L'Etrange Festival 2017

Enfers ordinaires  

Affiche L'Etrange Festival 2017

Paris, forum des Halles, rue du cinéma : le Forum des Images a connu des jours meilleurs, mais il n'est jamais aussi animé que lorsqu'il ouvre ses portes aux films "autres" avec son festival de l'Etrange.


Du 6 au 17 septembre dernier, l’équipe de bénévoles de l’Etrange Festival mit un 23ème pavé dans la marre du 7ème art avec une cuvée plutôt relevée. Les précédentes éditions avaient érigé les statues de quelques habitués, assurés de figurer à la prochaine sélection. Cette année, que nenni, on verra peu de têtes connues, tout au plus une concession faite à Sono Sion avec la projection de Tokyo Vampire Hotel qui ne fit pas une très forte impression à l’auteur de ces lignes, pourtant fervent défenseur des débordements du Japonais. L’Etrange cuvée 2017 a eu la bonne idée de célébrer le fantastique espagnol en ouvrant ses portes à l’immense Alex de la Iglesia et au non moins fréquentable Jaume Balaguero pour des cartes blanches de qualité. En outre, il fut donné un bel hommage au festival catalan de Sitges qui fête ses 50 ans d’existence, occasion de savourer une poignée de perles du cinéma de genre ibérique, dont le plus mémorable sera le Angoisse de Bigas Luna. Côté nouveautés, on baigne dans le polar froid et la fable sociale souvent aux côtés d’antihéros en territoire hostile (prison, bar, foyer, cité, pays d’accueil… et même le cinéma) en quête d'une salvatrice issue. Mais pour la trouver, il faudra traverser l'enfer.


LES NERFS A VIF
La bande la plus percutante de cette édition est plus déstabilisante qu’étrange. Une Prière Avant L’Aube agrippe le spectateur, le secoue et lui balance une série d’uppercuts qui ne se laisseront pas oublier de si tôt. Quand bien même nous sommes sur un genre balisé qui en a remontré auparavant, à savoir le film carcéral. Le responsable est Français, Jean-Stéphane Sauvaire, qui revient neuf ans après Johnny Mad Dog avec lequel il se penchait sur la vie des enfants soldats d'Afrique, sujet déjà difficile sur un microcosme peu glamour. Dans la même veine, Une Prière Avant L’Aube adapte le récit du boxeur Billy Moore, qui fut emprisonné plusieurs années à Klong Prem, prison thaïlandaise aux conditions de vie inhumaines. Plongé dans une arène où il ne maîtrise aucun code, pas même la langue, l’Anglais doit survivre.

Une Prière Avant L'Aube

Cet enfermement, le réalisateur le fait ressentir dès l'arrestation en ne déviant pas un instant du point de vue de Billy (Joe Cole, vu dans la série anglaise Peaky Blinders). Ni contact avec l’extérieur, ni discussions venant briser sa solitude, ni traduction aux invectives de ses gardiens et codétenus : le parti pris radical de Sauvaire aurait pu s'avérer aliénant pour le spectateur mais ne fait que l’immerger un peu plus dans la psyché du protagoniste. Bien que ce Billy-là ne soit pas le Billy Hayes de Midnight Express (il a quelques rounds derrière lui), l’identification fonctionne à deux cent pour cent. Nous voilà fin prêts à recevoir les coups à ses côtés, à traverser cet enfer, mais aussi à trouver une forme de rédemption dans des compétitions de muay thai (mais n’en dévoilons pas trop). 
Le traitement naturaliste et le recrutement d’anciens détenus pour simuler un véritable environnement carcéral donnent à cette histoire vraie le cachet qu'elle mérite. Et n’en paraît pas moins incroyable. Prévu en salles dans quelques mois, Une Prière Avant L’Aube a de fortes chances d’être le film (français) de l’année 2018.



