Bob L'Eponge, Le Film

Bullehead

Affiche Bob L'Eponge, Le Film

Les férus de teen movies les plus décomplexés et épicuriens (Road Trip, what else?) le savent : la vie ne pourrait finalement se résumer qu’à cette philosophie hédoniste, ce doux plaisir du brisage de cerveau, cette jouissance cinéphile de celui qui ose pénétrer à l’intérieur de la quatrième dimension de la rigolade.


Dans ce trou de ver comique, le rire n’est plus poli, le rire n’est plus si élégant et spirituel, il est tout simplement sur-expressif en diable, Tom Green-esque, atomique, hystérique, taré… CARTOON ! C’est ce genre de voyages aux confins de la farce la plus démesurée que veut, encore une fois, privilégier L’ouvreuse, la nymphe adepte des dialogues les plus tarabiscotés (Batman & Robin), des running gags les plus obsédants (Hé Mec ! Elle Est Où Ma Caisse ?) et de la déviance freudienne, où rire et folie forniquent furieusement (T’Aime). 
 

Encore une fois (la dernière, promis ?), il est de bon ton de rappeler la vitalité de la contre-culture, cette contre-culture qui, dans ses audaces et ses transgressions les plus folles, devient culture populaire adoptée par un public en manque d’excitation artistique. Le rock déchaîné, la SF la plus ardue ou le comics le plus coloré prennent alors la forme des mythes d’aujourd’hui et de demain. Dans cette société en manque de rêves réellement subversifs et transcendants, chamboulant le tranquille fonctionnement d’une vie tellement rectiligne, le déchaînement d’un art multiple, si énergique et puissant, prend quasiment l’allure d’un tract politique.

Au final, les dinosaures de la Nouvelle Vague avaient raison : il y  a bien politique de l’art (politique des auteurs) mais cette politique va plus loin et touche à l’état d’esprit le plus revendicateur, l’idéologie franche. Si une comédie US affiche pleinement son idéal de régressions libératrices à base de trash en veux-tu en-voilà, il est peut être plus facile d’oublier l’impact sur l’imaginaire populaire d’une pierre angulaire du fantasme collectif. Ce gros fantasme, "hénaurme", cet infini de la création, c’est le cartoon.

Bob L'Eponge, Le Film

Assumant pleinement la planète cartoonesque auquel il appartient, Bob L’Eponge en appelle à notre amour de cette aire de jeu enfantine si riche en audaces et en universalité…Le cartoon est un langage, et le redécouvrir, c’est réapprendre le plaisir de la plus vilaine des potacheries.

ACIDES ANIMÉS
Eponge, as du fourneau bossant au service d’un crabe capitaliste, Bob traîne sa figure candide dans un monde aquatique super-coloré, empli de poissons mangeurs de hamburgers et autres créatures bizarres (poulpe cynique, écureuil cosmonaute, escargot de compagnie). Dans cette société qui est comme le préau d’une école maternelle, Bob s’éclate avec son meilleur pote Patrick, l’étoile de mer aux caleçons fleuris, et s’invente ses propres histoires, péripéties, explose toute logique (déjà bien ravagée par tout ce qui fut dit plus tôt !) comme savent le faire les véritables personnages de dessins animés, crayonnés par les adultes les plus gamins-attardés qui soient.

Vous êtes certainement déjà en pleine plongée dans votre inconscient perturbé, à récupérer de-ci de-là les illustrations les plus débilos possibles, provenant de cette série qui dépasse les mots. Mais, sachez-le, avant de vivre "dans un ananas / sous la mer", cette éponge rigolote évoluait dans l’esprit bordélique de Stephen Hillenburg.

Stephen Hillenburg, dont les deux passions se sont finalement mariées de façon fulgurante : fan du commandant Cousteau (explorateur de l’autre monde, mais aussi cinéaste, rappelons-le) et mangeur invétéré de cartoons, Hillenburg a pu ainsi coller deux diplômes sur le mur de sa chambre, celui d’étudiant en sciences naturelles, et celui de licencié d’animation expérimentale du California Institute of the Arts. Comme le français qui popularisa le macrocosme aquatique, Hillenburg fonce vers l’apprentissage de la biologie marine… avant d’exploiter, comme par révélation, son petit grain de folie lié à la magie du dessin. Dès le début des années 90, l’artiste écrit et réalise pour des séries telles que Grimm (d’après les comic strips de Mike Peters) et Rocko’s Modern Life (la satire communautaire à la Joe Murray). Mais le monsieur a besoin de son Oliver Twist, de son Citizen Kane, et, plus que tout, le monsieur a besoin de ce petit truc qui fera de lui un Chuck Jones tendance citronnage du cervelet.

