Upstream Color

Les liens de paille

Affiche Upstream Color

"Je vois en Shane la progéniture illégitime de David Lynch et de James Cameron". Ainsi Steven Soderbergh décrit Shane Carruth, ancien informaticien, auteur de seulement deux films mais dont le premier, Primer, fait l'objet d'un véritable culte depuis dix ans.


Considéré comme le
2001 du film de voyage temporel, ni plus ni moins, par des fans qui lui consacrent blogs, forums et exégèses depuis 2004, année de sa sortie aux USA (2007 en France), Primer avait secoué le festival de Sundance où il remporta le Grand Prix avant d'amorcer le renouveau de la Low-Fi Sci-Fi.
Mouvement incubateur pour une nouvelle génération de cinéastes indépendants dont la technologie du quotidien se confond maintenant avec une technologie qui permet de réaliser des long-métrages de facture professionnelle, la Low-Fi Sci-Fi s'est naturellement faite l'écho de thèmes classiques de la SF : les clones (Moon de Duncan Jones, Another Earth de Mike Cahill, Coherence de James Ward Byrkit), la fin du monde (Take Shelter de Jeff Nichols, Love d'après Angel & Airwaves de William Eubank, Bellflower d'Evan Glodell), l'intelligence artificielle (Her de Spike Jonze, Computer Chess d'Andrew Bujalski), l'invasion (Monsters de Gareth Edwards), la contamination (Antiviral de Brandon Cronenberg), la religion (The Man From Earth de Richard Schenkman) et évidemment les paradoxes temporels (Sound Of My Voice de Zal Batmanglij, le français Ecoute Le Temps d'Alanté Kavaïté). Caractérisés par leur absence de moyens qui implique souvent huis-clos, nombre réduit de personnages, caméra libre et primauté au dialogue (caractéristiques héritées du mumblecore, les geignardises en moins), les films se réclamant de la Low-Fi Sci-Fi ont principalement révélé chez leurs auteurs une peur exacerbée de la solitude et du surplace, confirmant qu'à travers des sujets conventionnels du genre les préoccupations générationnelles refont irrémédiablement surface d'une manière ou d'une autre. (1)

Upstream Color

Pendant ce temps, Carruth bossait dur. Ayant vite fui les projecteurs après Sundance, le jeune cinéaste s'attelait à son nouveau long-métrage, un ambitieux et curieux projet de SF nommé A Topiary sur l'hybridation de la nature et de la technologie. Le script émerveillait tous ses lecteurs, y compris Steven Soderbergh et David Fincher qui décidaient de le produire. Mais malgré ces prestigieux soutiens, l'aura de Primer et une demi-douzaine d'années de tests visuels, le projet, trop complexe, tomba à l'eau. (2) Carruth se tourna alors vers un script a priori plus simple pour un tournage plus léger, Upstream Color.

"Progéniture illégitime de David Lynch et de James Cameron" disait donc Soderbergh. De Cameron, car Carruth aime bricoler ses propres appareils de prise de vue, souffre de maniaquerie excessive et n'hésite pas à occuper plusieurs postes s'il le faut (Carruth écrit, produit, réalise, tient le rôle principal, compose la bande originale, monte les bandes-annonces et crée les pochettes de ses Blu-ray). De Lynch, car les films de Carruth happent le spectateur par un flot de sons et d'images qui imposent une expérience sensible laissant peu de place pour y glisser une quelconque causalité, qui pourtant existe (mais n'apparaît que plus tard ou lors de visions ultérieures).

Ce flot d'étrangetés à l'apparence du banal (Primer se passe dans un garage, Upstream Color dans des bureaux et pavillons) dissone tellement que ces films deviennent très vite impossibles à résumer ou à suivre pour l'œil distrait. Elliptique à outrance, Upstream Color introduit trois personnages nommés par Carruth le Sampler, le Voleur et la famille Orchidée, dont les agissements épars mènent au réveil de Kris un matin au volant de sa voiture au milieu de la route. Ses économies se sont volatilisées, elle a perdu son emploi, sa vie est partie en lambeaux, la jeune femme n'a absolument aucune idée de ce qu'il s'est passé. Mais le spectateur si, du moins le croit-il. Un jour Kris croise Jeff dans le métro, et l'un comme l'autre sentent qu'il existe une connexion inexplicable entre eux.