Une Prière Avant L’Aube de Jean Stéphane Sauvaire, sortie salles : avril 2018


UN DERNIER VERRE AVANT LA GUERRE
Il est difficile de parler de cinéma de genre espagnol sans citer Alex de la Iglesia. L'auteur du Jour De La Bête a acquis dans son pays un statut réservé à peu de cinéastes, et ce sans renier le côté frondeur de ses premiers films. Invité à cette édition foncièrement ibérique de l’Etrange, il n’a pas pu se rendre à la première projection française de son nouvel opus (et unique, pour cause de sortie directe en VOD et DVD/BR). Mais son absence n’aura pas amoindri le plaisir car Pris Au Piège est bien le meilleur Alex de la Iglesia depuis Un Jour De Chance, déjà présenté en ces lieux en 2012. Le trublion rassemble dans un bar de Madrid des personnages de tous horizons avant d'y faire abattre un des clients. Le sniper a visiblement décidé de flinguer quiconque oserait quitter les lieux. Coincés, les occupants doivent apprendre à se connaître et à survivre en mettant de côté leurs divisions. D’autant plus que le gouvernement, loin de pouvoir les aider, pourrait être le coupable de l’attaque...

Pris Au Piège

De la Iglesia reste fidèle à lui-même et ne transformera pas cette cohabitation forcée en un épisode de Cheers. Si les personnages ont tous un aspect attachant et finissent par se supporter, ils n’en demeurent pas moins en lutte pour leur survie. Pas affreux, sales et méchants en apparence, mais pas non plus très beaux à l’intérieur, juste une parabole sur la jungle urbaine dans laquelle chaque tare est prétexte à éliminer son porteur. Il y a surtout une évidente maîtrise du suspens et des enjeux qui tend ce Pris Au Piège à mi-chemin entre le De la Iglesia d’inspiration hitchcockienne (Le Crime Farpait, Un Jour De Chance, Crimes A Oxford) et le nihiliste aux tendances western italien (Mes Chers Voisins, Le Jour De La Bête). Mais à l’instar d’Un Jour De Chance, la satire sociale est troublante que féroce, les personnages plus humains que caricaturaux, le cinéaste ayant laissé derrière lui un extrémisme qui persistait encore dans Balada Triste ou Les Sorcières De Zugaramurdi. Le message n’en est que plus efficace.



Pris Au Piège d'Alex de la Iglesia, sortie en VOD : 31 août 2017, sortie DVD/Blu-ray : 5 septembre 2017


ATTENTION LES YEUX...
La rétrospective "50 ans de festival de Sitges" a permis de redécouvrir dans des conditions optimales une pépite du cinéma horrifique ibérique, arrivé quelques années avant le boom du cinéma de genre espagnol. Dès 1987, Angoisse anticipait la folie de la mise en abyme qui sera popularisée par Wes Craven à travers les Scream : un fils obéissant vit avec sa môman (Zelda Rubinstein, la medium de Poltergeist) dans une grande maison peu rassurante. Celle-ci pratique une forme d’hypnose qui le pousse à tuer, et collecter les yeux des victimes. Mais le fiston commence à échapper à son génitrice et décide de faire ses petits crimes de son côté. Des frissons en perspective et pas de mensonge sur la marchandise pour les spectateurs venus mater Mommy en cette banale soirée (en apparence ?). Mais après une demie heure de projection, une adolescente venue au cinoche avec sa meilleure amie commence à ressentir bizarrement la projection, tandis que d’étranges phénomènes se produisent dans le cinéma.

Angoisse

Contrairement à Craven et la vague méta qui suivit, Bigas Luna (cinéaste déviant connu pour avoir révélé Javier Bardem puis Penelope Cruz) n’avait que faire des références. Plus audacieux, il alla jusqu’au bout de son expérimentation en introduisant le tueur de son film dans un cinéma (qui diffuse Le Monde Perdu) et en réduisant par un montage en trompe l’oeil les repères entre le film et "le film dans le film". La différence entre réalité et fiction s’estompe, puis la réalité devient cauchemar. Mais Luna ne se contente pas de circonscrire l’horreur à la salle : il ne laisse pas non plus d’échappatoire au spectateur sensible qui sera parti prendre un peu l’air dans les toilettes, le happant en premier tandis que l’étau se resserre sur la salle, ne laissant plus la possibilité de s’évader. Regarder Angoisse dans une salle de cinéma ne se fait pas tous les jours, et se révèle être une expérience malsaine et claustrophobique.




