La Tour 2 Contrôle Infernale

The limits of control

Affiche La Tour 2 Contrôle Infernale

Atteindre le zeitgeist de l'humour con n'est pas donné. Depuis Dumb And Dumber des Farelly, beaucoup ont découvert que marquer les esprits avec un pet foireux exige un doigté qui ne pousse sous le premier sphincter venu. 


Eric et Ramzy en savent quelque chose, eux qui ont passé leur carrière en duo à courir derrière le tour de force de La Tour Montparnasse Infernale, première tentative sur grand écran entièrement pilotée par leur humour non-sensique (bien que réalisée par le vétéran Charles Nemes) propulsée au rang de film culte quasi instantanément à sa sortie. Réputation qui ne s'est pas démentie avec les années, La Tour Montparnasse Infernale faisant partie de ces œuvres générationnelles aux répliques passées dans le langage commun. Expliquer l'impact de La Tour Montparnasse revient à comprendre la façon dont le duo est parvenu à faire exister dans l'Hexagone un humour envers lequel le pays de Jean-Claude Duss s'est montré plus d'une fois réfractaire. L'enjeu du genre réside sans doute dans la capacité à illustrer le dialogue entre ses personnages et le monde extérieur "normal" (l'idiotie n'étant caractérisée, au fond, qu'au regard des codes et des exigences de la société qui l'entoure).
A ce jeu-là, force est de constater que La Tour Montparnasse Infernale posait un jalon dans la mesure où la confrontation entre le monde enfantin, potache et WTF d'Eric et Ramzy et le réel n'aboutissait jamais à l'homogénéisation des deux. Certes, au fur et à mesure de l'intrigue les personnages secondaires se révélaient forcément plus bêtes et/ou décalés que les monolithes qu'ils incarnaient en premier abord, et certains détails (notamment Marina Foïs, unique personnage "intelligent" car le seul à essayer d'évoluer pour tourner le jeu du duo à son avantage) créaient les jonctions nécessaires entre les deux visions et permettaient à la fragile suspension d'incrédulité d'opérer (qu'on se le dise : un film con ne s'improvise pas).

La Tour 2 Contrôle Infernale

Reste que tout l'intérêt du film résidait dans la façon dont les héros faisaient dévier l'intrigue par "accident", surmontant les obstacles sans avoir à s'adapter au monde. Ce faisant, La Tour constituait l'exacte antithèse du genre qu'il parodiait et son film matriciel (Piège De Cristal pour les deux du fond), où la survie de son anti-héros dépendait de sa capacité à dompter son environnement, à s'approprier ses spécificités pour surpasser son adversaire. A l'inverse, le binôme qui préside La Tour réussissait en dépit du bon sens à  plier la situation à leur improbable logique, prouvant que les chakras du film con ne s'ouvrent jamais autant que lorsque la régression remplace l'incontournable transcendance. La Tour Montparnasse infernale, c'est le vieux truc du joueur d'échec ou de poker qui se retrouve démuni devant un adversaire inexpérimenté qui joue n'importe comment, parce qu'il ne peut pas anticiper et rationaliser les combinaisons de son adversaire.
Se lancer dans une suite (enfin un prequel) d'un tel film, c'est bien évidemment prendre le risque de revenir sur un emblème. Car au-delà du fait que les deux loustics ne sont plus les mêmes qu'il y a quinze ans, chacun ayant pris la peine de s'occuper de sa carrière solo, revenir sur un objet que les spectateurs se sont approprié peut s'avérer dangereux. L'inconscient collectif supporte parfois mal les variations de ton, et si on n'imaginait pas de toutes façons Eric et Ramzy s'enliser dans une démarche bassement mercantile comme la plupart des suites dont nous a gratifiés le cinéma français au cours de la décennie écoulée, le danger était grand de se heurter au refus du public. Et devinez quoi ? C'est exactement ce qui risque de se passer. Mais pas pour les raisons qui vous viennent à l'esprit.