Bob L'Eponge, Le Film

Menant à un terme plus abouti les quelques croquis de créatures marines qu’il confectionnait à l’université, l’hurluberlu se pointe devant les décideurs des studios Nickelodeon et use (sans le savoir) de ce qui fera le succès de son prochain best-seller : décalages, décalages, décalages. Portant une chemise hawaïenne (que n’auraient pas reniée les gars de chez Pixar), Hillenburg pose en face des executers un aquarium où traîne de petits personnages, et, sous fond de musique hawaïenne, livre une performance qui pouvait certainement se rapprocher davantage du jeu de gamin enjoué, s’éclatant dans sa baignoire avec ses Playmobil, que du synopsis classique énoncé par un costard-cravate.
Cela dit, ce show express en guise d’amuse-bouche est un succès, convainc les décideurs, et en mai 99 est diffusé le premier épisode de Bob L’Eponge.

Passant de simple divertissement pour gniards agités à monument de la pop culture pour ados retardés fanas de telles exubérances iconiques, le bébé d’Hillenburg ne peut se résumer pleinement sans traiter du long-métrage qui en en est son parfait condensé. Toujours est-il que le créateur est des plus atypiques : passionné par ce monde plein d’algues et de bidules aux yeux globuleux, Hillenburg en fait une peinture détonante, croisement entre la richesse des documentaires spécialisés (par le monde déployé) et le simplisme apparent du cartoon, par le biais d’une esthétique qui va du primaire des expressions au grain parfois superbe des paysages, dans un déluge de couleurs vives qui fait plaisir. Le panorama qui en découle est fait de ces mêmes couleurs vivaces et particulières qui font rayonner les dessins d’élèves en maternelle : des traits naïfs, peut-être, mais qui en jettent plein les yeux par leurs étendues de bleu, d'orange, de vert ou de jaune.

Bob L'Eponge, Le Film

En 2005 sort Bob L’Eponge, Le Film. Et de façon très limpide, l’équipe qui fait tourner la machine permet d’emblée de définir l’idéologie de la chose.

C’est un film (il en est d’ailleurs de même pour la série) qui sort des fourneaux de Nickelodeon. Cette chaîne, branche de MTV, et par extension ces studios, sont spécialisés dans l’entertainment animé pour enfants. Et le résultat est souvent bien proche de la qualité, voire du statut de classique. Qui a oublié ce cher Doug ? La tête bizarre de l’Arnold de Hé Arnold ? Les gueules pas possibles de Ren et Stimpy (The Ren & Stimpy Show) ou des Angry Beavers ? Et puis mince ! Les Razmoket, dans le genre "transformons le rien du quotidien en grandes aventures", ça se pose là !
Toutes ces productions Nickelodeon renvoient à la même idée, celle d’un programme enfantin mais pas si stupide, pour ne pas dire carrément attachant. Bob L’Eponge (le Star Wars de Nickelodeon !) fait quasiment l’effet d’une bombe parmi ses confrères, puisque se servant du même concept d’idiotie facile et d’humour aisé mais en le retranchant dans ses ultimes limites.

D’autant plus que l’équipe qui s’est chargée de confectionner le scénario du film est des plus éloquentes. Que dire de Derel Drumon, par exemple ? Qu’en plus d’avoir storyboardé quelques séries Nickelodeon pur jus (Hey Arnold !, CatDog), il est producteur exécutif de cet épique conte visuel à l’humour cartonnant qu’est Adventure Time ! Est-il utile de préciser que le créateur de cette dernière série, Pendleton Ward (traumatisé par les œuvres de Matt Groening et de Miyazaki), provient lui aussi du California Institute of the Arts ? A croire que les créateurs les plus dingues du genre n’ont pas seulement habité au Termite Terrace… 
Que dire de Kent Osborne, si ce n’est qu’il écrivît des sketchs pour Rob Schneider ? Pas mal, hein ?
Et que dire, non mais parce que voilà quoi, QUE DIRE de Aaron Springer ? Aaron Springer est un homme de talent lui aussi, et pas des moindres : il officiât durant deux ans au service de Genndy Tartakovsky, le seul, l’unique, en tant que storyboardeur pour le plus-grand-que-la-vie Samurai Jack et pour ce concentré hommagesque d’imageries SF-fantastique qu’est Le Laboratoire De Dexter.

