Polémiques cannoises

Le bûcher des vacuités

Affiche du 63ème festival de Cannes

Aucun membre des Ouvreuse's boys n'a pu (ou voulu) se rendre au festival de Cannes. Mais nous avons d'autant moins de scrupules à en parler que certains critiquent les films sans les avoir vus afin de passer au Karcher de l'apolitisation une sélection irrévérencieuse.


A peine ouvert, le salon de la cinématographie de Cannes attise les polémiques non pas suite à la projection de pellicules sulfureuses ou dérangeantes, mais concernant des oeuvres non encore visionnées. Les réactions suscitées par les films de Godard, Assayas, Sabina Guzzanti ou Rachid Bouchareb, à défaut d'élever le débat, ont au moins le mérite de montrer le mépris et la déliquescence frappant de plus en plus durement la culture cinématographique.

Les projets engagés et enragés, que ce soit dans le fond ou dans leur forme, on les aime bien seulement quand ils respectent certaines règles de bienséance. De là à dire que certains rêveraient de voir proliférer des clones du diptyque Camping, il ne faut peut être pas exagéré mais au vu de la manière dont Film Socialisme et Carlos furent vertement tancés, on peut clairement en douter.

Sélectionné dans la catégorie Un Certain Regard, le nouveau projet de Jean-Luc Godard, Film Socialisme sera en même temps disponible en VOD sur la plateforme FilmoTV les 17 et 18 mai, privant ainsi les festivaliers de l'exclusivité de la découverte du dernier film de l'octogénaire suisse. Ne vaut-il pas mieux, toutes considérations personnelles sur le cinéma de Godard mise (bande) à part, que ce film puisse être potentiellement vu par le plus grand nombre plutôt que de se cantonner à une diffusion dans un parc réduit de salles ? Les frustrés ayant loupés le trip de Gaspard Noé Enter The Void visible sur trente écrans vous le confirmeront sûrement. D'autant que cette opération dirigée par Wild Bunch s'accompagne d'une mise à disposition par FilmoTV d’œuvres de Godard jusqu'ici difficilement trouvables.

Quant au(x) film(s) qu'Olivier Assayas consacre au terroriste Carlos, il ne doit sa sélection, certes hors-compétition mais l'audace est belle, qu'à l'acharnement du délégué du festival Thierry Frémaux contre l'avis de Gilles Jacob refusant d'ouvrir son festival à un projet destiné à la télévision. Une mini série de plus de cinq heures que Canal + commencera à diffuser le 19 mai.
Autrement dit, voilà que l'on est en train de reprocher que les petits privilèges d'une élite soit bafoués par des alternatives payantes mais plus populaires. Une vaste hypocrisie qui permet d'occulter que le financement du cinéma français est maintenant pour l'essentiel effectué par les chaînes télé qui, avec le cas de Carlos produit par Canal +, désormais veulent un retour sur investissement pratiquement immédiat. Et puis franchement, comment le reprocher quand on voit le distributeur Metropolitan FilmExport préférer la version internationale de deux heures trente des Trois Royaumes de John Woo à la version intégrale et surtout originale sortie fin mars 2010 par HK Vidéo (dans une édition des plus minimalistes question bonus mais l'essentiel étant bien la présence du montage voulu par le Hong-kongais).

S'il y en a une qui ne risque pas de passer à la télévision, surtout en Italie, c'est la polémiste et féroce (et très jolie) Sabina Guzzanti qui, après son documentaire Viva Zapatero ! déjà peu amène envers Silvio Berlusconi, récidive avec Draquila, L'Italie Qui Tremble, documentaire qui dénonce la gestion du Premier Ministre italien, de l'après tremblement de terre de l'Aquila survenu le 6 avril 2009, qui en aurait profité pour redorer son image et accessoirement laisser les contrats de reconstruction à des entreprises appartenants à ses amis. Soit ce qui s'annonce comme un délicieux mélange des méthodes de Michael Moore et de la théorisation d'un capitalisme du désastre tel que défini par Naomi Klein dans son livre La Stratégie Du Choc.
Présenté jeudi 13 mai hors compétition, le film a bénéficié d'un plan com' en béton fourni par nul autre que le Ministre de la culture italien, Sandro Bondi qui a refusé de se rendre à Cannes pour supporter
"un film de propagande qui offense la vérité et le peuple italien dans son entier." Un jugement péremptoire asséné après que le Ministre ait vu le 6 mai à la télé (sûrement sur une des rares chaînes non inféodées au Cavaliere) un montage de dix minutes d'images non conservées par Sabina Guzzanti et qui la voyait notamment grimé en président du conseil. Faut le comprendre, voir une aussi belle femme s'enlaidir de la sorte, même pour les besoins d'un film, a de quoi indigner. Il en va de l'honneur de la beauté affolante de nombre de ses compatriotes féminines !

