Vampires

Coups de dents dans la Sierra

Affiche Vampires

En 1998, nul doute que si les célébrissimes Esquimaux Euhouards avaient existé, l’Esquimau du meilleur film boudé par le public aurait été attribué au petit chef-d’œuvre de John Carpenter, Vampires. Vous ne préférez tout de même pas Blade 3, Underworld ou Twilight !?


Finalement, en 2009, on s’est aperçu que le plus grand prédateur des vampires n’était pas Buffy ou Van Helsing mais bel et bien Stéphanie Meyer et les responsables des adaptations de ses écrits. Sous prétexte de moderniser des figures classiques de l’horreur pour la conformer à la cible marketing visée, ils ont vidé de leurs substance les célèbres suceurs de sang désormais créatures asexuées et solaires au service d’une vision rétrograde de la jeunesse et plus particulièrement des jeunes filles. Soit l’antithèse parfaite du classique du genre offert par Big John il y a onze ans, d’une beauté formelle à couper le souffle et renouant avec la puissance transgressive du mythe.


NID DE GHOULES
De ces êtres légendaires, Carpenter n’en fera pourtant pas le centre du récit, préférant s’intéresser aux mercenaires chargés de leur traque et de leur extermination. Des vampires qui fondent ici une communauté à la limite de la persécution puisque ce sont eux qui se feront agresser les premiers par Jack Crow (James Woods) et son équipe. D’emblée, Carpenter s’accapare les codes du genre pour construire un récit où les créatures de la nuit, si elles sont loin d’être présentées comme des victimes, nous apparaissent éminemment plus contrastées que dans les sempiternelles luttes manichéennes.
Bien que caractérisées à la truelle, mis à part Valek qui bénéficie d’un peu plus d’attention de la part du réalisateur, et bénéficiant d’un temps de présence assez réduit, il n’en reste pas moins que leur mort (ils brûlent, que dis-je, ils explosent au soleil !) sera entachée d’un certain malaise. Harponnés par Crow et ses sbires, ils seront traînés hors de leur refuge pour être exposés au soleil, les suppliciés lâchant des cris d’effroi et d’horreur vraiment dérangeant. Un sentiment accentué par la succession elliptique des mises à mort, le montage enchaînant les plans des vampires tirés à l’extérieur, leur combustion et Montoya, le partenaire de Crow, sifflotant à chaque extraction. Une véritable routine pour ces tueurs de vampires.
Et ce n’est que la première séquence. Jouant à fond l’iconisation virile et l’excitation machiste, ces personnages présentés comme les héros, de courageux croisés investissant un dangereux nid de vampires, se révèlent des brutes écervelées hilares en comptant les crânes calcinés reposant sur le capot de leur véhicule. Voilà ceux à qui Carpenter nous oblige d’entrée à nous identifier. Seul le leader, Jack Crow semble préoccupé puisqu’il manque à l’appel le maître vampire censé demeurer aux côtés de ses disciples.

Il est intéressant également de noter un autre renversement, celui d’un motif habituellement employé par Carpenter et qui est l’assaut d’une bâtisse. Généralement, il nous le fait vivre de l’intérieur, le groupe réfugié étant celui qui intéresse le réalisateur. Il va jusqu’à subvertir ses propres codes. La tension naîtra cette fois-ci de l’attente, de la latence de la riposte envers  ces hommes surarmés progressant dans la maison. Nous ne connaissons pas l’ampleur du danger mais nous soupçonnons sa nature de par le titre du film (Vampires, peu de chances de croiser des loups-garous) et évaluons la grandeur de la menace aux regards intenses lancés par Crow vers la porte de la maison et la manière du groupe d’arriver et prendre position, rappelant des postures et des mouvements tirés du western.