Mélanger tous ces blazes, c’est ainsi s’assurer du professionnalisme de vieux de la vieille (comme Paul Tibbit, proche de l’éponge depuis ses débuts, ou Tim Hill, connaisseur de la facette déjantée de la culture pop, puis qu’il fut réalisateur des Muppets Dans L’Espace !) et garantir une fusion entre les idées les plus oufs visuellement et les plus dingues sur le papier…

Bob L'Eponge, Le Film

‘ÇA CARTOON !’
Cette troupe de scénaristes mêle alors moult trouvailles et idées dans ce qui pourrait ressembler à un best-of du meilleur de la série : devant récupérer la couronne du Roi Neptune, Bob et Patrick entament alors une longue route vers l’aventure, vers le danger (monstres, musclés écoutant du Motorhead, Terminator de la mer, etc.), vers l’incroyable, et, qui sait, vers l’âge de raison, peut-être ! Pendant ce temps, l’ignoble Plancton transforme Bikini Bottom en Egypte de jadis (les habitants sont réduits en esclavage).

Décalages entre live, réel, et animation, séquences what da fuck à foison (David Hasselhof ?!), délires infantiles (Flaubert, qui qualifia Madame Bovary de "livre sur rien", aurait adoré l’idée de la Bulles Party), le count d’inventivité malade est explosé à la dynamite. Vous savez, cette même dynamite qu’utilisait Coyote pour ken’ Bip Bip, sans succès hélas.

Par le biais de cette transition géniale, revenons-en à l’optique du cartoon. Puisqu’en vérité, Bob L’Eponge, comme dit en introduction, est le symbole même de la déviance cartoonesque, et, visons plus haut, il est le cartoon-somme.
Dans un cartoon, tout est malléable, tout ne dépend que des limites de l’imagination de l’artiste, devenant Michel-Ange en un plan et Harvey Kurtzmann en un autre. Il ne s’agit plus seulement de divertissement régressif mais de langage transgressif, exploitant un cadre (le lieu de l’action) pour mieux l’atomiser en pièces, considérant que le réalisme pur est l’outil le moins excitant sur Terre, et que le portnawak est l’idiome actuel le plus galvanisant. Souvenez-vous de l’escale parisienne anarchique de GI Joe. Maintenant, remplacez Sommers par un cador de la Warner Bros, et Marlon Wayans par Daffy… Ça, c’est du cartoon !

Hillenburg est l’hériter d’un humour à la Chuck Jones. Les héros de Chuck Jones, volontiers losers parfois, manipulent tellement les repères classiques (immortels, passant d’un lieu à un autre de façon irréaliste, changeant d’apparence, chacun de leur acte dépassant la logique !) que le quatrième mur se voit progressivement brisé, à la manière de ce lapin mangeur de carottes qui s’adresse aux spectateurs avec un air des plus décontractés. Conscient du carburant fictionnel du dessin animé, Jones en profite pour user de l’hyperbole outrancière et réduit alors à néant cette illusion qu’est la suspension d’incrédulité. La patte slapstick de Road Runner est ainsi renforcée à fond, les morts s’accumulant, toutes plus incroyables, toutes plus tordues les unes que les autres…

Hillenburg présente des personnages qui sont également à l’épreuve du trépas, malléables, et semble particulièrement obsédé par un gag en particulier : le focus sur les visages de ses persos. Réduits à l’état de croquis primaires, d’expressions ultra-expressives, sources de rigolade déchaînée, les visages chez Hillenburg deviennent à eux seuls des gags potaches et jouent sur l’image que se fait le spectateur de Bob l’éponge (qui passe ainsi d’imbécile heureux à caricature de lui-même, aux traits simplifiés le temps d’un gag).