DESPERATE ASSHOLE
Femme au foyer dépressive exploitée par un mari infidèle, Jill ne trouve plus de solution à son quotidien. Puis commence à se comporter comme un chien méchant... 
Un tel pitch au cœur de l’Etrange Festival est la porte ouverte à un pamphlet féministe trash avec un soupçon de grotesque. Contre toute attente,
Bitch abandonne très vite le point de vue de Jill, ne cherchant pas à aller plus loin que l'image traumatique d’une bête féroce tapie dans l’ombre se recouvrant de ses excréments. Il colle dès lors aux basques du mari, incapable autocentré qui doit gérer seul la charge familiale et la honte de la déshumanisation de sa femme (la "salope" du titre est bien la femme au foyer démissionnaire). Le défi est dès lors d’accepter de suivre ce mari irresponsable qui n’a d’autre choix que d’enfermer dans la cave la créature qu’il a contribué à créer. 

Bitch

Contrebalancé par l’empathie de la sœur de la victime, le très bon Jason Ritter (mari à la ville de l’actrice/réalisatrice Marianna Palka) a un boulevard devant lui en comique de situation, qu’il emprunte avec talent et délectation, bien aidé par des seconds rôles castés aux petits oignons. Le classicisme relatif de la forme (on voit peu de comédies de mœurs aussi bien écrites) côtoie la gravité et l’émotion dans un bel équilibre. Du déni à l’affrontement de la folie en passant par la prise de conscience, on suit au final cette famille pleine de défauts avec une empathie certaine. Une gageure lorsque se trouve en face une femme que la souffrance a rongée au point de basculer dans la folie. Marianna Palka, déjà primée au festival de Sundance avec Good Dick, a réussi son coup.

Bitch de Marianna Palka, sortie indéterminée


FAIS COMME L'OISEAU
Il y a trois ans, les canins avaient déjà fait une révolution très remarquée à l’Etrange à travers le puissant White God de Kornel Mundruczo. Le réalisateur hongrois habitué de Cannes est de retour avec un septième long, La Lune De Jupiter (rien à voir avec notre président). On y suit Aryan, jeune réfugié syrien qui se fait tirer dessus par un garde-frontière alors qu’il cherche à passer la frontière hongroise. Il se met alors à voler comme s’il avait été transformé en ange. Chirurgien déchu suite au décès d’un de ses patients, Stern arrondit ses fins de mois en aidant à des migrants à s'évader des camps où ils sont parqués. Il prend bientôt Aryan sous son aile, utilisant les dons du réfugié pour se faire un peu plus d’argent. Ils finissent par se rapprocher. Mais le garde-frontière coupable du tir est bien décidé à supprimer Aryan.

La Lune De Jupiter

La Lune De Jupiter jongle avec la crise des migrants et le regain de la spiritualité dans une société dénuée de repères, deux thèmes encore trop chauds pour être abordés de façon aussi frontale. Ceci explique sans doute son accueil mitigé sur la Croisette où il fut souvent jugé, visiblement à tort, comme un film simpliste. Car nous retrouvons bien le même réalisateur que derrière White God, expulsant le spectateur hors de sa zone de confort, dans une réalité sociale brutale et sans véritable espoir. Cette fois à travers des protagonistes précaires qui subissent leur vie, par une une photo terne, des plans-séquences habiles (la traversée des migrants est... immersive) et une réalisation à vif. On retrouve également l’élément inattendu, très "cuaronien", qui vient tempérer cette noirceur : la création de cet "ange" qui doit évoluer dans un univers cynique mais parvient contre toute attente à imposer des moments de contemplation, flottant littéralement au-dessus de la fourmilière urbaine. La religion est bien au centre du parcours du garde-frontière, déterminé à supprimer l’objet de sa culpabilité et de celui du chirurgien, qui perçoit une voie vers la rédemption. Mais elle n’est que surface, reflet passé d’une nécessité de nouvelles idées fortes pour reprendre le contrôle sur un monde horizontal et aliénant.



