"- Qu'est-ce que tu penses de la violence au cinéma toi ? - Je me mets toujours au premier rang, alors ce qu'il se passe dans la salle..." Lire l'édito de mars...
Tandis que le superbe trailer de Speed Racer brûle les yeux des internautes depuis vendredi, revenons un instant sur une des innombrables sources de railleries et de critiques chez les détracteurs de la trilogie verte.
Les Wachowski ont abondamment garni leurs films de symboles appartenant à la contre-culture, tant graphiques que sonores (les rasta de Reloaded, les danseurs SM du Club Hell de Revolutions, les chansons Wake Up et Calm Like a Bomb du groupe Rage Against The Machine des génériques de fin), quand ce n'est pas tout simplement de puissantes allégories subversives : comment ne pas voir une allusion à la drogue dans cette pilule magique que prend Neo pour "rester aux pays des merveilles" (dixit Morpheus), pays dans lequel il est possible de voir ses membres se dédoubler, de voler, de planer ? Allusion renforcée dans Reloaded par la fameuse scène de la rave, que beaucoup avaient trouvée sans intérêt alors qu'elle s'inscrit complètement dans la note d'intention des auteurs, et fait de plus partie intégrante du mouvement cyberpunk (le dub de Sion dans Neuromancer), représentant un havre de liberté pour la jeunesse indocile contemporaine voulant se divertir sans les contraintes du système (jeunesse qui apparemment se retrouve pleinement dans ces films puisque de nombreux extraits de la trilogie, ainsi que des Animatrix, sont samplés par les video-jockeys des free parties). Les tambours qui résonnent sous terre lors de cette rave rappellent thématiquement celui du petit héros du film éponyme (Le Tambour, Volker Schlöndorff, 1979), lequel sabotait une cérémonie nazie en jouant caché sous scène. La réunion propagandiste pour le Troisième Reich devenait grâce au tambourin d'Oskar, grâce au rythme, grâce au "dub", une valse géante à laquelle prenait part le public, au grand dam des officiels nazis. Le héros du Tambour, né d'une Trinité, expliquait, tandis que nous le découvrions dans le ventre de sa mère (donc dans la matrice), qu'il s'ancrait "entre le prodige et le simulacre" (la bande-annonce du premier Matrix, sa "naissance", était illustrée par la musique des Prodigy, "prodige" en anglais). Oskar ne naît d'ailleurs pas à l'état de bébé, mais en étant déjà un enfant dont le moyen de défense face aux adultes est de… briser le verre avec ses cordes vocales. Nouveau parallèle amusant : dans l'univers de Matrix, briser du verre ou des vitres symbolise le piratage informatique et donc la rébellion, interprétation cinématographique de la Glace du Neuromancer de William Gibson. (Notons d'ailleurs que Neo et Trinity font l'amour durant cette rave, prolongement cohérent de la scène de leur rencontre lors du premier opus, qui se passait dans un club techno).
Des rastas et des asiatiques en transe, des noirs s'élevant au-dessus de la foule, des filles à moitié nues qui se frottent : une pauvre pub Tahiti Douche selon les plus pertinents des spectateurs… Ou quand une génération élevée par la télé et le conformisme est incapable de s'émanciper de la perception hyperréelle.
Plus qu'illustrer la motivation ouvertement contestataire des protagonistes, la présence de cette séquence de rave au milieu d'une œuvre ouvertement post-moderne souligne une des particularités de ce mouvement. Lors d'une scène du film 24 Hour Party People (Michael Winterbottom, 2002) se passant en 1985, le narrateur, Tony Wilson, célèbre producteur de musique anglais (New Order), se promène au milieu de la piste de danse du mythique club Hacienda sur laquelle sautent au ralenti des centaines de jeunes gens au rythme des sons électroniques. Wilson brise le quatrième mur fictionnel et explique directement au spectateur que ce public n'acclame pas la musique, ni le musicien ou le compositeur, mais le DJ, c'est-à-dire l'intermédiaire, le medium. Pour Wilson (et Winterbottom), ceci est "the birth of the rave culture" (la naissance de la culture rave), et par extension la naissance d'une contre-culture post-moderne qui sait ce qu'elle doit à ses artistes, à ses diffuseurs et à ses défenseurs (on retrouvera cet esprit à partir des années 90 par le biais de cinéastes rendant régulièrement hommage à leurs artistes favoris à travers leur propre œuvre, tels que Quentin Tarantino ou Alex de la Iglesia).
Intéressant donc de constater qu'une séquence illustrant parfaitement l'esprit frondeur du genre auquel le film appartient (de la SF cyberpunk, ne l'oublions pas), s'appuyant sur l'imagerie forte d'une culture contestataire qui a compris qu'au sein d'un système tentaculaire et liberticide, le meilleur moyen de s'exprimer est de glorifier le medium (celui qui fait passer un autre message), que cette séquence donc, soit si décriée, voire quasiment jugée "inutile" par une bonne partie du public, apparemment incapable de se défaire de ses codes, de ses préjugés télévisuels, de ses attentes commercialisées ("On est venu voir un blockbuster qui pète partout, pas des lesbiennes qui s'enlacent !") .
"Si dépendants du système qu'ils seraient prêts à…" Etc, etc, etc.
The Matrix Reloaded Réalisateur : Andy & Larry Wachowski Scénario : Andy & Larry Wachowski Production : Joel Silver, Andy & Larry Wachowski... Photo : Bill Pope Montage : Zach Staenberg Bande originale : Don Davis Origine : USA Durée : 2h18 Sortie française : 16 mai 2003