Béni soit le film indépendant US de l'année, débarquant dans nos salles gavé de récompenses et autres nominations aux Oscars, car grâce à cet objet de culte savamment produit pour être officiellement désigné comme LE petit bijou qui renverse tous les festivals, le cinéphile bobo peut s'en aller consommer de la comédie niaise ricaine sans renier ses principes d'insurgé contre ce sale monde commercial.
Ainsi, après Little Miss Sunshine en 2006 encensé pour sa galerie de personnages vus seulement 3768 fois ces vingt-cinq dernières années, débarque en 2007 la fabuleusement insipide Juno, ou comment une comédie digne d'un épisode de Gilmore Girls se retrouve en course aux Oscars et portée au Pinacle par une presse excitée par le label "indépendant" tel le quaterback bavant sur la cheerleader. Car mise à part cette pseudo-indépendance qu'un critique sur deux s'oblige à mettre en avant pour justifier sa dithyrambe (quand bien même le film est produit par la Fox, mais bon…), nous sommes bien incapables de comprendre les louanges vis-à-vis de ce néant absolu qu'est le nouveau film de Jason Reitman (Thank You For Smoking). Jamais original, jamais drôle, jamais pertinent, Juno n'est qu'une succession de scènes platement réalisées (mais c'est ça l'independant touch coco !) proposant poncifs bien sages et absence totale de point de vue. Reitman réussira-t-il à glaner une statuette avec un film totalement dénué d'enjeu ? Rien n'est moins sûr : ce scénario d'un vide abyssal a bien réussi à être produit. Et ne soyons pas hypocrites, il y a bien une idée dans ce métrage : la succession des pavillons lorsque Juno et son père vont rendre visite aux futurs parents. Mais cela vaut-il un Academy Award ?
Bref, avec Juno, c'est le règne de l'insignifiance sur grand écran : une ado tombe enceinte ? On évacue la question de l'avortement en une réplique ("Ils ont des ongles lol"), car il ne faudrait pas un débat trop profond (mais cela suffit à certains pour y voir une prise de position anti-avortement, alors que ce n'est qu'un artifice histoire que le film puisse… continuer). La question de l'adoption, de l'abandon, des conséquences psychologiques chez une jeune fille de seize ans ? Une palette de tic-tacs, une discussion sortie de The O.C., et ça repart. Il est évident alors que Juno soit le "film US de l'année", offrant un vrai propos, une démarche courageuse, de l'audace, des idées nouvelles : vendre du vide politiquement inoffensif garni de couleurs chatoyantes et mélopées en guitare acoustique. D'ailleurs, la bande originale pourrait bien être une note d'intention inconsciente des auteurs : tandis qu'Ellen Page et Jason Bateman passent leur temps à parler de rock punk, nous n'entendons tout au long de la projection que de la pop guimauve sirupeuse, représentant bien le projet Juno : partant d'un thème pas forcément mainstream et familiale, Reitman ne livre en fin de compte qu'une bluette anodine. Pendant ce temps, Mike Judge se pose des questions.
Et surtout pendant ce même temps, une vraie comédie indépendante subversive passe relativement inaperçue, et ça, c'est mal ! (mais c'est hélas le lot des vraies comédies subversives…) Car Gregg Araki, après avoir calmé tout le monde avec son précédent chef-d'œuvre, Mysterious Skin (qui avait l'audace de confronter deux points de vue, celui d'un garçon victime de pédophile, traumatisé par ces actes, et celui d'un autre qui aimait "ça" : une œuvre de cinéaste, donc) (non, pas ce "ça" là), revient avec une petite perle, véritable négatif du flan chroniqué plus haut : Smiley Face.