Sabina Guzzanti au naturel et en Cavaliere
Sabina Guzzanti au naturel et en Cavaliere


Mais tous ces crimes de lèse-majesté ne sont rien en comparaison des accusations proférées par le député UMP des Alpes-Maritimes Lionnel Luca à l'encontre du dernier film de Rachid Bouchareb Hors-La-Loi que le sémillant élu a qualifié "d'anti-français", "falsifiant l'Histoire" et "négationniste" .

Le réalisateur franco-algérien revient sur la croisette avec ce que l'on peut considérer comme une suite presque directe à son Indigènes puisque Hors-La-Loi en reprend la quasi intégralité du casting récompensé en 2006 d'une Palme d'Or collective d'interprétation masculine (seul Sami Nacéri manque à l'appel) et que son histoire se déroule dans l'immédiate continuité chronologique du précédent. Suite aux massacres de Sétif le 8 mai 1945 et à la répression sanglante qui suivit, trois frères algériens (Debbouze, Zem, Bouajila) gravissent les échelons du grand banditisme jusqu'à prendre le maquis en aidant au financement du Front de Libération Nationale (FLN) pendant la guerre d'indépendance en Algérie. C'est sur la représentation de cet événement fondateur que Luca oppose une réserve nauséabonde, niant ainsi à un cinéaste la faculté d'apporter son point de vue sur une Histoire commune et encore traumatisante pour la France et l'Algérie.

Benjamin Stora sur le site Mediapart
:
"[...]
Le 8 mai 1945, jour de la signature de la capitulation allemande, dans la plupart des villes d'Algérie, des cortèges d'Algériens musulmans défilent avec des banderoles portant comme mot d'ordre : «A bas le fascisme et le colonialisme».

À Sétif, la police tire sur les manifestants algériens. Ces derniers ripostent en s'attaquant aux policiers et aux Européens. C'est le début d'un soulèvement spontané à La Fayette, Chevreuil, Kherrata, Oued Marsa... On relève 103 tués, assassinés dans des conditions atroces, et 110 blessés parmi les Européens.

Les autorités organisent une véritable guerre des représailles qui tourne au massacre. Fusillades, ratissages, exécutions sommaires parmi les populations civiles se poursuivent durant plusieurs semaines. Les nationalistes algériens avanceront le chiffre de 45.000 morts, d'autres sources françaises, récentes, avancent le chiffre de 15.000 à 20.000 morts. [...]
"

Un contexte politique et historique qu'i serait hasardeux de résumer en deux heures quinze (la durée du film). Ce à quoi ne semble pas se risquer Bouchareb puisque l'explosion de violence de Sétif est abordée l'espace de six minutes comme le reportent les rares personnes ayant pu voir le film et dont ne faisait pas partie Lionnel Luca. La durée réduite concédée à l'Histoire permettant avant tout de contextualiser le récit. Que le député n'en ai vu aucune image ne l'empêche pas de s'indigner du non respect présumé s'appuyant sur l'analyse faite par le Service Historique de la Défense (SHD) auquel le secrétaire d’Etat à la Défense et aux Anciens Combattants Hubert Falco a soumis le scénario. Le SHD relevant des incohérences et anachronismes notamment dans les modèles de fusils utilisés.

Peut être est-il bon de rappeler qu'il ne s'agit pas d'un documentaire mais d'une fiction. On se retrouve dans la même situation où des historiens reprochaient à Mel Gibson les libertés prises pour son
Apocalypto ou ceux fustigeant la relecture fictionnelle des Bastards de Tarantino. Un film n'aura jamais vocation à se substituer aux faits et aux livres d'Histoire et constitue plus sûrement une amorce à un approfondissement personnel. A moins de considérer la vision aseptisée de la rafle du Vel' d'Hiv' offerte par Roselyne Bosch comme scrupuleusement authentique (attention, nous ne remettons pas en cause les témoignages et ouvrages ayant présidés à l'élaboration du projet). Évacuer toute remise en question dérangeante, se confronter aux pages les plus sombres de notre Histoire sans être jamais mis mal à l'aise, autant de manquements parcourant La Rafle et que le député voudrait sans doute voir appliquer à toutes fictions s'inscrivant dans un contexte politique et historique précis. Surtout cette Histoire concernant l'Algérie et l'indéniable rôle positif joué par sa colonisation. Car Lionnel Luca est de ceux ayant âprement défendu l'article 4 de la loi du 23 février 2005 (modifié par décret en 2006) énonçant que : "Les programmes scolaires reconnaissent en particulier le rôle positif de la présence française outre-mer, notamment en Afrique du Nord, et accordent à l'histoire et aux sacrifices des combattants de l'armée française issus de ces territoires la place éminente à laquelle ils ont droit."
Lionnel Luca affirmant même
"En disant que s'il n'y avait pas eu la colonisation, ni Léon Bertrand, ni Azouz Begag ne seraient ministres de la République française, je n'ai fait que rappeler une évidence, un fait, sans aucune arrière pensée. "
Il est comme ça Lionnel Luca, un peu sanguin dès qu'il est question de la repentance à laquelle le Président Sarkozy se refuse.

