Ghosts Of Mars

Escape from Rio Bravo

Affiche Ghosts Of Mars

Revoir Ghosts Of Mars, un peu moins de dix ans après sa sortie, provoque toujours autant de plaisir jubilatoire. Et toujours autant d’incompréhension devant certains qualificatifs récoltés. En attendant, on se languit de voir des nanars ou série Z aussi bien torchées !


Au moment de sa sortie en 2001, Ghosts Of Mars faisait à peine frémir le box-office outre-Atlantique et ne récoltait que de l’indifférence de la part des critiques locales. Une récurrence à laquelle Big John s’est malheureusement habitué. Plus surprenant, ce dernier film, avant un hiatus d’une décennie, le coupait d’une frange des fans du réalisateur. Etonnant oui, car il se montre toujours aussi talentueux et plus rebelle que jamais. En gros, certains ont reproché à John Carpenter de faire du John Carpenter !
 

JOHN CARPENTER OF MARS
"Tout est une question de fric à Hollywood, et je suis désolé de vous dire que je ne me sens plus concerné. Maintenant, chaque film doit correspondre à un segment précis du marché de l’entertainment ; avec le développement de la télé par câble et du DVD, il faut se spécialiser pour une fraction du public, et le conformisme est roi. Depuis que je suis tout petit, on fait pression sur moi pour que je devienne quelqu’un que je ne suis pas. Est-ce que je ressemble à un type qui a envie de rentrer dans le moule ? Fuck you !, ça a toujours été ma réponse."
Une réplique sans fioriture - récoltée par Les Cahiers Du Cinéma en janvier 2003, lors de leur tour des grands ducs hollywoodiens pour leur dossier sur le cinéma américain du n°577 - qui exprime l’attitude conservée tout au long de sa carrière par Big John. Un maverick irréductible dont Ghosts Of Mars est le manifeste ultime. 

Que le film de Carpenter soit le troisième, en quelques mois d’intervalle, consacré à la planète rouge n’a aucune espèce d’importance. Déjà parce qu’il s’impose sans mal devant le bon Mission To Mars de De Palma et le mauvais Red Planet d’Antony Hoffman, et surtout parce que son postulat science-fictionnel - le récit se déroule en 2176 sur une planète Mars quasiment terraformée - n’est qu’un prétexte pour déplacer l’action hors de la Terre et livrer son film qui ressemble le plus à un western classique.
Ainsi, les villes minières de la planète sont reliées par une voie de chemin de fer, seul moyen de transport de l’une à l’autre, ce train convoie les forces de l’ordre chargées de transférer le bandit Desolation Williams de Shinning Canyon à la grande ville de Chryse, une équipée dont les uniformes de ses membres s’apparentent à des cache-poussière… 

Ghosts Of Mars
 

Carpenter a toujours aimé ce genre fondateur et mythologique, le déclinant sous diverses formes dans pratiquement toute sa filmographie. Or, depuis Los Angeles 2013 le réalisateur ne se contente plus d’utiliser de simples motifs ou thèmes associés au western, il travaille dans sa matière même et rien à foutre que le genre soit passé de mode. Los Angeles 2013, Vampires et maintenant Ghosts Of Mars sont à chaque fois un pas de plus dans les fondements du genre, où le dernier cité constitue une relecture expurgée de toute urbanité de son modèle absolu, Rio Bravo. Plus encore que Assaut, Ghosts Of Mars est une véritable déclaration d’amour à son maître, Howard Hawks. A vingt-cinq ans d’écart, Carpenter semble boucler la boucle, laissant l’impression étrange de filmer sa propre épitaphe. Une sensation de fin de cycle, de film synthèse, accentuée par les nombreux renvois à ses propres œuvres : le trio Melanie Ballard, Jericho Butler, Desolation Williams fonctionne comme celui, séminal, d’Assaut tout en redistribuant les attributs et les fonctions, un brouillard, ici de couleur ocre, assure la propagation du mal comme dans Fog, Big Daddy Mars, leader des forces de l’ombre, est une version tribale et barbare du clochard émacié interprété par Alice Cooper dans Prince Des Ténèbres, la fin voyant Desolation Williams et Melanie Ballard s’enfoncer dans le hors-champ les armes à la main pour continuer le combat est un décalque de celle concluant Vampires où Jack Crow et le père Guitteau retournait dans l’antre des goules de Valek…
A ces innombrables correspondances, il faut ajouter que le film reprend la structure du film de siège définie par Carpenter, où les antagonismes devront s’unir et coopérer pour survivre. Bref, de quoi entériner aux yeux de certains que Big John n’a plus rien à dire, plus rien à montrer. Là encore, si l’on y prête un peu d’attention, Ghosts Of Mars vient contredire de superbe manière, le manque apparent d’originalité. 


