T'Aime

La Passion selon Saint-Patrick

Affiche T'Aime

Certains disent que l'histoire n'est qu'une succession de hasards, l'homme, dans sa plus grande impuissance, n'ayant aucune emprise sur le cours des événements.


D'autres ajoutent que cette même histoire prend une forme circulaire, le temps qui s'écoule ne pouvant se résumer qu'à une suite de cycles répétitifs, d'événements similaires, encore et toujours.

"Mettons." (Moby Dick, Herman Melville).


T'Aime
 

En l'an de grâce 1955, un fameux acteur / auteur / homme du spectacle boucle son premier film en tant que metteur en scène. Son nom ? Charles Laughton. L’œuvre en question ? La Nuit Du Chasseur. Un échec cinglant qui met définitivement fin aux rêves de réalisateur de l'artiste, son premier essai devenant également... son seul et unique. Un film trop radical, trop différent, trop en avance sur son temps ? Toujours est-il que l'historien est en droit de se demander si, des siècles après, le public réagira de la même manière aux mêmes types d’œuvres peu anodines. Depuis, le Laughton est considéré comme ni plus ni moins qu'un chef-d’œuvre, et ceci, bien trop tard, forcément. Quarante-quatre ans après, c'est un autre homme du spectacle / acteur qui signe son premier "bébé", à l'aune du vingt-et-unième siècle. Le dénommé Patrick Sébastien. Son film ? T'Aime, un ovni totalement kamikaze. De nouveau, échec incontestable, fiasco des fiascos, mise au ban de l'artiste. De là à dire que tout se répète...

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PRÉSUMÉ COUPABLE
Célèbre personnage du cube cathodique, guignol enfoui sous ses perruques et autres artifices d'imitation, schizo tiraillé entre son air mi-agaçant mi-attachant de grand enfant naïf et ses discours de rebelle criant à l'imposture d'un milieu, Patrick Sébastien peut se vanter d'être tout cela à la fois. Petit bonhomme (en mousse ?) dans sa tête, qui, chaque semaine, s'émerveille devant les acrobaties et les numéros de clowns, tout animé d'un éternel esprit de gosse, ou bien faux-cul sensationnel bassinant des millions de spectateurs à coups d'exécrables "Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil"(© Jean Yanne).

Ledit gus n'entre t-il pas dans les deux catégories, homme aussi sincère que prodigieusement gonflant ? Une fois posé le cas spécifique du témoin, restent les faits, madame la juge. Le présumé coupable décide, un beau jour, d'entrer dans la cour des grands, qu'importe la porte qu'il faudrait franchir avec fracas : peut-être lessivé par son jeu à l'antenne et motivé par d'immenses ambitions, il se lance dans la mise en place DU projet cinématographique du siècle. Et puisque personne ne semble le prendre au sérieux, et ce, malgré son passif notable d'acteur (chez Mocky, voir Le Pactole), le zoziau court manger à toutes les gamelles, afin de construire son Citizen Kane à lui.
Scénariste, dialoguiste, acteur, metteur en scène, c'est la formation du témoignage filmique de toute une vie qui débarque pour cet homme complexe, soit ce qui relève, en définitive, d'une pure auto-analyse psychiatrique. Tout comme Kane / Welles lui-même, Sébastien se terre dans son Xanadu…

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"Amazing!"(John Waters) (source inconnue)

Subjugué autant que consterné par le film en question, le spectateur est comme pris en sandwich par deux impressions contradictoires, celle de voir en une même oeuvre un nanar hilarant comme on en voit tant, ou bien un véritable objet filmique non identifié, ahurissant et inédit. Soit c'est un cas extrême d'aliénation mentale, enfuit par mégarde de l'asile du cinéma français, soit c'est une monstruosité à la Frankenstein, dénué de toute notion de bon sens.
L'histoire, déjà, relève de la folie, comme si Charles Manson ou Jeffrey Dammer en étaient les co-scénaristes. C'est lors d'une fête de village qu'un gus, un chouia handicapé mental - ce qui est affreusement clair à l'écran - seulement capable de bégayer le mot "T'aime", surprend en flagrant délit sa sœur, laquelle est en train de se livrer à... hum... disons... une petite séance particulièrement sauvage avec le Gérard - Marcel ? - du patelin, ce dernier ne lésinant pas sur les mots doux qui font tout le sel des plus grandes histoires d'amour ("T'aime ça, hein, salope", ce genre).