Bob L'Eponge, Le Film

Contrairement à l’univers de Tartakovsky, Hillenburg ne multiplie pas les séquences rapides, les déconstructions picturales déchaînées, montées avec brio, les folies de story-board, il capte cette vitesse sous son aspect comique, en restant plus classique, plus "plan fixe" : mais une fois que le gag est lancé, il est dur de l’arrêter. Essayez un peu pour voir !

A contrario du comique basique (balancer une blague, verbale ou visuelle, attendre des réactions), cette patte-là ferait davantage penser au grotesque des ZAZ, où les pirouettes s’enchaînent abondamment, à la façon d’un acide corrosif détruisant tout sur son passage. Pas le moindre répit. Ce que Top Secret ! ne pouvait se permettre à cause de cette immondice qu’est "le réel", Bob L’Eponge le fait, et puissance dix.

Comme autant de chutes dans le vide, de coups sur la tronche et cetera, Hillenburg utilise la magie du cartoon, c'est-à-dire le running gag, running-gag le plus ronge-cerveau qui soit. Exemples parmi tant d’autres (il faudrait copier-coller le scénario du film), cette scène où Bob et Patrick jouent avec leurs "moustaches", s’éclatent à faire des bulles, ou se défoncent le bide à coups de glaces… La vanne, très visuelle (encore une fois, tout part de la dextérité des visages, des figures qui sont dessinées avec la plus nette exagération), s’étire à l’infini, jusqu’au rire hystérique, qui rendrait même Freud terriblement sceptique.

Encore mieux : en osant le sous-entendu grivois, Hillenburg s’éclate avec le mauvais esprit essentiel d’un Tex Avery : dans un moment de delirium, Patrick exhibe ses beaux bas-résille, et, plus tôt dans le récit, propose à la jolie fille du Roi Neptune de…  lui montrer son caleçon. Hum. Keuff.
Et allez donc expliquer à un gosse cette image d’un Plancton étudiant le Plan Z comme s’il s’agissait d’un poster Playboy…

Toute la saveur du cartoon est là : dans ces déformations faciales et autres vannes bien surlignées quitte à vriller vers le uncensored, cette action qui n’attend qu’une réplique pour se barrer en live (Bob et Patrick qui, d’un simple instant émotion, se mettent à chialer durant trois heures), ce mix d’humour gamin (les fesses de Patrick) et d’idées macabres (une rivière d’ossements traversée par nos deux héros), ces illustrations super-efficaces (le coup de crayon est immédiatement reconnaissable, et, comme les persos de Groening, chaque character est un modèle de simplicité qui ne demande qu’à s’inscrire dans la mémoire du spectateur). Illustrations sur-efficaces qui deviennent un nouveau pan de l’imaginaire du spectateur, par le biais d’une œuvre qui constamment s’inspire d’un même imaginaire populaire ! Ainsi l’on ne s’étonnera pas de voir, dans ce film, une parodie de la série Batman des sixties, un clin d’œil aux envahisseurs des années 50 (sauf qu’ici l’intrus est un humain, en scaphandre) ou encore l’image du cow-boy solitaire, sans pitié, du bad guy bâti comme Schwarzy. Il suffit d’un instant pour que le film de monstres géants ou de pirates rencontre le dessin animé. Merci, Bob L’Eponge.

Tout comme les melting-pots culturels que sont Futurama ou Les Simpson (on y revient), les nouveaux symboles pop animés s’enrichissent constamment de cette culture populaire en osant le post-modernisme, par le pastiche, mais surtout par un état d’esprit qui épouse l’attrait contre-culturel de tout cet héritage. 
Le cartoon est un plaisir immédiat, comme ces pulps aux histoires bourrées d’archétypes qui vendent du rêve de gare. Mais, comme tout un tas de phénomènes contre-culturels, l’éponge est devenue par ses bêtises un nouveau classique du medium, omniprésent, gavant les rayons mondiaux de produits dérivés.
Dans une scène à la Matrix Reloaded, Bob contemple un mur d’écrans tout entier composé de son visage, multiplié. Bob est partout. Un de ces quatre, il sera exposé dans les plus grands muséums, comme ce petit malin d’Andy Warhol, devenu mythe en reproduisant les mythes.