RENAISSANCE D’UNE NATION
Il est vrai que le schéma d’agression acculant les héros dans un lieu clos a un air de déjà-vu mais Carpenter le met en scène avec une telle maestria (opérant des variations dans l’espace décrit, la nature de la menace, le déroulement du siège, son rythme, etc.) que l’on ne saurait bouder son plaisir. En jouant avec les différentes échelles de plan, multipliant les plans larges et d’ensemble pour délimiter le théâtre de l’action avant de se consacrer à des plans plus rapprochés, sur les lieux, les personnages, leur liberté de mouvement se voit de plus en plus restreinte, jusqu’au quasi confinement lorsque la confrontation éclatera dans un environnement exigu. Classique mais parfaitement maîtrisé.
Une volonté de classicisme, dans la réalisation, la caractérisation, qui s’avère une sacrée prise de risque dans une industrie bien souvent gangrénée par la recherche d’une immédiate rentabilité et efficacité. Au contraire, le réalisateur de L’Antre De La Folie prend son temps pour exposer les enjeux, disposer les belligérants, faisant indéniablement monter la tension. Il n’y a que lui pour se permettre un premier affrontement après plus de cinquante minutes de métrage. Il est d’ailleurs conscient de tirer sur la corde, de jouer impunément (dangereusement ?) avec les attentes puisqu’il fait dire à Desolation Williams, répondant à l’interrogation du lieutenant Ballard sur sa manière de se retourner et de se précipiter vers la horde des assaillants : "Ce que l’on aurait dû faire bien plus tôt !". 

Ghosts Of Mars
 

Autre énorme prise de risque, surtout dans ce genre de bande à forte concentration de testostérone, faire des femmes les personnages dominants. Elles le sont déjà par le contexte social et politique puisque la nouvelle société fondée sur Mars fonctionne sur le modèle du matriarcat mais elles se montrent, en outre, les plus aptes à manier le shotgun et décaniller l’adversaire. Mélanie Ballard imposant son autorité en maîtrisant (par deux fois !) à mains nues un des acolytes de Desolation Williams. Une héroïne tenace, transformant ses faiblesses en avantages et qui peut tout à fait être envisagé comme une version upgradé de Laurie Strode, seul autre personnage féminin de premier plan de la filmographie de Carpenter. Un réalisateur qui n’hésite pas à charger ce personnage, rendant l’identification problématique, en faisant de l’officier une accro à une drogue inconnue. Une substance hallucinogène formant dans son esprit des images apaisantes et qui se montrera décisive dans son rejet de la nuée extraterrestre tentant de la posséder.

L’autre figure marquante du film est bien entendu Big Daddy Mars, une vraie tronche de porte-bonheur horriblement belle et fascinante, dont la violence est formalisée, comme celle de Valek, par le biais de fondus enchaînés au moment d’occire ses opposants, décuplant sa portée et instaurant une sensation onirique de cauchemar éveillé. Depuis, on n'a pas revu de vilain aussi charismatique. Barbare et bestial, s’exprimant par des sortes d’aboiements dégénérés, il est le chef de clan, le meneur de la meute de mineurs possédés par l’esprit ancestral des indigènes originels de la planète rouge. Tout comme dans Fog, la brume rougeoyante est la matérialisation surnaturelle du retour du passé, du surgissement violent du refoulé, les exactions colonisatrices revenant en pleine gueule. Une allégorie transparente du sang versé pour la conquête de l’Amérique. Il ne s’agit plus seulement de survie mais d’une lutte territoriale acharnée où ce qui importe est d’imposer sa suprématie. Dans le train les ramenant à Chryse, Mélanie Ballard décide de retourner à Shining Canyon pour circonscrire la menace qui, sinon, pourrait se propager mais aussi, comme elle le dit elle-même, parce que ce territoire ne leur appartient plus désormais. Autrement dit, finir le travail. Mais sinon, c’est sûr que l’on peut estimer Ghosts Of Mars pantouflard, oui. 

Ghosts Of Mars
 


ESCAPE FROM MARS
Si le film regarde dans le rétro en direction de Rio Bravo, il en constitue un hommage en opérant une relecture d’Assaut (la dynamique du trio principal, le montage de l’affrontement dans la prison similaire à celui dans le precinct 13), deuxième film de Carpenter après la farce science-fictionnelle Dark Star, qui s’inspirait très largement du film de Hawks. Mais Ghosts Of Mars en constitue moins un remake qu’un commentaire, à l’image de ce qu’avait déjà pu faire Carpenter avec Los Angeles 2013 qui reprenait la structure de New York 1997 pour livrer une réflexion sur l’évolution de l’icône Snake Plisken, son incapacité à s’intégrer dans des nouvelles images, une nouvelle trame, sa lassitude, jusqu’à sa prise de conscience de sa nature fictive. Bien sûr, ici ce n’est pas aussi poussé mais en déplaçant l’action dans un environnement totalement étranger, en accentuant la dangerosité des assaillants, Carpenter observe la capacité d’adaptation de héros soumis à un récit familier : comment se dépêtrer d’une histoire qui se répète ?  

Ghosts Of Mars n’est certes pas le meilleur Carpenter mais il est au moins une pépite toujours aussi jouissive à revoir. Et finalement un peu triste car si le film se termine par une fin ouverte avec un duo poursuivant le combat, le réalisateur sera le seul à déposer les armes.
Le héraut d’un cinéma presque révolu était, à l’époque, apparemment très fatigué… 



GHOSTS OF MARS

Réalisateur : John Carpenter
Scénario : John Carpenter & Larry Sulkis

Production : Sandy King

Photo : Gary B. Kibbe
Montage : Paul C. Warschilka
Bande originale : John Carpenter, Anthrax
Origine : USA
Durée : 1h38
Sortie française : 21 novembre 2001




   

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