La Lune De Jupiter de Kornel Mundruczo, sortie salles : 22 novembre 2017


DUEL
D’immigration, de réalité sociale amère et de religion, il en est aussi question dans Cold Hell, le dernier long-métrage de l’Autrichien Stefan Ruzowitzky. L'auteur d’Anatomie (17 ans déjà !) tricote un thriller mâtiné de polar dans lequel évolue Özge, une immigrée turque chauffeure de taxi. Pratiquant la boxe thaïlandaise et évoluant en marge de sa communauté religieuse, Özge est une paria peu portée sur le dialogue. Comme si cela ne suffisait pas, elle est témoin du meurtre horrible de sa voisine. L’œuvre d’un tueur en série fanatique religieux bien décidé à en finir avec le seul témoin de ses crimes. Bien que décidée à régler l’affaire seule, elle devra compter sur l’aide de Christian Steiner, un des flics enquêtant sur l’affaire.

Cold Hell

A première vue, Cold Hell a nettement plus sa place à Beaune qu’à l’Etrange et pour cause, il était bien au programme du festival du polar 2017. Ruzowitsky a le courage de décrire un milieu que l’on voit peu au cinéma compte tenu de la discrétion des productions germano-autrichiennes : celui de la communauté turque germanique, et particulièrement de femmes musulmanes en rupture avec la tradition, sans pour autant avoir été intégrées à la société occidentale. L’affrontement d'Özge avec le tueur, autoproclamé exécuteur de musulmanes ayant quitté le "droit chemin", fait écho au père de la jeune femme, religieux pratiquant et pédophile : les deux figures se servent de l’autorité dont ils sont investis pour la détourner. Au milieu de ce microcosme mortifère, le flic fatigué flanqué d’un père atteint d’Alzheimer incarné par Tobias Moretti avec une grande justesse fait figure de chevalier peu fier sans aucun destrier. Ponctué de scènes d’action très bien exécutées (dont une belle poursuite en voiture), Cold Hell ne brillera pas par son originalité, prenant à son compte beaucoup de poncifs du polar. Ce sont ces personnages d’une rare vérité et leurs interactions qui en font la force. Dans le rôle d'Özge, Violetta Schurawlow crève l'écran, et ce n'est que son premier film.



Cold Hell de Stefan Ruzowitzky, sortie indéterminée


ATTACK ZE BLOCK
En clôture de cette 22ème édition, nous retrouvons Mutafukaz, adaptation de la BD de Guillaume Renard, aka Run. Ce dernier, présent pour l’occasion avec son équipe, se trouve être aussi le co-réalisateur du long-métrage (avec Shujirou Nishimi). On y suit Angelino, curieux personnage qui survit à Meat Ball City, caricature de ghetto. Son quotidien et celui de son coloc Vinze se bornent à des boulots minables, éviter les gangs et donner à bouffer aux cafard qui colonisent leur appartement. Angelino donnerait tout pour être spécial. Il se trouve qu’il l’est un peu puisque des men in black ne tardent pas à le courser. Voilà les deux losers embarqués dans une histoire à base d’extraterrestres piqués à l’Invasion Los Angeles de John Carpenter, de luchadores et de complot sur le réchauffement climatique.
Un bon délire plutôt fun, rythmé, entrecoupé de coups de coudes parfois appuyés mais pas pour autant gênants. Sans vouloir révolutionner le film d’animation, ni réserver de grandes surprises (en a-t-on toujours besoin ?),
Mutafukaz a à son crédit un esprit rentre dans le lard et des personnages qu’on prend plaisir à suivre, s’autorisant parfois quelques partages en vrille. Pour l’instant sans distributeur, il ne fait aucun doute que cette petite escapade à Meat Ball City se retrouvera bientôt en salles.



Mutafukaz de Shujirou Nishimi & Guillaume Renard, sortie indéterminée


PALMARÈS
Prix Nouveau Genre : La Lune De Jupiter de Kornel Mundruczo

Prix du public : Les Bonnes Manières de Juliana Rojas & Marcos Dutra

Grand Prix Canal+ (court-métrage) : le remarquable
Other People’s Head de Stephen Winterhalter

Prix du public (court-métrage) : Un Ciel Bleu Presque Parfait de Quarx




   

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