 Upstream Color


On se souvient que
Primer s'ouvrait sur des poupées russes, annonçant le récit gigogne que le spectateur sera amené à recomposer. Upstream Color débutant sur des maillons en carton jetées dans une poubelle, Carruth pose les liens entre les personnages, et donc leur possible solitude, comme thème central du film et non pas comme discours latent et subi. Répondant au patatrasme de sa génération surconnectée donc incapable de supporter la solitude, Carruth met Walden de Henry David Thoreau, récit de deux années passées seul dans les bois, dans les mains du Voleur pour maintenir ses proies sous son emprise hypnotique. Et c'est ce même livre qui servira à Kris et Jeff pour consolider leur lien psychique.
Il peut paraître paradoxal que cette époque de "la fin de l'isolation" voit revenir le thème de la connexion psychique ou émotionnelle très en vogue au tournant des années 70 et 80 : de Vanishing Waves de Kristina Buozyte à Pacific Rim de Guillermo del Toro en passant par I Origins de Mike Cahill (déjà auteur de Another Earth), nombre de films récents font de la capacité de se connecter à l'autre la condition sine qua non d'une forme d'accomplissement de soi. (3) (4) Upstream Color, qui rappelle à plusieurs reprises les raccords émotionnels de Cloud Atlas et de Abattoir 5 de George Roy Hill, impose cette connexion avant tout pour dépasser la question relative au point de vue dans un récit éclaté. Ainsi le montage n'agit pas autrement que comme les "samples" d'une histoire ajustés pour les effets produits plus que pour une quelconque cohérence. A l'instar de Primer, succession de samples de quatre histoires différentes dans le but de créer le simulacre d'une seule en y annihilant les incohérences de point de vue, Upstream Color mixe habilement les timelines des différents personnages pour compenser chez le public le manque d'information tout en essayant de le mettre dans la même situation émotionnelle que l'héroïne au premiers tiers du film. Ce que l'on sait, c'est ce qu'ignore Kris, mais voilà, en fait on ne sait rien. Il va donc falloir se connecter à elle pour compléter le récit. Ce qu'elle exprime explicitement lors d'une des premières scènes avec Jeff, avouant sans fard être sous traitement médicamenteux suite à sa disparition. "Ça nous a épargné trois ou quatre semaines" continue-t-elle. Comprendre par-là que le parcours elliptique est dorénavant imposé par son point de vue.

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Dans les films de Shane Carruth, les acteurs à l'histoire déstructurée sont systématiquement coupés du monde par une très faible profondeur de champ et une extraordinaire application dans la captation sur le vif et en "caméra-main" spécifique des tournages en réflex numériques. Ses personnages doivent constamment se synchroniser à leur environnement et à leurs semblables. Le héros de Primer utilisait une oreillette pour pouvoir répéter la boucle temporelle à l'identique et ainsi rester en phase avec ses amis et sa famille qui eux la vivaient pour la première fois. Dans Upstream Color, le rôle de l'oreillette est dévolu au Sampler, mystérieux cinquantenaire dont les sons créés dans la nature agissent sur le comportement des individus enlevés et abusés par le Voleur. Plus simplement, ses sons se connectent aux personnages et les "piratent", les amenant à effectuer en boucle des tâches anodines du quotidien. Les machines du Sampler agissent ainsi comme les sons des modems qui permettaient d'établir une connexion avec une ligne téléphonique. Le Sampler prend possession des corps piratés par le Voleur qui lui utilise un ver aux propriétés très spéciales qu'il fait inhaler à ses victimes, comme, et oui, un worm informatique.
Upstream Color s'articule de fait autour de l'opposition extrêmement fine entre le monde technologique et naturel : les héros, citadins, sont soumis à une famille de fleuristes et un éleveur de cochons (le Sampler), Jeff passe ses nerfs sur des arbres à coup de hache, Kris passe son temps à récupérer des pierres au fond d'une piscine municipale, leur métier, au début abstrait et dépendant des ordinateurs, se rapproche de plus en plus de l'organique (tissage, cuisine). Enfin, les protagonistes sont bien plus choqués par les quelques jours dont ils n'ont aucun souvenir, par ces moments volés, que par la disparition de leurs biens matériels, dont la seule conséquence est de les amener à se rencontrer. Le parallèle est si diffus qu'il n'est pas interdit d'imaginer que ce sont les thèmes de A Topiary qui se sont inséminés ici inconsciemment (jusque dans l'élaboration par Carruth de ses objectifs pour réflex, sommet d'exigence technique pour une captation naturaliste plastiquement aboutie).