La Tour 2 Contrôle Infernale

En effet, alors que ce dialogue était précisément ce qui permettait au spectateur d'appréhender l'humour formulé dans le premier film, La Tour 2 Contrôle Infernale éteint les satellites de communication à l'égard du néophyte. Passé une introduction durant laquelle Eric et Ramzy jouent les grosses têtes avec une jubilation communicative, le film plie son univers à la déficience mentale de ses deux anciens surdoués de l'armée de l'air française reconvertis en bagagistes à Orly après qu'un accident de centrifugeuse (probablement le gag du film qui mettra le plus à mal vos abdos) ne leur ait coûté la plupart de leurs facultés intellectuelles. Inutile d'essayer de raconter la suite, tous les personnages accusent une carence assez marquée dans leurs schémas sensorimoteurs pour les priver de toute connivence avec un quelconque réel. Les terroristes en premier lieu, et leur chef (un Philippe Katerine en très grande forme) en particulier, qui flingue ses hommes les uns après les autres au gré de ses sautes d'humeur. Un parti-pris d'autant plus risqué que La Tour 2 ne permet jamais au public de s'appuyer sur un registre susceptible de l'aider à identifier le ton de l'ensemble. A titre de comparaison, un film comme Harold Et Kumar Chassent Le Burger, grande œuvre WTF devant l'éternel, justifiait des effets secondaires de la Marie-Jeanne pour aider le spectateur à accepter ce qui allait suivre.
La force du film, et sa faiblesse, réside ainsi dans cette radicalité qu'Eric Judor, promu au rang de réalisateur, souhaite expérimenter pour son premier long-métrage en solo. En effet, dans la mesure où le dialogue avec un réel identifiable constitue le postulat et l'enjeu de tout full stupid movie qui se respecte, s'en priver revient  à prendre le risque de s'éloigner du rivage jusqu'à se perdre dans l'océan. Ce qui, soyons francs, arrive à plusieurs reprises à La Tour 2 Contrôle Infernale, d'autant plus qu'il exacerbe sa "logique" au fur et à mesure de son déroulement. Voir le traitement du personnage de Marina Foïs, qui commence sur une tonalité similaire à celle du premier opus avant de littéralement baisser les bras et se ranger à la bêtise de l'ensemble. Résistance et entraînement sont donc vivement conseillés pour réussir à suivre une bande qui ne ménagera aucunement vos repères. Une orientation surprenante mais somme toute cohérente si l'on considère le parcours effectué par Eric Judor chez Quentin Dupieux ou dans sa série Platane, qui l'a vu développer une sensibilité personnelle se traduisant notamment par un jusqu'au-boutisme dans l'absurde qui renvoie les saillies de ses premiers sketchs avec son comparse au rang d'enfantillages. Une mutation évidemment en cours dans La Tour 2, lévitant sur un degré de surréalisme qui en laissera assurément plus d'un sur le carreau (on se souviendra longtemps de Ramzy perdant son sang par hectolitres). 

La Tour 2 Contrôle Infernale

Ce ne sont pas seulement les personnages ou leur comportement qui se mettent au diapason des héros, mais bien le film dans sa conception. Comme si Judor poussait le concept jusqu'à soumettre les règles mêmes de grammaire cinématographique à une bêtise totalisante. Univers qui balance toute cohérence diégétique aux orties, gestion de l'espace aux fraises, idées de mise en scènes toutes plus suicidaires les unes que les autres. Complètement kamikaze dans sa démarche, La Tour 2 Contrôle Infernale ne conte finalement pas tant l'histoire de deux débiles qu'il semble lui-même avoir été conçu par les débiles en question, ce que le twist final avoue à demi-mot dans une hilarante volonté de rattacher les wagons à la "mythologie" de l'original. Soyez donc prévenus : La Tour 2 n'est pas un film abordable, au sens où il inviterait le grand public à s'en payez une tranche, mais une œuvre qui attaque le sens commun avec la conviction désinhibée de ses deux héros. On peut même parler de film d'auteur radical concernant un projet qui appartient davantage à Eric Judor qu'à Eric et Ramzy, même si ce dernier saute à pied joints dans la démarche de son compère avec enthousiasme. On pourra ergoter sur le fait qu'un film aussi potentiellement populaire prenne délibérément le risque de se couper de son public de base, reste que dans le secteur sinistré des suites de comédies françaises, La Tour 2 Contrôle Infernale incarne un refus de la facilité et du consensus tout à fait salutaire. Un hold-up, certainement, mais un hold-up qui respire l'intégrité artistique de ses instigateurs.




LA TOUR 2 CONTRÔLE INFERNALE
Réalisation : Eric Judor
Scénario : Eric Judor, Ramzy Bedia & Nicolas Orzeckowski
Production : Alain Goldman
Photo : Vincent Muller
Montage : Jean-Denis Bur
Origine : France / Belgique
Durée : 1h28
Sortie française : 10 février 2016 




   

Commentaires   

 
+1 #1 Raoul le mardi 02 février 2016 à 12:50
Bravo les gars vous m'avez donné envie de le voir.
J'en étais resté à l'hilarant tour momparnasse et au correct platane qui était largement inspiré de Larry David et Louis ck.
Je vais m'attaquer aux films de dupieux et oublier le reste de leurs filmos.

Merci
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0 #2 raphaelB le samedi 06 février 2016 à 23:37
Aïe ! Un virage déjà pressenti dans les spectacles du duo, qui passèrent du show à sketches à peu près cohérent à un grand trip absurde déroutant. Il n'y avait quand entendre le public hurler de joie et de frustration dans le derniers spectacle, à la rare imitation du chinois d'éric, pour voir que la prise de risque du duo était réelle.

Moi-même, j'avoue que j'étais complètement passé à côté. Moins parce que cet humour "non sensique" ne me parle pas qu'il demande plutôt un jeu d'acteur hors pair, une construction de personnage ultra-fine, que ramzy peine à atteindre. (un arrested developement, par exemple, ça marche parce que les acteurs sont des surdoués).

Reste qu'il y a philippe katherine dans celui-là, qui peut (quand il veut) atteindre cette précision de jeu nécessaire. Ca, pour le coup, ça me donnerait presque envie de le voir !
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