Edito

      "- Qu'est-ce que tu penses de la violence au cinéma toi ? - Je me mets toujours au premier rang, alors ce qu'il se passe dans la salle..."
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Analyse par Pau le 8 janvier 2009

Mogwai of life

Affiche Gremlins
C’était Noël il y a peu, nous avons tous fait bombance, fait un bisou à Tatie, déploré en chœur les ravages de la crise la bouche pleine de dinde/foie gras/bûche/Haribo. Et dans mon doux foyer, on a digéré en regardant Gremlins, activité d’une grande cohérence vu la période. Forme de repentance collective pour avoir souscrit à tous les clichés vilipendés dans le film.
Car Gremlins, du haut de ses 25 ans d’existence (on est en 2009, ça y est !) en remontre à pas mal de ses successeurs, le tragique étant qu’il est encore plus actuel qu’au moment de sa sortie.
On connaît tous l’histoire, celle de Billy, un gentil garçon un peu benêt vivant dans une bourgade middle class américaine, qui se fait offrir à Noël par son papa, inventeur approximatif, Gizmo, une bestiole charmante mais légèrement complexe à entretenir. D’autant plus que son mode de vie repose sur une hilarante aporie : ne pas le nourrir après minuit. Si on y regarde de plus près, ça veut dire le laisser périr de faim, mais c’est un détail.

Toujours est-il que le Mogwaï, gentillet jusqu’à la niaiserie, a la malchance de se multiplier avec l’eau et de donner naissance à des ersatz nettement plus vindicatifs, qui n’hésiteront pas à transgresser la règle idiote susmentionnée, et se transformer en bêtes vertes franchement dangereuses.
Les ennuis commencent  alors pour Kingston Falls, cette ville paisible pleine de ploucs, euh, de citoyens confits dans leur confort provincial et leur étroitesse d’esprit.
Et dès le début, Joe Dante, avec un sadisme hautement communicatif, nous place en mesure de savourer les horreurs qu’ils vont subir. La scène d’introduction de la ville sous la neige, en plan large souvent répété par la suite, nous montre ces petites gens en butte à leur vie dérisoire, et contribue à la présenter comme un carcan, un "cocon" maléfique similaire à ces villages enfermés dans des boules en plastique. Avant American Beauty, avant Desperate Housewives, on subit toute l’horreur de la routine sinistre de la Côte Est.

Gremlins

Puis, très vite, le réalisateur introduit les personnages, par le point de vue de Billy, la victime désignée. De l’ignoble Mrs Deagle, matriarche de la ville dézingueuse de chiens, au crétin raciste en passant par les flics incrédules, pas un n’est à sauver, et on invite le spectateur à souhaiter leur châtiment. Et celui-ci s’avère d’autant plus jouissif qu’il est progressif aussi bien qu’inéluctable. Venu du film d’horreur, Joe Dante en maîtrise les codes et les applique ici avec une bonne dose d’ironie. La genèse des Gremlins est ainsi délibérément lente, du cocon jusqu’à l’éclosion, du premier meurtre jusqu’au déchaînement de violence.
Ce procédé hyper efficace car couplé à l’humour omniprésent du film trouve son point d’orgue à plusieurs moments, notamment la scène culte de la bataille dans la cuisine, reprenant les codes du survival avec la mère de Billy dans le rôle habituellement dévolué à l’héroïne virginale, et qui se déchaîne après un sauvage "Get out of my kitchen!". Un beau clin d’œil à la ménagère moyenne, façon Bree Van de Kamp, prête à tout pour sauver ses biscuits de Noël. Un autre moment d’anthologie voit l’exécution sauvage de la fameuse Mrs Deagle, après l’alternance virtuose de la montée de tension lors de l’effraction des Gremlins dans sa maison, et du génial détournement des Christmas Carols. Les Gremlins ne respectent rien, ni les vieux, ni les feux rouges, ni les traditions ringardes. Ils boivent comme des trous, font la fête, vont au cinéma et incarnent finalement un certain idéal de liberté et de décomplexions, ce qui justifie qu’on les trouve si sympathiques et beaucoup plus alléchants que le bégueule Gizmo. De même, Joe Dante mixe les codes sans peur des carcans et du politiquement correct, avec pour seul vecteur l’amour de son art.