Jane est une jeune actrice qui préfère taper des douilles sur son canapé plutôt que courir les castings. Un matin, complètement stone et affamée, elle ne résiste pas et avale les gâteaux préparés par son coloc geek pour sa convention de SF. Mais Jane va rapidement se rendre compte que ces cakes sont en fait bien space… Ce postulat on ne peut plus basique, souvent les meilleurs lorsqu'il s'agit de faire rire, est avant toute chose un écrin pour un joyau, Anna Faris, tant sa performance est ici proprement hallucinante (et c'est le cas de le dire). Tout le film, toute sa dynamique comique, toute la crédibilité du déroulement burlesque des évènements reposent en grande partie sur ses frêles épaules. Arborant un sourire béat continu et des yeux de merlan frit pendant 1h30, Faris, en petit chaperon rouge poursuivie par une meute de loups extérieurs à son délire, déploie une énergie considérable alliée à une variété folle de mimiques, de réactions trippées et autres gestes désorganisés propres aux consommateurs de psychotropes. Grâce à elle, Araki peut se permettre une économie de moyens visuels (bien obligé par son statut réel de film indépendant) pour faire ressentir l'état de son héroïne complètement perchée (puis bon, c'est le réa de Nowhere); à ce titre, la scène durant laquelle Jane tente de sortir sa voiture du garage est un summum du genre, à pleurer de rire tant l'on ressent la perte totale de contrôle de la jeune femme, tandis que le metteur en scène se contente de deux plans fixes, d'un diable et deux fondus/enchaînés.
Film complètement assumé, lui, sur la drogue et ses effets (ce n'est pas un pauvre innocent qui mange deux kilos de spacecakes par hasard pour nous montrer que houlala c'est pas bien la drogue), Smiley Face risque de ne pas forcément parler à tout le monde tant nombre de ses gags et idées reposent sur des situations bien propres à ce vice, tel que le gag récurrent des listes, les pauses cérébrales de dix-neuf minutes, les bruits agressifs ou encore la lumière du jour difficilement supportable. Le mérite d'Araki étant d'avoir parfaitement su retranscrire tout cela grâce à un sens aigu du montage et une bande sonore excellente (la réaction de Jane lorsqu'une actrice lui parle avant le casting !). Et quel bonheur de voir enfin un tel film proposer de la musique des Chemical Brothers, soit être en adéquation avec son sujet (n'est-ce pas Reitman ?).
LA CLASSE
Reproduisant fidèlement les us et ressentis de ce mode de vie (le lit comme Saint Graal, les chips, le PC et jeux débiles pour souder des journées entières, l'impossibilité de faire deux choses à la fois…), Smiley Face se range sans rougir aux côtés des Human Traffic et autres Acid House, tout en rappelant The Trip de Roger Corman, avec l'irruption du personnage sous stupéfiants dans la vie normale des gens normaux (les deux ont également en commun d'avoir été écrits par des acteurs). Pot movie hilarant, Smiley Face se révèle bien autre à partir de son dernier tiers, tandis que sa mécanique parfaitement huilée commence à baisser de rythme (on frôle la lassitude des multiples "rencontres impromptues-confrontations-gags-rencontres impromptues-etc.") : Jane hérite de la première édition du manifeste du Parti Communiste ! Après un détour par une usine où son discours fantasmé laisse complètement médusés les employés, ne voit-on pas notre petit chaperon rouge anonyme (elle signe tout de "Jane F.", qui est également son nom au générique) s'élever au-dessus de la foule et propager la parole marxienne parmi les siens ! Le tout bien évidemment sous couvert d'effets comiques, mais la symbolique finale paraît claire. Alors, Smiley Face, film totalement intransigeant au politiquement correct quitte à promouvoir une idéologie proscrite aux USA, ou blague énorme de potaches que rien n'effraie ? Toujours est-il que l'on a envie d'une seule chose sitôt la bande terminée : la revoir de nouveau. Et ça, c'est si rare... Surtout lorsque les salles sont trustées par de faux films tels que Juno. Juno Réalisateur : Jason Reitman Scénario : Diablo Cody Production : John Malkovich, Lianne Halfon, Russel Smith… Photo : Eric Steelberg Montage : Dana E. Glauberman Bande originale : Matt Messina Origines : USA, Canada, Hongrie Durée : 1h36 Sortie française : 6 février 2008
Smiley Face Réalisateur : Gregg Arakiff Scénario : Dylan Haggerty Production : Gregg Araki, Alix Madigan, Steve Golin… Photo : Shawn Kim Montage : Gregg Araki Bande originale : David Kitay Origine : USA, Allemagne Durée : 1h28 Sortie française : 16 janvier 2008