Le casse de Deadpool

Bêta subversion

Affiche Deadpool

Cent cinquante millions de dollars de recettes, c'est la somme amassée par Deadpool pour son premier week-end d'exploitation, explosant les prédictions les plus optimistes.


Certes, le film a bénéficié d'un week-end de quatre jours pour faire le plein et le buzz généré par une campagne promotionnelle virale a offert une exposition inespérée à cette production modestement budgétée à (officiellement) cinquante millions de dollars. Reste que personne n'envisageait un score aussi astronomique, et l'excellent bouche-à-oreilles dont bénéficie le film ainsi que son accueil critique favorable laissent augurer une bonne tenue dans les semaines à venir. On pourrait bien être devant un phénomène, une quasi-anomalie qui encourage déjà certains journalistes à parler de game changer, ces films dont le succès bouleverse le cours de l'industrie une fois tous les dix ans. A leur décharge, avec une bande classée R roublarde jouant sur son aspect potentiellement clivant et transgressif dans un genre soumis à la loi des franchises consensuelles et aux plans quinquennaux des majors, ce n'était pas gagné d'avance. A ce stade, on ne parle même plus d'American Sniper, dernier phénomène R-Rated à avoir fait perdre la tête au compteur de biftons, sans commune mesure avec le cataclysme provoqué par le film de Tim Miller.

Deadpool

Pour le moment personne ne se lamente que cette innocente itération potache du genre ait atteint en un week-end les scores du Mad Max : Fury Road de George Miller (cette phrase ne contient ni amertume ni résignation), quelques articles ont même réussi à caser une mention aux autres sorties du week-end : entre deux commentaires laudateurs sur les records battus par le film, on apprenait que Zoolander 2 connaissait un revers de fortune inversement proportionnel au plébiscite soulevé par son projet miroir à bien des égards : tous deux furent portés à bout de bras par leurs interprètes respectifs pendant plus de dix ans (Ryan Reynolds pour le premier, Ben Stiller pour le second), tous deux ont misé sur l'engouement des fans pour justifier leur mise en chantier et sur leur écho avec une époque prête à accueillir sur grand écran des personnages trempant dans un décalage outrancièrement postmoderne, enfin tous deux ont revêtit les oripeaux de l'outsider tandis que leur campagne promo faisait du pied à l'air du temps. Et c'est peut-être l'échec de l'un face au triomphe de l'autre qui reste le plus pertinent à analyser tandis que tout le monde y va de son commentaire sur la résonance inhabituelle de Deadpool avec le public (l'attente enfin satisfaite d'un super-héros R-Rated ? La preuve de l'hégémonie sans limite du genre ? Ses aspects politiquement incorrects mis en exergue dans la promo...?).

Bien sûr, tout ceci restera au stade de l'extrapolation tant que Zoolander 2 n'aura pas été vu par l'auteur de ces lignes, mais il est évident que le come-back de Stiller dans la peau d'un de ses personnages phares doit autant au culte engrangé au fil des ans qu'à l'évidente actualité de son propos : dans un monde où le narcissisme du quotidien prend valeur de partage communautaire, le personnage de Zoolander devient plus que jamais le produit candide de l'époque où la dictature des apparences s'est immiscée dans les recoins les plus intimes d'une sphère qui n'a de privée que le nom. Si la volonté de Stiller de stigmatiser l'obsession du paraître de ses pairs fait forcément coucou à la folie actuelle des réseaux sociaux, ce sont ses retranchements et sa démarche qui interpellent. Un peu à l'instar d'Eric et Ramzy mais de façon moins innocente, les personnages de Stiller se révèlent incapables de percevoir le monde autrement qu'à travers le prisme de leur réalité alternative, confondant leur identité avec leur étiquette sociale. Chez lui, les protagonistes ne quittent jamais vraiment la bulle qui les protège de l'extérieur, même quand celle-ci fait mine d'éclater pour remettre leur certitudes en question. Bien avant Apple, Facebook et autres, le cinéma de Ben Stiller chatouillait la névrose de l'homme moderne, qui interagit avec l'extérieur via des codes l'isolant paradoxalement un peu plus de ceux avec qui il essaie d'entrer en contact. La communication n'est plus que le canal névrosé de l'individu pour la transmission de ses propres désirs. Dans cette perspective les codes du buddy movie employés dans le premier opus (et a priori à l’œuvre dans la suite), qui poussaient les deux idiots/rivaux à trouver un espace d'interaction commun pour les besoins de l'intrigue, se révélaient un catalyseur narratif des plus judicieux.