Gremlins

Ainsi, à l’opposé de cette tradition empesée et poussiéreuse que constitue Noël, et qu’il s’applique à massacrer, en faisant d’une guirlande un moyen d’étranglement, du Père Noël une cible privilégiée pour les Gremlins ou de la cheminée un tombeau (via l’atroce histoire de la copine de Billy), est mis en valeur le cinéma. Le film fourmille d’hommages et de références, comme lorsque Gizmo, grand cinéphile, reprend les termes de Clark Gable pour se donner du courage avant l’assaut, que le professeur de biologie trouve la mort devant un projecteur, lorsque l’un des Gremlins coupe le fil du téléphone en disant "téléphone maison" (Spielberg est producteur…) ou bien sûr lors de la scène de Blanche-Neige, dont les Gremlins reprennent en chœur le thème.  A l’inverse, les humains préfèrent souvent s’avachir devant la télé…
C’est là que réside le message principal du film. Au-delà de l’humour mordant et de l’entreprise de démolition systématique, Joe Dante dénonce l’obscurantisme et l’abrutissement généralisé, y compris au sein de la famille. Les héros du film sont plutôt sympathiques, et le happy end laisserait supposer que le film n’est pas aussi subversif qu’il le prétend, livrant finalement un divertissement laissant la victoire au foyer plus fort que tout.
Néanmoins, le retour du vieux Chinois propriétaire de Gizmo, et son discours (très actuel) sur le mépris systématique des Occidentaux de toutes les règles de la nature et ses conséquences catastrophiques laisse place à un constat plutôt noir. Son indignation devant le fait que Gizmo ait appris à regarder la télé fait sourire, mais elle est significative. C’est le manque de responsabilité des héros qui a conduit au désastre des Gremlins.

Gremlins

Et comme par hasard, le moyen de les vaincre passe par la lumière du jour. La mort finale du chef, sous le rayon de lumière vive et quasi céleste, est ainsi hautement symbolique ; la salvation ne passe que par l’éclairement, que par la recherche de la connaissance et de la nature profonde des choses. Quand Billy sera prêt, il pourra récupérer Gizmo. Quand nous serons prêts à nous comporter en adultes au lieu de nous déresponsabiliser à coup de télé et de sapins de Noël, la société s’en portera mieux. Une morale plus si fraîche mais assez visionnaire, et toujours utile.


Gremlins
Réalisateur : Joe Dante
Scénario : Chris Columbus
Production : Michael Finnell, Steven Spielberg, Kathleen Kennedy…
Photo : John Hora
Montage : Tina Hirsch
Bande originale : Jerry Goldsmith
Origine : USA
Durée : 1h46
Sortie française : 5 décembre 1984


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 1 Posté par Weta le 08 janvier 2009 à 17:47

ÉNORME cette vidéo.  
 
Surtout le bouquet final avec The beast from 20 000 . Et puis les Gremlins qui n'arrête pas d'embeter ces pauvres Batman et Indiana Jones :grin  
 
Je me rappelle qu'au temps de la VHS il y avait un "pétage de plomb" où les créatures changé de programme de télé avant d'attérir dans un Western avec John Wayne, avec un échange conçu de la même manière que La Classe Américaine, où Wayne déclaré "Hé retournez dans vôtre film", avant de les tuez. 
 
Pour en revenir à ta critique très bonne analyse du film, mais je rajouterai, qu'il y aurait sérieusement tout une thèse à faire sur la place de la petite ville "middle class" au sein de l'imaginaire audio visuel américain. 
 
Il s'agit vraiment d'un "lieu" fictif clé où de nombreux cinéastes, écrivains, et chanteurs on placait leurs oeuvres. Des exemples ? 
 
Des cinéastes comme Spielberg, Burton, Dante (donc), Carpenter, Zemeckis, Coppola (père et fille), Lynch, Mendes, Capra, Sirk, Lang (période américaine)... .  
 
Des écrivains comme King, Lovecraft, T. Williams, Poe, Matheson, Kennedy... .  
 
Des chanteurs comme Cobain, Manson, Cash... . 
 
Des séries télés comme La Quatrième Dimension, Twin Peaks (créée par Lynch et Frost tiens, tiens), Happy Days, Desperate Housewives, Au delà du réel, Buffy contre les Vampires, Les Contes de La Crypte, X files... . La liste est encore longue 
 
Même le dernier film que ma petite soeur m'oblige à aller voir Twilight (la honte) :roll y a droit. 
 