Tout émoustillé (dans un sens, c'est compréhensible) par ce qu'il vient de voir, le gogo déambule en pleine nuit, l'air ahuri, afin d'offrir à une belle fille de bourges une jolie poupée. Cette fille, c'est son amour de toujours, dès le premier regard. Quelques minutes plus tôt, un villageois lyrique lui a subtilement conseillé d'avoir des rapports sexuels avec l'objet en plastique. La sexualité dévorante n'a-t-elle aucune limite ? C'est là ce que semble annoncer l'auteur, hanté par l'esprit obsédé du psychanalyste Sigmund Freud, voir même par les fantasmes d’un Marquis de Sade dans sa représentation hargneuse de la Chair. Bref. Mais ne voilà-t-y pas que cet idiot du village - Shyamalan a tout plagié ! - face à la jeune fille, s'excite quelque peu, et commence à légèrement frapper et violer son amoureuse, reproduisant par là même la scène ) laquelle il a assisté auparavant. Mais sans le faire exprès, hein, c'est important. Un bon synopsis qui laisserait entrevoir un rape and revenge dans la plus pure tradition.

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"Ah ah ah… What da fuck?" (Bret Easton Ellis) (source inconnue)

Mais non ! Car Patrick Sébastien n'est pas un adepte du classicisme, si ce n'est par le biais d'une réalisation académique, reproduisant le statisme des téléfilms France 3 comme pour mieux atomiser les normes de l'intérieur, le visuel n'étant que pure façade face au contenu plutôt peu anodin. Un McTiernan francais (Rollerball), ou même un Verhoeven de chez nous, ce Sébastien ? La question mérite d’être posée. Ainsi, le docteur maboul est enfermé dans une sorte de mouroir pour dingues - déclaration d'amour à Vol Au Dessus D'Un Nid De Coucou ? - et quotidiennement maltraité par un sadique Jean-Francois Derek, tandis que la donzelle, de son côté encore traumatisée, est progressivement soignée par un docteur aux méthodes (vraiment, vraiment, vraiment) peu orthodoxes. Ce médecin, c'est Pat' en personne, ni plus ni moins, qui s'est attribué le rôle d'un gourou mystique hallucinant, lequel, pour guérir sa patiente, ne trouve qu'une solution : confronter la femme juvénile à son agresseur, chaque jour que Dieu fait, pour lui démontrer progressivement que ce détraqué mental est empli des meilleures intentions et de la plus grande affection, malgré la bave qui dégouline en permanence de ses lèvres humides. Ce fou, c'est l'amour de sa vie. Trop en dire serait alors sacrilège... (mais c'est déjà pas mal) Même après vision, il est encore difficile de cerner un film qui, dès les premiers instants, peut se targuer d’être une ode au pathétique, doté d’un sens du désespoir sartrien, d’une absurdité kafkaienne voir même d’un surréalisme bretonien…

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Love-story déglinguée, pamphlet d'une poésie particulièrement déviante, film d'horreur pur et dur empruntant aussi bien à Massacre A La Tronçonneuse (la "comédie" de Tobe Hooper) qu'à 2000 Maniacs de Herschell Gordon Lewis (les villageois sont des ploucs, des pervers, des tronches de foire aux monstres, et l’ambiance générale met autant mal à l’aise qu’un repas chez Leatherface), intense cri humaniste adressé à une humanité sur la corde raide, T'Aime est un film de déviant, suintant le glauque par tous les pores, et ce pour le grand plaisir de l’aventurier intrépide des pelloches maudites.
Fascinant d'assister à un tel spectacle, terrain de métaphores sorties d'un esprit dérangé ("L'amour est un épouvantail qui attire les oiseaux", message du film, et ce dès la première image) et aire de jeu de grands acteurs se suicidant artistiquement au fur et à mesure que la pellicule défile (Balmer, Girardot, Myriam Boyer). Patrick Sébastien se livre à un exorcisme d'une rare violence, ponctuant le film de ses monologues mégalos, s'étant octroyé les basques d'un fêlé dont les ambitions démesurées ("J'agis au nom de l'amour absolu !") font de l'idéologie scientologue un modèle de Raison. Ardu d’imaginer les réactions des bien-pensants de France 2 face à une œuvre si pleine de folie qu’elle contamine le bon goût du spectateur.

