Gremlins

Mogwai of life

Affiche Gremlins

C’était Noël il y a peu, nous avons tous fait bombance, fait un bisou à Tatie, déploré en chœur les ravages de la crise la bouche pleine de dinde/foie gras/bûche/Haribo. Et dans mon doux foyer, on a digéré en regardant Gremlins, activité d’une grande cohérence vu la période. Forme de repentance collective pour avoir souscrit à tous les clichés vilipendés dans le film.


Car Gremlins, du haut de ses 25 ans d’existence (on est en 2009, ça y est !) en remontre à pas mal de ses successeurs, le tragique étant qu’il est encore plus actuel qu’au moment de sa sortie.
On connaît tous l’histoire, celle de Billy, un gentil garçon un peu benêt vivant dans une bourgade middle class américaine, qui se fait offrir à Noël par son papa, inventeur approximatif, Gizmo, une bestiole charmante mais légèrement complexe à entretenir. D’autant plus que son mode de vie repose sur une hilarante aporie : ne pas le nourrir après minuit. Si on y regarde de plus près, ça veut dire le laisser périr de faim, mais c’est un détail.

Toujours est-il que le Mogwaï, gentillet jusqu’à la niaiserie, a la malchance de se multiplier avec l’eau et de donner naissance à des ersatz nettement plus vindicatifs, qui n’hésiteront pas à transgresser la règle idiote susmentionnée, et se transformer en bêtes vertes franchement dangereuses.
Les ennuis commencent  alors pour Kingston Falls, cette ville paisible pleine de ploucs, euh, de citoyens confits dans leur confort provincial et leur étroitesse d’esprit.
Et dès le début, Joe Dante, avec un sadisme hautement communicatif, nous place en mesure de savourer les horreurs qu’ils vont subir. La scène d’introduction de la ville sous la neige, en plan large souvent répété par la suite, nous montre ces petites gens en butte à leur vie dérisoire, et contribue à la présenter comme un carcan, un "cocon" maléfique similaire à ces villages enfermés dans des boules en plastique. Avant American Beauty, avant Desperate Housewives, on subit toute l’horreur de la routine sinistre de la Côte Est.

Gremlins
 

Puis, très vite, le réalisateur introduit les personnages, par le point de vue de Billy, la victime désignée. De l’ignoble Mrs Deagle, matriarche de la ville dézingueuse de chiens, au crétin raciste en passant par les flics incrédules, pas un n’est à sauver, et on invite le spectateur à souhaiter leur châtiment. Et celui-ci s’avère d’autant plus jouissif qu’il est progressif aussi bien qu’inéluctable. Venu du film d’horreur, Joe Dante en maîtrise les codes et les applique ici avec une bonne dose d’ironie. La genèse des Gremlins est ainsi délibérément lente, du cocon jusqu’à l’éclosion, du premier meurtre jusqu’au déchaînement de violence.
Ce procédé hyper efficace car couplé à l’humour omniprésent du film trouve son point d’orgue à plusieurs moments, notamment la scène culte de la bataille dans la cuisine, reprenant les codes du survival avec la mère de Billy dans le rôle habituellement dévolué à l’héroïne virginale, et qui se déchaîne après un sauvage "Get out of my kitchen!". Un beau clin d’œil à la ménagère moyenne, façon Bree Van de Kamp, prête à tout pour sauver ses biscuits de Noël. Un autre moment d’anthologie voit l’exécution sauvage de la fameuse Mrs Deagle, après l’alternance virtuose de la montée de tension lors de l’effraction des Gremlins dans sa maison, et du génial détournement des Christmas Carols. Les Gremlins ne respectent rien, ni les vieux, ni les feux rouges, ni les traditions ringardes. Ils boivent comme des trous, font la fête, vont au cinéma et incarnent finalement un certain idéal de liberté et de décomplexions, ce qui justifie qu’on les trouve si sympathiques et beaucoup plus alléchants que le bégueule Gizmo. De même, Joe Dante mixe les codes sans peur des carcans et du politiquement correct, avec pour seul vecteur l’amour de son art.

Gremlins
 

Ainsi, à l’opposé de cette tradition empesée et poussiéreuse que constitue Noël, et qu’il s’applique à massacrer, en faisant d’une guirlande un moyen d’étranglement, du Père Noël une cible privilégiée pour les Gremlins ou de la cheminée un tombeau (via l’atroce histoire de la copine de Billy), est mis en valeur le cinéma. Le film fourmille d’hommages et de références, comme lorsque Gizmo, grand cinéphile, reprend les termes de Clark Gable pour se donner du courage avant l’assaut, que le professeur de biologie trouve la mort devant un projecteur, lorsque l’un des Gremlins coupe le fil du téléphone en disant "téléphone maison" (Spielberg est producteur…) ou bien sûr lors de la scène de Blanche-Neige, dont les Gremlins reprennent en chœur le thème.  A l’inverse, les humains préfèrent souvent s’avachir devant la télé…
C’est là que réside le message principal du film. Au-delà de l’humour mordant et de l’entreprise de démolition systématique, Joe Dante dénonce l’obscurantisme et l’abrutissement généralisé, y compris au sein de la famille. Les héros du film sont plutôt sympathiques, et le happy end laisserait supposer que le film n’est pas aussi subversif qu’il le prétend, livrant finalement un divertissement laissant la victoire au foyer plus fort que tout.
Néanmoins, le retour du vieux Chinois propriétaire de Gizmo, et son discours (très actuel) sur le mépris systématique des Occidentaux de toutes les règles de la nature et ses conséquences catastrophiques laisse place à un constat plutôt noir. Son indignation devant le fait que Gizmo ait appris à regarder la télé fait sourire, mais elle est significative. C’est le manque de responsabilité des héros qui a conduit au désastre des Gremlins.

Gremlins
 

Et comme par hasard, le moyen de les vaincre passe par la lumière du jour. La mort finale du chef, sous le rayon de lumière vive et quasi céleste, est ainsi hautement symbolique ; la salvation ne passe que par l’éclairement, que par la recherche de la connaissance et de la nature profonde des choses. Quand Billy sera prêt, il pourra récupérer Gizmo. Quand nous serons prêts à nous comporter en adultes au lieu de nous déresponsabiliser à coup de télé et de sapins de Noël, la société s’en portera mieux. Une morale plus si fraîche mais assez visionnaire, et toujours utile.


En bonus, un fan film prodigieux par Sacha Feiner : 




GREMLINS
Réalisateur : Joe Dante
Scénario : Chris Columbus
Production : Michael Finnell, Steven Spielberg, Kathleen Kennedy…
Photo : John Hora
Montage : Tina Hirsch
Bande originale : Jerry Goldsmith
Origine : USA
Durée : 1h46
Sortie française : 5 décembre 1984




   

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