Vampires
 

Un genre dont l’affection de Carpenter est maintenant reconnue et qui se manifeste tout au long de sa filmographie de manière plus ou moins souterraine, est clairement envisagé de façon plus directe depuis le génial Los Angeles 2013 pour s’affirmer ici et exploser avec le grandiose baroud d’honneur que constitue Ghosts Of Mars. Carpenter adore le western, son maître à filmer est Howard Hawks et il rêve depuis toujours de filmer ses propres westerns. Il a toujours parsemé ses films de renvois plus ou moins explicites mais n’a jamais pu se frotter franchement avec un genre tombé en désuétude.  Au regard des films précédents et de leur réception publiques, on peut sans peine imaginer que ce sont les fours successifs et de plus en plus prononcés qui ont persuadé le maverick de donner libre cours à ses envies. Et non pas la reconnaissance et le pouvoir acquis par Carpenter au sein d’une industrie qui l’a toujours méprisé. Faut le comprendre, sa tentative de renouer avec une anticipation plus classique (Le Village Des Damnés) fait un flop, le public n’accepte pas mieux son déstabilisant Antre De La Folie et comble de tout, même le retour de l’icône badass par excellence Snake Plisken (Los Angeles 2013) échoue à rameuter les foules. Quitte à se vautrer au box-office, autant le faire en beauté, les armes à la main.


JOUISSANCES
S’il adapte le roman de John Steakley c’est qu’il perçoit tout de suite l’énorme potentiel de cette histoire se déroulant au Nouveau Mexique, la possibilité d’en faire un mélange détonnant de fantastique et de western. Il y bien eu un précédent, le sublime Aux Frontières De L’Aube de la non moins sublime Catherine Bigelow , mais au récit initiatique et aux tourments émotionnels des vampires, Carpenter préfère un récit percutant et très premier degré. Le scénario est seulement un prétexte pour mettre à l’épreuve l’anti-héros Jack Crow. Cette histoire de black cross, d’exorcisme inversé et de cérémonie à parachever pour permettre au vampire originel Valek de briller au soleil, de se déplacer sans risque en plein jour, on s’en fout un peu. Non, l’important réside essentiellement dans les relations qu’entretient Crow avec ses commanditaires ecclésiastes, son ami Montoya et les femmes. Comme tout bon héros carpenterien qui se respecte, Crow ne reconnaît aucune autorité et n’obéit à aucun dogme ou doctrine, fussent-ilssacrés. S’opposant sans cesse au cardinal Alba, il molestera sans vergogne le pauvre père Adam Guitteau qui se fera rouer de coup et couper la main droite. En contrepartie, Crow se montre d’une indéfectible loyauté et amitié envers son partenaire Montoya et plus tard le père Guitteau qui aura gagné entre-temps ses galons d’exterminateurs de vampires. Encore une caractéristique chère au cinéma de Carpenter, les hommes et femmes se révèlent dans l’action.

Plus problématique est sa façon de traiter Katrina (envoûtante Sheryl Lee), n’hésitant pas à la malmener. D’ailleurs, ce personnage cristallisera les attaques subies par le réalisateur taxé de misogynie puisque ce seul personnage féminin est une prostituée qui conservera la vie sauve une fois mordue seulement parce qu’elle servira de lien télépathique avec Valek et qui sera en outre ligotée et frappée par Montoya. Pourtant, Carpenter saura en faire un personnage secondaire d’importance puisqu’elle nouera une relation passionnelle avec ce même Montoya.
La belle Katrina qui sera l’objet de la plus sensuelle et excitante des morsures, Carpenter n’éludant pas le rapport au sexe que le mythe vampirique entretient. Une fascination pas seulement charnelle mais également de pouvoir puisque l’immortalité offerte par le baiser mortel de ces créatures est au centre des manigances du cardinal.

