"- Qu'est-ce que tu penses de la violence au cinéma toi ? - Je me mets toujours au premier rang, alors ce qu'il se passe dans la salle..." Lire l'édito de mars...
Nous sommes le 7 juillet 2008, le syndrome DH4 a encore frappé. S'il fallait montrer une fois de plus combien la critique professionnelle est dépendante des modes et cadres institutionnalisés, les cas Die Hard 4 et Chronique des Morts-Vivants sont de parfaites références.
En portant au pinacle les plus mauvais opus de franchises cultes du cinéma populaire et de genre, arrivant des décennies après la bataille, les Télérama, Libération, Inrockuptibles et cie ne font rien d'autre que surfer aveuglément sur la mode geek actuelle, véritable tsunami culturel mondial dont seuls quelques remous semblent atteindre des côtes françaises toujours très exceptionnelles dans leur façon de concevoir l'ouverture. Au-delà du caractère fashion victim de ces rédactions de prestige, c'est avant tout un travail acharné et considérable de journalistes passionnés, de cinéphiles nerds et de thésards déviants qui est ainsi récupéré sans la moindre scrupule. Car pendant que ces officiels de la critique confortable osaient défendre avec bravade et plume fière des œuvres qui n'en avaient nullement besoin, des "fous furieux", des "associaux", des "incultes", des "petits rigolos" avançaient à contre-courant pour clamer sans rougir comment tel Dawn Of The Dead était une charge anti-consumériste ou comment tel Die Hard 3 redéfinirait le cinéma hollywoodien dans les décennies à venir.
Ho oui, il est courageux d'afficher son goût pour Die Hard 4 quand vingt années d'analyses ont quasiment officialisé le génie et l'importance de chapitres un et trois somptueusement ignorés par la profession. Et tant pis si le réalisateur derrière le quatrième opus est un analphabète de l'image : "y aura bien quelques geeks pour nous expliquer ce qu'on ne comprend pas" doivent se dire certains chroniqueurs se sentant obligés de défendre des idées de film et non les films eux-mêmes, de peur de paraître à la ramasse. Qu'il est courageux de mettre sur un piédestal le dernier métrage d'un cinéaste enfin reconnu à 68 ans, mais hélas atteint de la maladie de Cronenberg : d'entendre qu'il est un "ôôôôteur à messages", Romero en est venu à publier un manifeste de lycéen naïf et incohérent du début à la fin avant de faire un film de cinéma. Au moins la presse ne mettra pas quarante ans à comprendre. C'est déjà ça. Eloquent : pas un critique de toutes ces belles revues n'a tiqué devant ce "reportage" sensé être "monté et mis en musique pour retranscrire l'émotion" (selon la monteuse), mais ressemblant tantôt à Blair Witch (document vidéo brut gavé d'amorces, de sautes, de bips, de plans anodins visant à renforcer l'authenticité de la captation : bravo le travail de la monteuse…), tantôt à du cinéma académique propre et débarrassé de toutes fioritures. Où est la cohérence plastique et thématique ici ? Bel et flagrant exemple montrant que Romero n'a à aucun instant pensé sa mise en scène, ne cherchant qu'à faire "un coup" histoire de mettre à profit sa notoriété auteuriste. Et ça a réussit, tant mieux pour lui. Et pour nous aussi, car en tant que vilains garnements on rit de constater comment les plus révérés de nos confrères ne comprennent pas ce qu'ils voient sur un écran.
