Quiconque a survécu au visionnage du tout-à-l'égout gothique qu'est Underworld ne pouvait que craindre le pire à l'annonce d'un Die Hard confié à Len Wiseman. Archétype du cinéaste populaire nouvelle génération, à savoir un grand geek auto-proclamé avalant soi-disant de la culture pop depuis sa tendre jeunesse, s'intéressant à tout, fan de la première heure, blablablabla, Wiseman passe son temps à refourguer ses "références" au public tel un oiseau la becquée à ses petits : déchiquetées et régurgitées.
Depuis les cas Jackson, Tarantino et Wachowski, il apparaît que c'est un gage suffisant pour devenir cinéaste à Hollywood. Ces années 2000 ont ainsi vu naître des esthètes tels que Mark Steven Johnson (les attentats visuels Daredevil et Ghost Rider), Kurt Wimmer (le multi-pompeur Equilibrium et l'ultra naze Ultraviolet, Tim Story (la sitcom Fantastic Four), James Wan (initiateur de la plus longue caméra cachée de l'histoire avec Saw), Eli Roth (les films d'horreur pour ma tata que sont Cabin Fever et Hostel), Kerry Conran (le medley synthétique Sky Captain et le Monde de Demain), et dans une moindre mesure Zack Snyder (le docteur ès diplomatie qui remake Zombies sans le propos politique, qui adapte 300 sans le propos historique...), c'est-à-dire une tripotée de fanboys naïfs trop heureux qu'on leur donne les moyens de refaire ce qui les faisait rêver pour se poser deux secondes les questions nécessaires à une mise en image correcte voire iconique de leurs sujets.
Et voici donc que le plus atteint d'entre tous succède au grand John McTiernan... Dur. Le travail effectué par McT sur ses Die Hard (et le spin-off officieux mais indispensable Last Action Hero) était d'une importance considérable tant au niveau de la mise en scène "académique" (Die Hard 1) que de l'introduction dans le cinéma populaire d'une réflexion post-moderne sur la perception de la fiction et du réel (Last Action Hero et le gigantesque Die Hard 3). Si l'on met de côté l'opus 2 exécuté par le bourrin Renny Harlin, on pouvait penser que la boucle était bien bouclée et McClane d'aspirer à une retraite méritée, ce qui était trop beau. Il ne fallait évidemment pas ici espérer retrouver les vertiges filmiques de McTiernan. Encore moins une quelconque réflexion visuelle. Len Wiseman nous a déjà prouvé par deux fois avec les ténébreux Underworld que ses idées de mise en scène ne dépassaient jamais celles du plus commun des films amateurs visibles sur Youtube. On pouvait donc s'attendre au pire, mais alors à ce point...
Die Hard 4 est un film si moche et si débile que l'on ne sait par où commencer. En effet, ce métrage contient plus d'incohérences que toute la filmographie de Bruno Mattei. Mesurez l'exploit. Les festivités débutent avec le jeune hacker qui dialogue sur le Net en utilisant son nom civil comme pseudonyme. Il y a mieux pour ne pas se faire repérer, mais attention, l'honneur est sauf, il l'écrit en leetspeak. La classe. Pas top sécurité, mais la classe. Apprécions également la tactique fine des terroristes qui vont jusqu'à planquer des pains de plastique dans les PC des hackers (qui ne remarquent rien malgré les boîtiers transparents…), et au cas où un kilo de C4 ne serait pas suffisant, un commando attend au coin de la rue. On peut se poser la question de l'intérêt de faire péter des immeubles entiers quand on dispose de tueurs discrets à proximité des cibles, mais les impératifs pyrotechniques de Wiseman ont des raisons que la raison dramaturgique ignore. Ces mêmes terroristes prendront plus tard la peine de se vêtir avec les équipements du FBI, de maquiller un hélicoptère en engin du Bureau, pour infiltrer en toute quiétude une centrale. Arrivés à la dite centrale et au premier garde croisé, ils sortent les flingues et dégomment tout. Non vraiment ça valait la peine de se déguiser. Discrétion assurée, et au diable la règle hitchcockienne qui veut que pour réussir un film il faut réussir les méchants. A ennemis cons, film con.
