yusuf le chimiste où plusieurs personnes sont rassemblées pour rêver est une analogie évidente à la salle de cinéma, cet endroit partagé par des individus charriant avec eux leurs différences de perception et d'interprétation. De même, on ne cesse pendant le métrage d'énoncer que les hommes armés protégeant le subconscient de la cible ne sont que des projections et peuvent donc être éliminées sans états d'âmes. Le cinéma n'est-il pas un art de la projection ? Enfin, difficile ne pas être interpellé lorsque Cobb demande à Ariadne si elle se souvient comment ils sont arrivés à la terrasse de ce café, puis lui rappelant que l'on ne se souvient jamais du début d'un rêve, que l'on y fait toujours abruptement irruption. Tout comme les personnages dans une fiction. Nolan en rapprochant les songes des effets cinématographiques justifie les ellipses temporelles et narratives, le morcellement de l'action qui structure les strates oniriques et donc le film. Par conséquent, comment ne pas considérer Cobb lui-même comme le sujet (le cobaye) de l'expérience que constitue Inception ?


SHUTTER DREAMLAND
C'est particulièrement mis en évidence durant toute la partie à Mombasa où Cobb poursuivi par des agents de Cobbold Engineering à travers le dédale que constitue les rues de la ville, s'échappe miraculeusement d'abord en s'extirpant péniblement d'un passage étroit (totalement improbable, comme si l'architecture avait été imparfaitement modifiée) puis par l'apparition inopinée de Saïto. Et puis, le film se conclut comme si on se réveillait brusquement d'un rêve. Celui que Nolan a échafaudé et dans lequel il a complètement immergé les spectateurs pendant près de deux heures trente. Comme il l'énonçait à travers Le Prestige, les gens ont beau regarder attentivement pour percer le secret, ils ne voient pas car ils préfèrent, ils aiment être dupés. L'inception pratiquée et réussie par Nolan est de faire croire à la réalité des aventures de Cobb. Soit le principe même du cinéma, rendre crédible la diégèse afin d'adopter le point de vue du héros.
Et le réalisateur y parvient avec brio puisque la coupe brutale finale sur la toupie en train de tourner puis semblant vaciller (comme nos certitudes) instaure le doute insidieux quant à notre perception des évènements et leur interprétation. Encore une fois, il convient de rapprocher Inception de Shutter Island car dans ce dernier aussi on nous donne toutes les clés pour déceler que nous sommes embringués dans les projections mentales du héros. Faux raccord et comportements équivoques pour l'un, agencement des images et / ou des séquences parfois elliptique et problématique pour l'autre, dialogues à double sens pour les deux. Nolan s'adonne même à une double mystification, faisant en sorte que le spectateur oblitère qu'il est dans une fiction revendiquant sa nature et que Cobb rêve pendant tout le film.

Ce n'est pas une théorie car tout concourt à le révéler, entre les hommes sans noms le poursuivant (comme le rappelle Mel), Miles, le mentor de Dom, qui l'enjoint désespérément (il est au bord des larmes) à revenir dans la réalité, le vieillard chez Yusuf qui s'adresse à lui en exprimant clairement qu'il sait ce que c'est que de définir un rêve pour sa réalité ou cet échange entre Ariane et Yusuf, ce dernier répondant à la question de la première : "Who would want to stay in a dream that long?" par un : "Depends of the dream.". Autre élément déterminant, la musique de Hans Zimmer. Elle reprend la composition de la chanson de Piaf "Non, je ne regrette rien" utilisée au cours des mission comme compte à rebours avant chaque décharge et dont le compositeur ralentit le rythme à l'extrême, comme si cette sonorité, désormais inquiétante, parvenait à l'écoute au travers d'un voile onirique.