D'ailleurs, il s'en était ému dans une lettre du 7 décembre 2009 adressée à Hubert Falco quand il l'avait discrètement saisi du cas de ce film auquel le Centre National du Cinéma (CNC) apportait son soutien financier : "On peut s'interroger sur cette volonté d'encourager une repentance permanente que le président de la République a plusieurs fois condamnée. A défaut de pouvoir intervenir sur le CNC, je vous saurais gré de bien vouloir veiller à ce que la sortie du film ne puisse être cautionnée par les officiels français."

Encore heureux que le film soit présenté sous bannière algérienne.
Au vu de ce qui a précédé, le véritable problème que pose le film ne semble pas essentiellement tenir aux inexactitudes relevées par le SHD. Comme le précise fort justement l'historien Pascal Blanchard :
"Mais ce n'est pas le sujet, Hors-La-Loi est une fiction. On n'a jamais reproché à Francis Ford Coppola, le réalisateur d'Apocalypse Now, de n'avoir pas filmé la guerre du Vietnam dans l'ordre où elle devait être racontée."

Hors-la-loi
...Aux armes, citoyens. Formez vos bataillons. Marchons, marchons...


Non, ce qui pose un énorme cas de conscience à Lionnel Luca est le risque que le film de Rachid Bouchareb, qu'il n'a toujours pas vu rappelons-le, fait encourir à la République :
"Selon le député conservateur, Hors-La-Loi risque d’envenimer les relations des jeunes Français d’origine maghrébine avec le reste de la population, compte tenu de son impact certain au box-office. "

Ah, l'éternelle influence d'images fortes, traumatisantes, excitantes, etc., sur les masses.
Il est évident qu'une oeuvre de fiction puisse être le déclencheur, le catalyseur d'une réaction épidermique et violente de français d'origine arabe envers des français de souche. Il est vrai que la fiction a vraiment un pouvoir de persuasion étonnant. Lionnel Luca a raison de s'inquiéter, n'oublions pas qu'une culture jugée tendancieuse déclencherait le passage à l'acte qui sans elle continuerait à être refréné. Sans Matrix pas de massacre au lycée de Columbine puisque les deux lycéens tueurs étaient des fans du film des Wachowski, que les armes à feu soient en vente libre n'est pas un facteur déterminant. Ou encore le mode opératoire de Dexter qui a inspiré un réalisateur canadien de 29 ans, Mark Twitchell, pour tuer à la manière de son idole, sans compter toutes les tueries répertoriées aux quatre coins du monde qui sont des prétextes parfaits pour incriminer généreusement les jeux vidéo et films violents ou sanglants.
Cette violence contenue dans ces oeuvres de fictions et qui ne demande qu'à se déverser était déjà fustigée au siècle dernier par Ségolène Royal qui se lança en 1989 dans une croisade contre les dessins-animés japonais en signant le livre Le Ras-Le-Bol Des Bébés Zappeurs.
Sans en arriver à ce genre d’extrémités, le député exprime une inquiétude qui serait tellement plus facile de subordonner à un film plutôt qu'à la politique inique menée par son parti actuellement au pouvoir (je vous dispense d'un inventaire (à la Prévert ?), vous n'avez qu'à vous reportez aux pages de votre quotidien préféré).
Il est donc proprement impensable que la situation politique et sociale dégradée et dégradante de la France soit étrangère à tout ressentiment ou sentiment d'injustice émanant des couches les plus populaires de la population, sans distinction de provenance, de religion ou d'opinion politique.

Décidément, il devient indispensable et urgent de mettre en oeuvre une véritable politique nationale d'éducation à l'image et ce (surtout ?) jusqu'aux plus hautes sphères de l'Etat.

Hors-La-Loi
sera présenté à Cannes le 21 mai et sort en partout ailleurs en France le 22 septembre. Largement le temps, comme le député Lionnel Luca, de vous faire votre propre opinion avant d'avoir vu la moindre image.
Espérons que d'ici là les esprits se soient apaisés et débarrassés de ces relents de débat d'une identité nationale à redéfinir.

Tandis que la Société des Auteurs et Compositeurs Dramatiques (SACD) a décerné à Lionnel Luca le prix de la "Bêtise avec un grand C", selon l'expression de Jacques Prévert, un prix qui "vise à honorer ceux qui, en toute méconnaissance de cause, prendront dorénavant l'initiative de tenter de limiter la liberté d'expression en s'attaquant publiquement à des œuvres sans les avoir lues ou vues." Folie cannoise oblige, nous lui préférerons l'attribution de la Palme de la "Bêtise avec un grand C" amplement méritée et que ses sorties médiatiques remarquées ont su faire fructifier, notamment cette envolée au micro de i-Télé le 22 octobre 2009 au lendemain de la polémique engendrée par l'expulsion de trois Afghans vers leur pays en guerre et dont voici la retranscription :
"Je trouve un petit peu indécent qu'on s'appitoie sur leur sort quand, au même moment, nos soldats se battent pour leur liberté. S'ils étaient des hommes, ils se battraient pour leur liberté sur leur territoire."

Plus indécent que de hurler à l’infamie contre un film que l'on n'a pas vu ?




   

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