T'en fais pas petit, dans 6 secondes ton jouet va tomber sur ton clavier, ton PC va exploser , le souffle détruira l'étage, mais les flammes s'arrêteront pour nous épargner.
Continuons avec la scène du pont. Halala, le pont, quelle rigolade. Tentons de résumer brièvement la séquence, parce que même avec le recul mon cerveau ne veut toujours pas y croire : McClane conduit un semi-remorque, sous une autoroute surélevée. Un F-35 se pointe, et tire un missile sur le camion. Un pilier de l'autoroute s'interpose (oui parce que les accessoires et éléments de décors interviennent pour sauver McClane en toutes situations, nous y reviendrons plus tard, dans le paragraphe "Objets inanimés et scénaristes, avez-vous une âme ?"), McClane est secoué par l'explosion, nous le voyons continuer de conduire, l'avion de chasse le chasse. Et environ quinze secondes plus tard, plan large (je m'en souviens parce qu'ils sont assez rares dans ce film, les plans larges) : toute l'autoroute s'effondre. Et j'essaie de me souvenir : pourquoi elle tombe cette saloperie d'autoroute ? Non, c'est quand même pas à cause du pilier défoncé ?! Un pilier manquant fait s'écrouler dix kilomètres de route ? Ok. Somptueux.
Et ce n'est pas fini : McClane survole Washington en hélico sans être inquiété par les autorités (hautement improbable), une explosion décide finalement de pas finir sa course afin de permettre aux deux héros de vivre, McClane fonce dans le tas à l'aveugle avec un 4x4 et prend le risque d'embarquer le jeune hacker (heureusement il n'embarque que la méchante ; qu'il est fort), McClane encore, sort de chez Kevin Smith précipitamment et repart avec une voiture alors qu'il était venu en hélico, sans que rien auparavant ne laisse présager cette action. Remarque anodine, mais qui illustre l'obsession geekesque de Wiseman pour les figures codées du genre au dépens de la mise en scène. Il voulait sa scène du héros quittant les lieux décidé et revanchard ; il la fait, en dépit d'une certaine rigueur quant aux connexions logiques de scène à scène. Ce qui sur le papier n'est pas bien grave puisque très souvent appliqué au cinéma, se voit ici comme le nez au milieu de la figure, la faute à un réa obnubilé par ses effets :
"Je suis le héros, je suis colère, je m'en vais, tadin ! Ça y est je sus dehors… Bon ben je prends cette voiture et tant pis".
Et non préoccupé par les bases de la mise en scène :
"Je suis le héros, je suis colère, je fixe le vide en plan rapproché et crée une tension". Ellipse. "Je suis le héros, je suis dehors, je prends la caisse de mon nouveau pote qui m'a donné les clés pendant l'ellipse".
Autre facétie wisemannienne qui me plaît beaucoup : McClane, caché derrière un mur, observe les bad guys quitter la base à bord de plusieurs camions. Plan suivant : McClane atterrit sur le toit d'un semi-remorque. Soit il a quatre mètres de détente verticale sèche, soit il y avait comme un problème dans les axes de regards des plans précédents.
Jusqu'ici ce n'étaient que des peccadilles, les symptômes récurrents des cinéastes qui pensent qu'il suffit de faire "boum boum" pour engendrer un bon film d'action. Attardons-nous maintenant sur l'aspect le plus grave, à savoir le ratage total du traitement de l'anti-héros John McClane, prouvant, s'il était nécessaire (et à la vue de l'accueil critique et publique délirant de cette bouse, il est absolument nécessaire de le rappeler), que Wiseman ne comprend absolument rien à ce qu'il voit, et donc en conséquence à ce qu'il filme. McClane a marqué le public parce qu'il est à la base "monsieur tout le monde" : simple flic, mauvais mari, père de famille dépassé, phobique de l'avion, alcoolique. Rien de super héroïque. Ce qui en fait un personnage à part, c'est que si une mouette défèque, ça tombe forcément sur ses pompes. Et à cette tare, vraisemblablement amplifiée par une déformation professionnelle, il oppose un pragmatisme, un bon sens, une intelligence et un sang froid à toute épreuve, que masquent mal sa nonchalance et sa bad ass attitude de pur cowboy yankee. C'est pour cela qu'il est un dur à cuire, un emmerdeur indécrottable qui s'en sort toujours, un "die hard". Et c'est surtout pour cela qu'il est un héros.
