Dexter - Saisons 2 & 3

Serial qui leurre

Affiche Dexter

Attention, le texte qui suit dévoile des éléments de l'intrigue des trois saisons malgré l’attention qui a été apportée pour en divulguer un minimum.


On l’attendait impatiemment, le retour de notre ami Dexter, héros titre d’une série télé bousculant férocement les usuels show télévisuels puis qu’il en est l’antithèse parfaite. Alors que la première saison bouclait simultanément analyses et intrigues, on espérait tout de même pouvoir retrouver notre fascinant anti-héros, vigilante obéissant aveuglément à des principes inculqués par un père spirituel qui, à ses yeux, lui permettait de survivre alors qu’il remplissait tacitement une fonction d’ange justicier.
En le confrontant à son passé, son "frère de sang" lui offrit la possibilité de retourner sa veste et le sacrifice de sa sœur par adoption permettait de symboliser le dilemme à confronter. Son introspection déployée sur la saison rendait alors l’issue évidente. Dexter Morgan sacrifie le lien fraternel qui l’aurait pourtant délivré de l’isolement moral  enduré pour protéger les reliquats (sa sœur) de l’être qui fit son possible pour l’humaniser. En agissant de la sorte, il semble pour la première fois envahit pas un sentiment qu’il n’avait jamais ressenti avec une telle intensité, son sourire généreux lors du dernier plan atteste d’une étincelle d’humanité. Cette attitude tient en définitive plus d’un commencement que d’une fin, inaugurant un parcours initiatique où le jeune homme souhaite accéder à la paix intérieure.

A l'entame de cette nouvelle saison, on est envahi d’interrogations sur le développement de ce renouveau, sur les distances qui seront prises avec le roman et les qualités générales de l’œuvre. Aura-t-on droit à un bâclage digne de Heroes (ndlr : c'était pas bâclé dès la première saison ?) dont les auteurs n’ont toujours pas saisi la richesse de l’univers ou tout bonnement un prolongement intelligent du concept originel via un respect profond pour l’œuvre dont il est tiré ?
En définitive, aucune de ces possibilités n’a été adoptée. En s’éloignant progressivement du matériau de base, les scénaristes s’envolent de leurs propres ailes et usent d’une structure quasi similaire sur les saisons suivantes qu’ils agrémenteront d’éléments leur permettant de faire muter progressivement la série à l’image du tueur qui la représente.

Dexter

 