Inception
 

Mais plutôt que de tenter de combler les interstices narratifs et chercher à déterminer si Cobb est dans la réalité ou dans un rêve, il est plus important de s'interroger sur le degré de réalité qu'il accorde à ce rêve. A l'instar de Teddy Daniels et Léonard (le héros de Memento), il s'agit pour Cobb de falsifier ses souvenirs pour redonner un sens à sa vie : traquer le meurtrier de sa femme, enquêter sur une mystérieuse disparition et dévoiler un complot, mener une opération au profit d'un homme puissant en échange de retrouver ses enfants. C'est un peu comme si Cobb s'inceptionnait lui-même, se persuadait tout au long du film de la cohérence de son monde. N'oublions pas que le totem que chacun se choisit ne détermine pas si c'est un rêve ou la réalité mais si la personne est dans le rêve d'un autre.
Car au final, Cobb rejoint sa réalité, celle définit par le fait qu'il puisse enfin voir le visage de ses enfants ET où la toupie tombe. C'est pour cette raison qu'il se détourne au dernier moment lorsque dans les limbes, Mal appelle James et Philipa. S'il avait vu leur visage à ce moment là, il était condamné à rester. Finalement, son véritable totem, cet élément qui définit irrémédiablement la réalité, ne serait-il pas le visage de ses enfants ? "You're waiting for a train; a train that will take you far away. You know where you hope this train will take you, but you can't be sure. Yet it doesn't matter - because we'll be together.". Peu importe si la toupie continue de tourner ou finit par tomber maintenant qu'il les a retrouvés. En étreignant ses enfants, il embrasse pleinement la réalité en laquelle il a totalement foi. Effectuant le leap of faith que Saïto et Mal lui intimaient de faire. Ce leap of faith que Mel n'hésite pas à opérer lorsqu'elle se jette dans le vide, persuadée qu'elle se trouve toujours dans un autre niveau de rêve et qu'en se tuant elle retrouvera la réalité, sa réalité. Un leap of faith que l'on demande également aux spectateurs pour s'impliquer un minimum dans le spectacle proposé, soit ce que l'on désigne par la suspension d'incrédulité.
Et alors que Matrix se proposait de démonter méticuleusement les mécanismes de la foi, Inception se propose d'en illustrer l'inapropriée tagline,"Croire à l'incroyable".


DREAMCATCHER
Or donc, le film se termine sur ce plan où la toupie ne s'arrête, ni ne continue de tourner. Soit une application artistique de l'expérience du chat de Schrödinger, la toupie continue à la fois de tourner et s'arrête. Un véritable paradoxe qui semble infuser le métrage dans son ensemble. Ainsi, il est question d'architecture mais on est plongé dans un labyrinthe psychique ; un film sur le monde onirique qu'il ne s'agit pas d'explorer mais de contrôler pour lui donner l'apparence de la réalité ; perpétuer le rêve pour se réveiller, un film qui ne cesse de dévoiler ses artifices tout en intimant de se laisser absorber par son récit... Autrement dit, l'illustration de la figure employée par deux fois au cours du récit, l'escalier de Penrose matérialisé par Arthur, véritable forme impossible représentant un escalier sans commencement ni fin et revenant toujours à son point de départ. Un escalier dont la perception dépend du point de vue adopté, exactement comme le film. Un escalier inspiré par le triangle de Penrose, ce dernier semblant particulièrement approprié pour schématiser la timeline du film.

Inception
 


Il n'est donc pas incongru d'avancer que tout le film est construit à la manière de ce fameux escalier faisant trois virage à angle droit pour revenir à son point de départ, constituant une boucle en perpétuelle montée ou / et descente. Une boucle que l'on retrouve transposée au niveau musical, la dernière note entendue étant celle débutant le film.
Si Inception est titré Origine au Québec c'est qu'ils ont opté pour la traduction littérale du titre. Un titre d'autant plus signifiant ainsi que tout le film est construit pour revenir à l'origine, au début du métrage (la scène dans les limbes en ouverture et presque en conclusion) et au départ du trauma de Cobb (obligé de s'enfuir avant d'avoir vu une dernière fois le visage de ses enfants).
Finalement, Nolan s'est pas trop mal débrouillé pour construire son film et s'émanciper de la référence incontournable qu'est Matrix.

7/10
INCEPTION
Réalisateur : Christopher Nolan
Scénario : Christopher Nolan
Producteurs : Chris Brigham, Christopher Nolan, Jordan Goldberg, Emma Thomas...
Photographie : Wally Pfister
Montage : Lee Smith
Bande originale : Hans Zimmer
Origine : Etats-Unis
Durée : 2h28
Sortie française : 21 juillet 2010




   

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