Mais tout ce qu'a retenu Leneuneu Wiseman des Die Hard sont les "pif paf pouf", les "boum bam bim" et les "Yippi kai". Selon lui, McClane se sort toujours des pires situations grâce à une ahurissante chance de cocu, point barre. C'est simple et limpide (enfin autant que le montage puisse nous laisser comprendre ce qu'il se passe) : dans Die Hard 4, John McClane ne vainc jamais grâce sa force ou son intelligence, mais à chaque fois avec le concours d'une chance honteuse : Premier face à face avec Matt le jeune hacker, celui-ci lui ment, hop, ses voisins réglés comme des coucous suisses sortent de leur antre pour éventer le mensonge. McClane tire en arrière sans viser... hop, il fait mouche. Il est ensuite en très mauvaise posture dans l'appartement de Matt, hop, une figurine tombe précisément sur la touche "suppr" de l'ordinateur, déclenchant une bombe (et là encore, grande figure de style wisemannienne : faire intervenir le destin scénaristique pour un climax de séquence, c'est déjà limite, mais en plus sur un élément à peine acquis par les spectateurs, c'est-à-dire la touche "suppr" piégée, ça rejoint les atrocités qui pullulent dans les scénarii écrits à l'adolescence). Une voiture chute sur les deux héros, hop, deux autres arrivent de derrière et servent d'obstacles. Un hélico rempli de gus armés menace McClane, hop, il prend une voiture, fonce contre un pilier, saute en marche en risquant sa vie dans l'hypothèse totalement improbable que la voiture décolle et pulvérise l'hélico. Le sang froid et l'intelligence de McClane en prennent un sacré coup (mais il récidivera quand même lors la séquence à la centrale). Un avion le poursuit, hop, un accessoire tombe dans le réacteur. Etc. McClane ne réfléchit donc plus. Il fonce, il dégomme, il casse tout et compte sur le hasard et les malentendus pour réussir. Ainsi, le personnage principal est exactement à l'image de son metteur en scène.
Suspension volontaire d'incrédulité ou d'intelligence ?
Et parlons-en de la mise en scène... Car combien même on a beau expliquer pourquoi de telles incohérences et ficelles scénaristiques sont les antinomies absolues d'un Die Hard, et surtout de n'importe quel vrai film de cinéma, pour peu que l'on ait suffisamment d'amour propre pour ne pas se considérer comme spectateur débile acceptant de donner son fric pour voir des voitures s'envoler sans raison, il y en aura toujours pour vous dire que "le but de ce genre de films c'est de ne pas réfléchir, mais kiffer. Alors hein, tais-toi et laisse-nous être des vaches à lait dociles", ignorant que si McTiernan avait abordé ce genre avec le même déni d'intelligence qu'eux, on ne parlerait plus de John McClane depuis décembre 88.
Le cinéma selon Wiseman se résume à 90 % de gros plans en longues focales, ne durant jamais plus d'une seconde et demi, quelque fois des plans américains, mais exclusivement en contre-plongée (tension, menace, mise en valeur, tout ça, sauf que même les perso et actes les plus anodins sont filmés ainsi), et il saupoudre quand il y pense de travellings avants rapides au steadycam car c'est de l'action tout de même ! C'est important de foncer sur l'agent du FBI qui ne sert à rien de tout le film lorsqu'il déclame le genre de phrase qu'on entend dans 92% des fictions policière (mais au moins Len a eu sa petite figurine de style, il est content). En écho nous aurons droit exactement au même plan, lorsque ce même agent enfile un gilet pare-balle à la fin ; il doit y avoir un sens caché sur cette façon de le mettre en image. L'ironie de cette mise en image limitée se délecte lors de la séquence de McClane contre l'hélicoptère au début du métrage : les méchants suivent l'action avec les caméras de sécurité de la ville. Et nous pouvons nous rendre compte qu'ils ont eux, sur leurs moniteurs, de meilleurs points de vue sur l'action que nous, public. Aberrant.