On remarquera que dans bon nombres de ces oeuvres qu'elles soient musicales, cinématographiques, où télévisuelles ces oeuvres évoquent aux travers de ces petites villes de middle class certaines notions clés des oeuvres de leurs artistes respectifs : la Nostlagie, la mélancolie, l'Horreur, le Merveilleux, et le Fantastique. 
 
Pourquoi une place tellement importante qu'il soit thématique où iconographique dans l'imaginaire américain, de la "figure" de la petite ville banlieusarde type "middle class" ?
 2 Posté par the dude le 08 janvier 2009 à 20:16

parce que c'est la symbole de "l'american way of life." 
 
certains l'admirent, d'autres le conspuent, y'en a qui en rêvent et d'autres qui le cauchemardent .
 3 Posté par pau le 08 janvier 2009 à 23:22

> Weta : merci ^^. Mais je n'ai aucun mérite concernant la géniale vidéo, c'est un bonus de la dame en tenue légère, en haut. Suis d'accord avec toi, y aurait une série en 20 tomes à pondre sur le sujet de la middle class américaine, encore un fantasme à assouvir lors de mon année sabbatique qui ne viendra jamais... 
 
Je crois que la figure de la banlieue middle class est multiexploitée pour plusieurs raisons  
d'abord historique, comme le dit the dude c'est le rêve de l'American way of life. Le petit immigré irlandais qui fuyait sa famine aspirait à la paix d'un foyer, à la stabilité, à une forme d'intégration sociale. A l'inverse du melting pot, ce qui motivait tout d'abord les flux d'arrivants au XIXème siècle, c'était le rêve d'uniformisation, le fait de se couler dans un moule commun et dans un même rêve fédérateur. Avant d'être un cauchemar, la banlieue était un idéal.  
Elle est devenue réalité avec l'explosion démographique et technologique d'après-guerre, et elle constituait dans ces années 50 le top de l'épanouissement consumériste, avec sa ménagère souriante, ses gâteaux et sa machine à laver.  
Et à partir de ça il y a eu le pop art, qui a repris ces figures et les a mythifiées. Or rendre un concept iconique est le moyen le plus sûr pour le ringardiser immédiatement. Le bonheur en carton-pâte de ces gens a nourri l'essor de la contre-culture, la Beat Generation tout d'abord, et sa figure emblématique du Hobo, sans attaches, sans aucun lien matériel, fuyant par principe toute sédentarisation. Dans la même veine il y a eu Easy Rider, le Nouvel Hollywood, enfin le bon temps de l'insousiance et de la défonce. 
 
C'est là, je crois que se situe l'autre versant de l'explication de l'impact de l'image de la middle class. Elle avait été une aspiration, elle est devenue inspiration. Pour se placer à contre-courant des valeurs rétro qu'elle incarnait, mais aussi parce qu'elle constitue en elle-même un sujet d'analyse passionnant, un vrai rêve de sociologue. De par sa nature uniforme, repliée sur elle-même, elle constitue un microcosme, un condensé des attitudes humaines, souvent les plus méprisables. Narrativement, le fait d'avoir dans un même périmètre, dans des décors exactement similaires (Little Boxes...), une pléthore de personnes qui cohabitent et sont géographiquement amenées à se côtoyer, ça ne peut être qu'un vivier d'inspiration pour les artistes. Que ce soit pour parler de la vie de famille, de la solitude, des préjugés, des apparences...  
C'est un sujet d'autant plus fascinant pour les Américains que qu'il se heurte à leur autre mythe, celui des grands espaces, de la liberté, de la découverte, du héros solitaire... Que des gens se collent volontairement ensemble dans des Lego grandeur nature, ça doit quand même les interpeller.  
 
D'où profusion d'oeuvres sur le sujet, ambivalent par essence et se prêtant à toutes les représentations possibles. 
 
Voilà, j'ai entamé mon tome 1 :zzz
 4 Posté par Weta le 16 janvier 2009 à 18:18

Excuse moi également pour le retard que j'ai mis pour répondre. 
 
Si c'était ton tome 1 alors vivement le tome 2. 
Qui serait consacré aux figures visuelles que l'on retrouve d'oeuvres en oeuvres (le Pub, Le cinéma à deux salles, La forêt mystérieuse, la mairie avec une grosse orloge...).  
tous ces endroits qui représente des lieux de rencontres codifiés ou s'établie d'authentiques ressorts narratifs que l'on retrouve souvent.

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