Vampires
 

En tant que spectateur, on jouit de la sauvagerie et de la bestialité des actions, Carpenter s’étant entouré des magiciens du studio KNB pour des effets spéciaux sanglants et impressionnants (Ah, cet homme coupé en deux, cette décapitation, d’un prêtre qui plus est !), pour flatter à merveille nos plus bas instincts. Et en matière de jouissance, celle de Jack Crow est plutôt croquignolette, celui-ci préfère occire du vampire (il faut le voir planter avec vigueur un pieu dans le crâne) que de participer à l’orgie (il reste d’un calme surnaturel face à l’aguichante Katrina). Cependant, Crow n’est pas moins intéressé par le sexe qu’il ne l’envisage sous un aspect de pure domination. Autrement dit, pour Jack, ce qui compte c’est de montrer qui a la plus grosse ! Un étonnant concours de bites qui infuse le métrage de manière très ironique et donc jouissive. Ainsi, Crow multiplie les allusions au père Guitteau auquel il demandera, par deux fois, s’il a le bambou, s’inquiète de l’efficacité de la tuyauterie de Valek au bout de 600 ans, on le verra juste avant l’attaque ouvrant le film exhiber avec fierté au milieu de ses partenaires son énorme arbalète, enfin, il finira par embrocher Valek au bout du pic servant de socle à la croix de Beziers de manière assez équivoque.

Vampires
 

Ce plaisir des pénétrations par enfoncement d’objets phalliques (pique, pieux) ou morsures (n’oublions pas Montoya s’abandonnant à l’extase de l’étreinte mortelle de Katrina) intrinsèquement lié au vampirisme, Carpenter le répercute tout le long de son métrage.
Mais là où le film se montre le plus passionnant, c’est dans sa manière de reprendre à la fois les codes du western et du film de vampire pour les confronter. Deux mythes classiques fondateurs des genres cinématographiques les plus usités (le western et le fantastique) et notamment par Big John lui-même. Avec ce film, il s’interroge sur les conditions de leur cohabitation ou si la puissance de l’un annihilera l’autre. Soit un film à la frontière de deux genres.


FRONTIERE(S)
Si l'on peut s'étonner de prime abord que Carpenter aborde si tard dans sa carrière un monstre mythologique tel que le vampire, il apparaît que ce choix correspond parfaitement au thème parcourant sa filmographie. Plus que la représentation du Mal au travers d'une figure marquante ou immédiatement identifiable, Big Daddy John s'intéresse en fait à son influence, sa propagation. Sa circulation. Depuis Assaut, on peut même penser que ce Mal trouvant à s'incarner dans différentes enveloppes (le gang d'Assaut, Michael Myers, une chose protéiforme, l'anti-Dieu, les enfants du Village Des Damnés) est le même passant de proche en proche, de film en film, et mettant à chaque fois à l'épreuve une communauté, un groupe dont la caméra de Carpenter enregistrera les réactions. Une sorte de sociologue de l'horreur. Une approche quasi-scientifique qui détonne au sein d'histoires fantasmagoriques mais cette opposition est la première frontière sur laquelle évolue son cinéma et qu'il illustre ici une fois encore.

Navigant sans cesse entre raisonnement et ressenti, factuel et irréalité, Carpenter n'hésite jamais à définir scientifiquement le Mal sans occulter pour autant ses spécificités surnaturelles (les groupes de chercheurs persécutés dans Prince Des Ténèbres et The Thing). Ainsi dans Vampires, la traque menée par Jack Crow trouve un développement inattendu dans les mathématiques, ce dernier ayant reporté sur une carte les différentes attaques de vampires qui forment un schéma logarithmique qu'il suffira de décrypter pour détecter les nids. De même la transformation en ghoule est assimilée à la contamination par un virus et il faudra cinq jours d'incubation pour qu'elle soit complète. Une rationalité préférée à la foi aveugle comme le traitement des représentants de l'Eglise l'atteste (responsables il y a six siècles d'avoir engendré Vamek, par passage à tabac d'un prêtre) mais qui accepte naturellement l'existence des vampires. Démythifiés par le dialogue (crucifix et gousses d'ail sont inopérants, ils ne dorment pas dans des cercueils et sont loin d'être des romantiques maudits comme Crow l'énonce à Guitteau) mais dont les images n'altèrent jamais la dangerosité. Carpenter emprunte au western pour les caractériser et imprégner visuellement les décors grandioses (long cache-poussière pour Valek, teintes ocres, ciel crépusculaire prêt à s'abattre sur le ciel bleu), jouant avec les limites de deux genres différents mais également avec la frontière séparant deux sous-genres du fantastique, les films de vampires et de zombies comme lors de ces fantastiques et magnifiques plans montrant Valek et les sept maîtres s'extirper de terre.