Restons dans la tradition du terroir avec mémé Télérama et tonton Libération qui ont cru apercevoir une satire dans Ciao Stefano, innocente comédie dramatique dans laquelle une famille bourgeoise a trop de problème : l'usine marche mal et les méchants employés pas payés font rien que casser des pots ce cerise à l'eau de vie (il faut voir le métrage de Gianni Zanasi pour comprendre à quel point ces employés sont déshumanisés, limite des comploteurs fourbes). Alors la pauvre petite famille bourgeoise va voir le jeune et fringuant politicien du coin et un vieux copain industriel pour sauver l'affaire. Ouuuuf, nous voilà rassurés, ils peuvent rejouer au ping pong en toute quiétude ! Ha oui, à un moment le Stefano se fait ramener chez la famille par deux policiers parce qu'il faisait vomir ses neveu et nièce dans sa voiture, et Stefano dit : "je suis pas content" ou un truc dans le genre. Satire donc que ça s'appelle…
Remarquez, faut les comprendre, à force de ne plus en voir sur nos écrans on finit par ne plus savoir à quoi ressemble une satire. Même une comédie avec Robin Williams en tête d'affiche ridiculisant le cirque politique demeure deux ans dans les placards des distributeurs… Man Of The Year de Barry Levinson devient ainsi un métrage de plus dans la très longue liste des productions US satiriques qui ne verront jamais nos salles obscures. Rassurez-vous, on saura vous rappeler l'impertinence du cinéma indé US (le seul kidéchose kelézotre hidizepa) quand sortira le DVD évènement de Juno (une fille enceinte garde son enfant : "Holala comment c'est trop impertinent") et le director's cut de Diarrhée Of The Dead : 12 minutes d'amorces vidéo supplémentaires, une mire de barres inédite, une fonction "Avez-vous bien saisi mon message que les média hé ben ils font rien qu'à nous gaver d'images ?" pour accéder en temps réel au commentaire audio du réalisateur pendant le visionnage (qu'il re-explique bien, au cas où), accompagné d'un livret de 36 pages compilant Bourdieu.
Enfin, vous n'êtes pas sans savoir qu'Internet tue la culture, les internautes sont de sales terroristes qu'il faut surveiller pour éviter le massacre de notre beau cinéma à nous qu'on a. Bref, plus rien ne va, il faut agir vite avant que l'art disparaisse à force d'être trop diffusé… Mystification intellectuelle qui tombe pourtant sous le sens chez nos dirigeants ignares et bling bling, bien décidés à créer des lois anti-constitutionnelles et inapplicables. D'où étonnement vif et déstabilisant à la lecture de cet article : le cinéma français se porte bien ! Ben ça alors ! Pour une surprise… Evidemment ce n'en est pas une, étant donné que les fréquentations en salles augmentent depuis dix ans : seule une baisse au premier trimestre 2007 sert depuis dix-huit mois d'alibi chiffré pour la meute de Nègre et Albanel. La véritable surprise réside dans le fait que cet article fit la Une du journal Metro, le délégué général de la Fédération Nationale des Cinémas Français allant même jusqu'à nous révéler : "Si les films sont bons, le public suit." Haaaaa, c'était donc ça ! Il suffisait de faire de bons films ! C'est ballot, on l'aurait su plus tôt on aurait pas tout cassé votre Internet là. Mais l'honneur est sauf pour l'intégrité du média gratuit puisque le journaliste ne soulève pas l'ahurissant paradoxe de cette belle santé cinématographique cohabitant avec la Onzième Plaie qu'est le téléchargement. Hé, faudrait pas trop en demander non plus. D'ailleurs, après avoir promu la grande musique en faisant Chevalier des Arts et Lettres la Kylie Minogue, Albanel continue de défendre avec autant d'ardeur la seule culture qui mérite d'être encouragée, à savoir la culture qui ramasse de la caillasse. Il est vrai que faire Officier un auteur qui attaque en justice des internautes pour téléchargement illégal alors qu'il est à la tête du plus gros succès national de tous les temps, c'est donner une grande image de la Morale et des artistes : "La mansuétude ? Connais pas. Moi y en a vouloir ton fric, stout". Et évidemment personne n'ira conseiller à Boon de porter plainte contre Pathé Distribution, seul responsable de la présence en ligne d'une copie professionnelle… C'est tellement plus marrant de prendre la thune des simples gens !
Sur toutes ces bonnes nouvelles nous rassurant de la grandeur intellectuelle de nos élites, nous vous souhaitons de bonnes vacances et de grosses miurges. Il en faut.
Nous sommes le 7 juillet 2008, Speed Racer est encore présent dans 117 salles.
PS : Tous nos vœux de bonheur à Krys64 et à la maman pour la naissance du petit Oihan !