A ce titre, Les Looney Tunes Passent A L’Action présente l’une des plus belles allégories de ce qu’est le cartoon : vaquant de tableau en tableau, Bugs Bunny et Daffy Duck parcourent les siècles étendus dans le Louvre, se Dali-sent, et, en tant que créatures d’un "sous-art",  revendiquent leur condition, volontiers parasite, d’art majeur.
Art majeur, puisque art déviant, art chtarbé, art radicalisant son message libérateur. Voyez plutôt…

Bob L'Eponge, Le Film

FOREVER YOUNG, I WANT TO BE FOREVER YOUNG
Bob L’éponge, Le Film était un projet casse-gueule, et se trouve être une réussite. "Pourquoi ?" dirait Nietzsche… Eh bien, pour la bonne raison que les deux plus emblématiques perdants du spectacle y sont captés en gros plan. Eternel two-men-show, l’histoire nous invite à suivre les pas de Bob et Patrick, sans trop s’attarder sur des personnages secondaires, pas si intéressants et pas si évocateurs. Par ce biais, l’impact comique et la frénésie rythmique sont assurés…Et c’est le discours qui est privilégié. Gamins attardés, stupides bouffons, les acolytes imaginent que leur principal souci est leur jeunesse, ou plutôt, leur situation d’enfants, puisque, à la façon d’un Peter Pan en plus givré, ils ne sont pas prêts à franchir le stade de l’adulte responsable et bien sous tous rapports.

Mais, d’un autre côté, l’adulte est, dans ce film, encore plus nullissime, c’est un contre-exemple total. L’adulte est chauve (le Roi), obsédé par le flouze (Krabs), minus (Plancton), perdant au final (toute la population est condamnée en deux coups de cuillère à pot !).

En comparaison, Bob et Patrick finissent victorieux. Pas vraiment grâce à un parcours fait de leçons de morale (il faut voir à ce titre la toute dernière scène, où tout moralisme est jeté aux oubliettes), mais grâce à une compréhension des choses (à travers ce schéma à la Dumb & Dumber, il s’agit donc bel et bien d’un conte initiatique !), qui va à contre-courant de l’ordinaire. Ce n’est pas le sens de la responsabilité et de la maturité qui sont enseignés, c’est le sens de la liberté, de la totale compréhension de soi : s’assumer, c’est assumer sa différence (merci Cocteau). Or, en quoi nos protagonistes sont-ils si différents ?

Fastoche ! Ce sont des enfants. Et c’est tant mieux ainsi !

Et c’est là qu’Hillenburg and co saisissent la valeur quasiment dadaïste de l’existence : revenir à l’enfance de l’art pour transgresser, et donc LIBÉRER, ce monde cloisonné, emprisonné, par la dictature des esprits et du bon goût, par le totalitarisme de l’adulte. Cela revient à viser son premier public (les gosses, ces mêmes gosses qui, devant Gremlins, savourent le doux son du destructivisme) et à le faire jouir de l’insouciance jeune, et plus que cela, à la pousser à la révolte.
Et la révolte se dessine comme un hommage aux racines d’une culture revêche et bruyante. La révolte, c’est le chaos digne d’un Godzilla : l’apocalypse rock’n’roll !

Bob L'Eponge, Le Film

C’est s’approprier le souffle des meilleurs John Hugues que d’offrir telle idée à son public : la catharsis (présente aussi bien dans Breakfast Club, où peu à peu les masques tombent, que dans La Folle Journée De Ferris Bueller, où le personnage de Cameron se libère progressivement de ses chaînes et de son auto-censure). Ainsi, lors d’un climax dingue, Bob l’éponge libère Bikini Bottom à coups de Twisted Sisters remaké en hymne du Glouton Barjot !

Le Glouton Barjot, c’est le symbole de l’enfance dans ce qu’elle a de plus interdite ("glouton", donc gras, sucre, glucose à en crever) et de plus incontrôlable ("barjot", donc bêtises, massacres, vilains mots, furie, du genre à dévaster un magasin de jouets). Le Glouton Barjot devient une philosophie de vie : vive la gloutonnerie (les glaces répandues partout), vive la folie (sortir du conditionnement qu’on nous impose) ! Quand quelques adultes s’embêtent à rédiger un tel discours, c’est forcément que l’objectif est plus vaste : rappeler aux parents (qui accompagnent leur marmaille à contre-cœur) la saveur première de la liberté et du solo électrique cathartique.