La photo est au diapason, c'est-à-dire hideuse, et cela sans discussion possible. Si je conçois que tous les goûts sont dans la nature, ici j'aurais vraiment, mais alors vraiment du mal à croire que quelqu'un puisse défendre l'image de ce film, qui se situe au croisement du téléfilm Est-Allemand de 1974 et du souvenir amateur en vidéo HI8 sans balance des couleurs. On passe du vert néon au bleu filtre soleil, sûrement dans l'optique de suivre la voie naturaliste du troisième opus adapté aux machines de prises de vue modernes : le téléphone portable. Le montage est lui immonde, histoire d'être cohérent. Là aussi s'il y a des déments pour le défendre, je les encourage à décortiquer les scènes d'action, ou plus simplement l'instant où McClane et Matt ouvrent chacun une trappe : McClane ouvre la sienne facilement, le hacker n'y arrive pas et dit que la sienne est sûrement scellée, amenant le running gag du geek sans force face à McClane la barbaque. Et là, à peine a-t-on le temps de se mettre en attente de la chute du gag récurrent qu'un cut direct et abrupte enchaîne sur un plan en contre-plongée (évidemment...) montrant les deux trappes ouvertes. Du montage à la hache donc, qui ne cherche jamais à comprendre où et quoi couper, oubliant qu'avant être une histoire de vitesse d'enchaînement, le rythme est affaire de logique.
On se dit qu'à proposer deux heures durant du n'importe quoi filmé au petit bonheur la chance par la seconde équipe, Wiseman arrivera bien à procurer UN moment de cinéma, un vrai bon moment de pur cinéma. On y croît lors de la séquence où McClane grimpe sur le toit de sa voiture après la série de carambolages. Mis en scène avec emphase et moult travellings circulaires et pompiers, on ose un instant se dire "ça y est, c'est là". C'est là que Wiseman, d'un éclair de génie lointain va nous agencer une "jolie scène", voire même une idée de cinéma, proposer un truc, tenter de faire passer un message en se servant uniquement d'images. On se dit que là, alors que le grand John McClane de la police de New York porte son regard au loin, survolant tous ces citoyens qu'il a tant de fois sauvés dans l'anonymat, le réalisateur va structurer une belle idée qui prendra corps chez le spectateur, du style "ces gens là ne savent pas qui est ce chauve debout sur la voiture, mais en fait c'est un putain de héros qui en prend plein la tête pour vous". De l'émotion quoi. De l'Icône. Du Mythe ! Allez Len, vas-y ! Puis McClane descend : "Tous les feux sont verts". Voilà... C'était pour voir les feux. Et surtout ne propose rien d'autre Len, hein. Contente toi d'illustrer, ne profites jamais d'une occasion pour apporter un petit plus, au cas où tu pourrais faire du cinéma. C'est le genre de séquence qui fait rêver les spectateurs pendant des décennies. Des images qui marquent. Inconscient collectif, tout ça. Non seulement Wiseman ne sait pas mettre un personnage culte en valeur, mais en plus il prend soin de le détruire. Tout d'abord en en faisant un gros neuneu qui se jette partout en croisant les doigts, et ensuite en utilisant le seul plan cadré et composé (horriblement mal composé mais composé tout de même, avec cadre, premier plan, profondeur de champ, etc) durant la séquence où McClane fait la morale au(x) hacker(s). Vachement yippie kai mother fucker comme attitude...
Allez, histoire de finir sur un sourire, repensons à ce plan ridicule, digne d'un gros Z, où l'on voit stoïquement le pilote du F-35 atterrir en parachute pendant 5 longues secondes, soit quasiment trois fois la durée moyenne d'un plan primordial de Die Hard 4. C'est tellement grotesque, hors de propos, et arythmique que l'on entend presque un executif ordonner : "Des spectateurs se sont plaints après les screen tests, ils veulent savoir ce qui arrivent au gentil pilote ! Allez me tourner ça sur le parking !!").
Gloire soit donc rendue à Len Wiseman, il a réussi l'impossible : Tuer John McClane. Sous les vivas de la presse. Live Free or Die Hard Réalisateur : Len Wiseman Scénario : Mark Bomback & David Marconi d'après un article de John Carlin Production : Michael Fottrell, Arnold Rifkin, Bruce Willis, William Wisher Jr… Photo : Simon Duggan Montage : Nicolas De Toth Bande originale : Marco Beltrami Origine : USA / GB Durée : 2h10 Sortie française : 4 juillet 2007