Dans le chapitre "La boucle ou le rapt du présent" de son essai Homo Sampler, Eloy Fernandez Porta avance que la projection de l'individu en boucle, donc à qui on vole le présent, le temps, se manifeste de bien des manières : "physique (les escaliers roulants des galeries commerciales), visuelle (les circuits de vidéosurveillance), chronologique (les cycles de la mode et du revival), technologique (les rythmes de renouvellement de la technique), discursive (la codification du langage), affective (les processus de socialisation déterminés par les conditions antérieures).

Upstream Color

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Fernandez Porta : "On ne se présente pas en tant que personne dans la vie numérique, on présente sa récolte de liens".

Pour Carruth comme pour Fernandez Porta, la disparition du temps sera le symptôme de la déconnexion de l'homme avec son environnement primordial. L'homme-machine capable d'enregistrer son environnement et de l'assimiler pour les autres, de le synthétiser comme un sample reproduit synthétiquement un instrument, sera celui capable de reconnecter les uns aux autres. Si l'hybridation numérique du monde, sa surcouche de Réalité Augmentée façonneront (ou façonnent déjà) nos identités, Upstream Color propose de pirater les ressentis pour retrouver l'individu. Evidemment, si pour "homme-machine" on pense "réalisateur", on appréhende mieux la dimension du film.

Un peu plus loin dans le même chapitre de Homo Sampler, pour illustrer "l'utilisation de la boucle comme image de la connaissance", Fernandez Porta cite entre autres films la scène de la vidéo bouclée lors du cambriolage de Ocean's Eleven d'un certain Steven Soderbergh. On pourrait s'ébahir que tout est lié, que les grands esprits se cognent dans les couloirs, ou rester rationnel et se dire que, peut-être, les artistes et écrivains qui éprouvent le besoin de connecter leurs semblables aux enjeux d'aujourd'hui et de demain ne sont pas si nombreux. (5)
Ce qui fait de Upstream Color un film important, essentiel. Upstream Color est une centrifugeuse agitant si puissamment les images et les affects liés qu'elle finit par les dissocier. En lieu et place d'un exercice froid et distant, l'informaticien Shane Carruth laisse place au cinéaste pour un formidable piratage d'une machine reproduisant la vie. Il serait donc dommage de rater son prochain long-métrage, The Modern Ocean, qui mettra en scène… des pirates.





(1) Sortis depuis plusieurs années dans leur pays, la plupart de ces films restent inédits en France ou sont très mal distribués.

(2) On peut apercevoir quelques secondes de ces tests au début de
Upstream Color sur l'ordinateur de l'héroïne.

(3) A noter que I Origins comprend une séquence similaire à l'inédit The Good Night de Jake Paltrow (auteur du western SF Young Ones sorti cet été) : les deux protagonistes retrouvent la femme de leur rêve via une affiche publicitaire. Que deux jeunes auteurs de Low-Fi Sci-Fi se servent de la pub pour concrétiser un fantasme dans le réel est-il nécessairement le signe qu'une hyperréalité est à l'œuvre ? Ou est-ce une vulgaire coïncidence…?

(4) On passera sur le grotesque Disconnect de Henry Alex Rubin, film choral indépendant sur le même sujet mais d'une abyssale crétinerie.

(5) Ou est-ce encore une vulgaire coïncidence.


UPSTREAM COLOR
Réalisateur : Shane Carruth
Scénario : Shane Carruth
Production : Shane Carruth, Casey Gooden, Ben LeClair…
Photo : Shane Carruth
Montage : Shane Carruth & David Lowery
Bande originale : Shane Carruth
Origine : USA
Durée : 1h36
Sortie française : 23 août 2017




   

Commentaires   

 
0 #1 Kissoon le jeudi 09 octobre 2014 à 19:39
Critique magnifique.
Vraiment.
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0 #2 nicco le jeudi 16 octobre 2014 à 01:36
Merci, mais ce sont surtout ses films qui sont magnifiques :)
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0 #3 tangoche le mardi 21 octobre 2014 à 18:10
Vu et c'est magnifique !

Sympa de réorienter le lecteur vers un pan de SF ciné contemporain qui pourrait donner de jolis enfants dans un futur proche.
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