Et se souvenir, peut-être avec mélancolie, de leur jeunesse pleine d’espoir et d’idées révolutionnaires : renverser un ordre établi, contrer les valeurs imposées avec l’aide de la guitare électrique, prendre à deux mains son libre-arbitre et rester le gosse libre que l’on est tous.

L’absurde au service du rock, au service de l’Art. Ma foi, Frank Zappa aurait aimé Bob L’Eponge, Le Film : "Sans transgression de la norme, il n'y a pas de progrès possible" disait Frank. Démanteler la norme… A Bikini Bottom, les poissons font du head banging !

L’heure du goûter n’a jamais été si anarchiste. Précisément, ce qui tout au long du film semble être une faiblesse (Bob n’est pas patron puisque trop juvénile) s’impose finalement comme une force majeure. La fantasmagorie naïve (et donc enfantine) du bazar généralisé prend enfin vie, et, derrière le bric-broc que représente l’ensemble du spectacle (par ses gags enchevêtrés) il y a une véritable logique : agrémenter ce no reason d’un idéal où la tornade d’imbécillités trouve son point d’orgue dans la déconstruction de l’ordre, par la mise en avant de ce qu’est Bob L’Eponge : le DÉSORDRE. Jouissif et résolu. I wanna rock, mot d’ordre du Glouton Barjot qui se respecte, c’est la libération des mœurs et de l’esprit ("N’hésite pas / L’enfant en toi / Te libéreras !"). A ceux qui voudraient faire découvrir à leurs mioches une œuvre moins dévastatrice idéologiquement parlant, Air Bud 5 est aisément trouvable sur le Net.

Bob L'Eponge, Le Film

ÉPILOGUE : BEYOND THE SEA
Chuck Jones (il apparaît si l’on répète son nom trois fois, devant un miroir, nu) disait, dans sa grande sagesse de divinité du cartoon network : "Je ne dois pas penser à Bugs Bunny, je dois penser COMME Bugs Bunny". C’est dire la profondeur plus que potache qui ressort de ces dessins entrecroisés, où n’importe quelle invention est vectrice de sentiments bien humains, de personnalité pas banale et d’idéologie tenace.

En est témoin ce réel mad movie qui répond à l’absurdité du quotidien par un triple non-sens comique (une éponge qui parle, c’est absurde, mais n’est-ce pas moins absurde que cet obligé passage à l’âge adulte ?).

Hillenburg incendie la sagacité craignos du menu happy meal (Dora) par l’universalité d’un divertissement bigger than life, qui ferait passer Goofy pour Louis Garrel, tout en proposant à un public massif (gamins, ados, adultes) une dose nécessaire et altruiste de régressions (le bonheur indescriptible du rire hystérique) et de transgressions.
Bob L’Eponge, Le Film, c’est donc tout cela à la fois, et bien plus encore. Puisque même Serge Daney se devait d’être bref (et puisque des glaces attendent au congélo), quittons-nous sur ces jolis mots, et sur ce joli adage :

"Dans un monde de fous, seul un dingue est sincèrement fou."
Homer Simpson, bitches.

Alors, qui que vous soyez, et quelle que soit votre situation actuelle, vos passions, votre feu intérieur, n’oubliez pas : ne trahissez jamais le glouton barjot qui est en vous.
Jamais.

THE SPONGEBOB SQUAREPANTS MOVIE
Réalisateur : Stephen Hillenburg
Scénario : Stephen Hillenburg Production : Stephen Hillenburg, Julia Pistor, Albie Hecht…
Photo : Jerzy Zielinski
Montage : Lynn Hobson
Bande originale : Gregor Narholz
Origine : USA
Durée : 1h24
Sortie française : 9 février 2005




     

Commentaires   

 
0 #1 Kissoon le jeudi 16 mai 2013 à 17:53
Putain quel texte .......

Pour ce qui est l'un de mes films préférés de tous les temps (je dis ça très sincèrement). Et effectivement c'est bien le "Ferris Bueller" du cartoon !

Merci !
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