Deadpool

Alors qu'on attend de voir si la réactualisation de Zoolander par les filtres d'Instagram et les sous-titrages permanents du contemporain sur sa propre vie se révèle aussi stérile que l'annoncent les critiques U.S, le carton de Deadpool offre d'ores et déjà un contre-point au film de Stiller. On a assez parlé des caractéristiques les plus signifiantes du personnage par rapport à ses compères Marvel pour ne pas être tenté de voir dans son succès l'aval d'une époque pour la représentation de ses comportements. Dans la mesure où le film était de toute façon condamné à jouer la carte de la surenchère histoire de donner l'illusion d'une transgression à laquelle il aimerait prétendre (et éviter que quelqu'un ne se demande trop fort si briser le quatrième mur en 2016 a encore une quelconque portée subversive), le carton de Deadpool est peut-être simplement lié à son aspect générationnel. Parce qu'il passe son temps à commenter ce qu'il fait au moment où il le fait, Deadpool adopte les réflexes de son époque dans sa narration et son esthétique. Même quand il ne s'adresse pas au public, le film fait de la relativisation gonzo le commentaire Facebook qui sous-tend absolument tout le déroulement de l'histoire : pas une scène d'action, pas un gag ne semble épargné de son émoticône de connivence, au point que Deadpool ne fait finalement qu'exacerber la logique sous-tendant la fabrication des Marvel depuis Iron Man (dédramatisation et humour potache à tous les étages) quand il prétend la remettre en question. Beaucoup plus consensuel dans le fond, Deadpool l'est également dans sa forme tant il reproduit les automatismes de ses spectateurs pour s'assurer leur adhésion, se posant comme le parangon d'un art de vivre très volatile. Comme si le public ne pouvait désormais plus se passer d'un substrat ou d'un intermédiaire pour expérimenter les émotions, avait besoin de voir son activité de spectateur commentée pour accepter de se plonger dans un univers donné.



Dans un podcast consacré aux albums R'n'B de l'année, l'un des rédacteurs de l'excellent  Abcdr du son mettait un bémol sur l'enthousiasme concernant The Weeknd, le stigmatisant comme l'emblème d'une génération qui court après un intermédiaire pour apprécier les choses, déplorant l'aspect synthétique et détaché du chanteur qui a offert à Tom Cruise sa meilleure prestation TV. Dans le cas de Deadpool, il s'agirait de rappeler au spectateur qu'il regarde un film pour accepter l'idée même de regarder un film. Or, cette manière d'enlever aux sens la responsabilité de guider l'intuition ne fait finalement que reconstruire la zone de confort du spectateur moderne en lui vendant comme subversion ce qu'il a intégré dans son appréciation du monde depuis longtemps. Nulle surprise dès lors que Deadpool ne prenne le risque d'interpeller son public autrement que ce qui a été préalablement accepté.

Rares sont les films à avoir su mettre cette dialectique en perspective pour offrir une lecture critique de ce mode de réception des images, et s'il faut attendre la sortie de Zoolander 2 pour savoir si c'est bien ce qui a coûté sa carrière au box-office, on peut toujours se reporter sur le travail d'un autre metteur en scène pour apprécier ce décalage : Shutter Island de Martin Scorsese. Souvenons-nous de la façon dont Marty s'y prenait pour décrire la folie de Teddy, le personnage de DiCaprio. Dès les premières minutes, le cinéaste forçait le trait pour exprimer la facticité de l'ensemble et mettre d'emblée la santé mentale de Teddy sur la sellette. Comme s'il était conscient de l'habitude de son public à déjouer les twists et les réalités qui n'en sont pas vraiment, Scorsese le prenait à revers, l'interpelait en déjouant la mécanique de son confort : ce n'est pas lui qui est conscient mais le film qui est conscient du spectateur, et il n'essaie même pas de tromper. Lorsque l'intrigue s'emballe, à mesure que Teddy s'enfonce dans sa psychose, Scorsese réussit à nous faire douter de la folie du personnage, et par conséquent de l'artificialité de ce que nous avions déduit au préalable comme étant sa réalité fantasmée. Superbe retournement de situation qui emmenait le spectateur contemporain nourri aux auteurs postmodernes et petits malins à un état d'incertitude qui reste l'apanage du cinéma classique. Si Scorsese nous retournait le cerveau, c'est parce que lui-même est passé du statut de jeune prodige fougueux bouleversant les codes du régime traditionnel de la fiction hollywoodienne à celui de vétéran installé dans son propre classicisme. Le cinéaste qui a démocratisé le bris du quatrième mur à Hollywood a donc parfaitement conscience que le sens des images et l'impact du découpage sur l'inconscient dépassent de loin les postures de transgression dépendantes du mode de consommation de leur époque. L'air du temps n'est pas éternel, l'art l'est, et c'est pour cela que Deadpool est probablement condamné à n'être que le produit d'un moment, érigé en héraut éphémère de ses modes d'expression.

Shutter Island




   

Commentaires   

 
+2 #1 Maouin54 le mardi 23 février 2016 à 18:44
Pas vu ce film (que je ne verrai sûrement jamais par ailleurs) mais j'adore ce papier
Franchement, bravo
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