Vampires
 

Et puis comme souvent dans son cinéma, la limite entre le bien et le mal est vacillante, la frontière morale entre Valek et Crow demeure ténue (Cf. le comportement du chasseur) et entretenue par Carpenter lui-même qui lie par le biais de deux séquences les deux protagonistes. Tout d'abord lorsque Valek investit le motel où les équarrisseurs se détendent afin de les massacrer, il est filmé au ralenti dans un fondu enchaîné de plans du plus bel effet. Ensuite, lorsque jack Crow reviendra surle théâtre de la tuerie pour nettoyer les lieux (décapiter les têtes des cadavres pour les enterrer et brûler les troncs), il sera filmé de la même manière, Carpenter accentuant par l'image leur indéfectible lien.
A la lisière de cette frontière morale, Crow et ses croisés sont donc les plus aptes à lutter efficacement et librement puisqu’en marge d’une humanité ignorant jusqu’à leur existence ou celle de leurs adversaires. Carpenter demeure fidèle à lui-même, célébrant les marginaux qui bien que mandatés par l’Eglise et opérant de manière ritualisée (reconnaissance des lieux, débarquement, bénédiction, assaut du nid) ne sont soumis à aucune doctrine ou système.

Impossible enfin, dans le cadre d’un film si ouvertement marqué par le western, de ne pas évoquer une frontière physique qui se manifeste d’abord par la succession, l’opposition même, du jour et de la nuit et dont les passages à l’aube ou au crépuscule constituent les moments clés de l’action (le soleil couchant ou se levant sonnant soit l’heure de la curée ou de la fuite), ensuite par une puissante volonté territoriale. Il ne s’agit plus seulement de territoires à protéger ou à préserver mais à conquérir ou à reprendre. Une reconquête de l’Ouest redevenu sauvage martelée par des motifs westernien de plus en plus prégnant mais pas complètement dominant. L’univers carpenterien ne saurait perdurer sans ouverture fantastique (voire maléfique) pour trouver le juste équilibre. C’est une interprétation possible de l’accolade finale entre les deux amigos Montoya et Crow - le premier destiné à devenir la proie du prédateur sans foi ni loi – soulignant un amour sincère comme la certitude que jack Crow aura toujours une raison de vivre.

Vampires
 

Carpenter signe avec Vampires un film magnifiquement travaillé formellement, toujours aussi mordant et irrévérencieux et parfaitement accompagnée comme à l’accoutumée par une musique entêtante à souhait. Indomptable, il termine même le métrage sur la vision de Crow et Guitteau retournant au combat malgré tout à deux contre le reste de la horde, manière frontale pour le réalisateur de signifier qu’il continuera toujours la lutte, qu’il repartira caméra à la main filmer ces splendides hors-la-loi. Vampires est ainsi une formidable répétition à l’épitaphe provisoire que constitue Ghost Of Mars, dernier film en date du Maître, en attendant sa résurrection prochaine…


VAMPIRES
Réalisateur : John Carpenter
Scénario : John Steakley (roman) & Don Jakoby
Producteurs : Don Jakoby, Sandy King, Barr Potter, David Rodgers
Photo : Gary B. Kibbe
Montage : Edward Warschilka
Bande originale : John Carpenter
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h48
Sortie française : 15 avril 1998




   

Commentaires   

 
0 #1 massassi1 le dimanche 12 février 2017 à 15:05
Voici Katrina, au début du film. Dans le scénario, savons-nous si Valek l'a mordue par attirance pour elle ?

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