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T'Aime
 

Critique acerbe des communautés sectaires ou bien mise an avant des bienfaits d'une idéologie inquiétante ? Le spectateur ne sait pas, le cerveau peu à peu rongé par cette bombe sensorielle sans concession, où le morbide se mêle au rire gêné, la mort à la vie, l’orgasme au trépas (voir la "chute" finale dépressive). La condition humaine selon Patrick Sébastien se résume à un espoir passionné brisé dans l'os, à un idéal de bonheur massacré, à un désir impossible d'échappatoire. Chez Sébastien, ce monde est peuplé de tarés, et les seuls êtres heureux sont fous dès la naissance. D'un clip dégradant bercé par la voix de Patrick Fiori à des séquences d'une poisse dérangeante (un couple s'enlace devant le cadavre pendu d'un vieux fou noir chanteur de blues), des plus éculés clichés (l'image obsédante de l'oiseau, symbole d'amour, de grâce et de liberté) à la plus forte perversité (violence omniprésente, qui conclut, sans explication aucune, un film aux relents des Chiens De Paille), T'Aime est un coup de poignard dans la gorge, un trip à l'acide qui ne pouvait qu'être incompris par des journalistes déroutés comme jamais.

Sébastien prône les vraies valeurs, critique sans concessions le capitalisme (personnage matérialiste de Balmer), dénonce la superficialité d'un monde qui a perdu toute émotion au profit d'une certaine morale. Il signe là son Evangile, son Testament, le récit d'une race perdue pour toujours, destinée à la chute. Que ceux qui demeurent fascinés par sa Foi le suivent. C'est un voyage que propose l'homme. Un voyage sans début ni fin, seulement une route venue de nulle part. Avertissement aux curieux : T'Aime, définitivement, dépasse les mots. L’œuvre est complexe dans sa faculté à encourager aussi bien l’indignation que l’admiration, et il en faut peu pour sombrer dans la complète perplexité, face à cette idée du cinéma français tellement anti-conformiste malgré elle.

T'Aime
 

"Ah non mais moi j’aime bien." (Pascal Vincent)

L'affiche montre la frimousse joviale de l'animateur, collée auprès de la photo d'un neuneu déguisé en épouvantail. Si ce n'est pas de la schizophrénie... Le couple parfait, selon l'auteur, le voici : une traumatisée de la vie qu'on croirait revenue des expérimentations "médicinales" des camps nazis et un attardé mental qui mange des tartines et aborde une sourire en forme de croissant de lune. Indéfinissable. "On peut lire dans les mains des hommes, mais pas dans le cœur des femmes" prononce une Annie Girardot apparemment un peu sénile, tandis que dans un ultime jet d’agressivité, l’auteur / réalisateur / acteur est décrit, à travers son personnage, comme un "sale petit con d’humaniste de merde !". La boucle est bouclée, et c’est encore tout endolori que le cinéphile court prendre une douche, avaler ses calmants, et réciter à tue tête la maxime d’Eggar Allan Poe : "On a remarqué que tous les fous étaient philosophes et que tous les philosophes étaient fous."

Amen.

T'Aime
 


PS : T'Aime, contrairement à l'intégrale de Dolph Lundgren, n'a même pas connu l'honneur d'une sortie DVD, c'est dire. Mais il y a bien d'autres moyens de se le procurer... Réfléchissez.


T’AIME
Réalisateur : Patrick Sébastien
Scénario : Patrick Sébastien
Production : France 2 Cinéma, Case Production et Studio Canal
Photographie : André Diot & Henri Habans
Bande originale : René Coll & Patrick Fiori
Origine : France
Durée : 1h30
Sortie française : 26 avril 2000




   

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