MEURTRIER MALGRÉ LUI
Un assassin toujours interprété avec aisance par le fascinant Michael C. Hall, égaré dans les décisions qu’il a dû prendre, une réaction intéressante dans la mesure où le soupçon de remord ressenti prouve que son raisonnement cartésien n’empêche pas quelques éclats de sensibilité et il lui est difficile comme tout être dit normal, d’accueillir ces émotions sans être déstabilisé. Ce postulat de départ va être décortiqué par les auteurs. Sans trop dévoiler l’intrigue, Dexter sera contraint de se rendre à des réunions de toxicomanes pour entretenir l’illusion et camoufler ses pulsions. Il y fera la connaissance de la séduisante Lila qui jouera auprès de lui un rôle capital. Conjointement, les victimes qui ont subies son châtiment sont retrouvées par hasard au fond de l’océan. Dexter devient donc le tueur le plus recherché du pays, un agent spécial est même envoyé pour l’événement et sa sœur reste plus déterminée que jamais à trouver l’homme que tout le monde appelle "le boucher de Bay Harbour". Pendant ce temps, le lieutenant Doakes continue d’épier nôtre héros, persuadé que celui-ci n’est pas le gendre idéal qu’il parait être.
Vous l’avez compris, la structure scénaristique de la saison est d’une complexité déconcertante. Les trois intrigues s’imbriquent avec fluidité tout en conservant ses qualités originelles. Dexter trouve un certain réconfort dans ces réunions même si celui-ci joue en permanence sur les allégories, occasion pour insérer un humour seyant à sa personnalité. L’interactivité avec sa sœur, sa compagne, son collègue méfiant et Lila l’oblige à jouer l’équilibriste sachant que lesdits personnages ne lâchent pas l’affaire facilement. Sa sœur Debra reste fidèle à elle-même dans sa quête de reconnaissance et entretiendra une relation ambiguë avec l’agent Lundy envoyé pour enquêter sur l’affaire du boucher. Rita aspire au bonheur conjugal et subira, suite à une méprise, les mensonges de Dexter espérant éviter les erreurs qu’elle a enduré avec son ex-mari (dont le dessein s’avérera être cruel). Son caractère s’est nettement endurci et ses exigences vont doucement s’accentuer au fil des épisodes. Idem pour Doakes qui va s’obstiner suite aux évènements précédents en harcelant Dexter sous l’influence de son instinct, provoquant de nombreuses altercations tendues. Mais ceci n’est finalement rien comparé à Lila qui à force d'encouragement aveugle pour assumer sa vraie nature va jouer un contre poids déstabilisant les états d’âmes de notre tueur en série dont les méfaits sont médiatisés à un point tel qu’il sent venir pour lui le début de la fin.
Tous ces évènements vont naturellement lui donner du fil à retordre et finir par affecter son impassibilité. D’autant plus que dès le début, échappant à la vigilance du prédateur Doakes, Dexter ne réussit pas à exécuter un présumé meurtrier. Cette hésitation va être le point de départ d’une remise en question dont les réactions ambivalentes laisseront planer un doute sur ses réelles motivations. Les auteurs en profitent pour faire valser leur protagoniste fétiche sans pour autant virer dans l’excès. Une habilité d’écriture incontestable donnant lieu à une réflexion sur le libre arbitre et la faiblesse humaine. Car Dexter n’est ni plus ni moins qu’un enfant qui joue au grand, espérant un jour creuser sa place dans le monde des adultes et s’y insérer naturellement pour pouvoir se débarrasser du déguisement qui encombre son bien être. Une utopie intelligible sachant qu’il est traumatisé par l’homicide de sa mère.

Dexter

 

LE ROUGE ET LE NOIR
Par ailleurs, un autre symbole en filigrane est perceptible, celui du super héros, idée évoquée en premier lieu dans l’épisode The Dark Defender et  mise en opposition avec le surnom de "boucher de Bay Harbour". Ces deux représentations renvoient respectivement au final et à l’intro de la première saison. Le personnage apparaissant en premier lieu comme un tueur sanguinaire, se découvre graduellement une âme de justicier après avoir protégée Debra. Associé à un comic fictif, l’aura de ce "héros" planera tout au long de la série (et si ça intéresse quelqu’un, il existe des produits dérivés et une BD disponible en cliquant ici).
La machine est donc bien huilée et l’ensemble nettement supérieur à la saison précédente notamment grâce à son casting toujours solide dont la majorité rempile et qui se verra complété de deux personnages utiles pour densifier l’ambiance, Lila et l’agent Lundy. Une grande partie des seconds rôles verront aussi leurs statuts évoluer, les poussant comme pour notre psychopathe à se battre afin d'atteindre un idéal. A ce propos, il est intéressant de constater le traitement imprévisible du sort de ces protagonistes aux destinées parfois arbitraires à l’inverse d’un Dexter hors-la-loi se sortant de toutes les situations. Un parti pris inhabituel pour ce genre de programme et qui on l’espère perdurera à l’avenir.

En conséquence, après deux sessions déconcertantes, on ne pouvait qu’espérer une troisième du même acabit. Néanmoins, il faut rester lucide, sublimer une série d’une année à l’autre est déjà un exploit en soi, il fallait bien s’attendre à une légère baisse de rythme qui se confirmera mais n’empêchera pas pour autant de la distancer de ses concurrents avec une facilité déconcertante.
Après avoir remis certaines pendules à l’heure, l’agent Morgan retourne à ses bonnes vieilles habitudes. Lavé de tous soupçons, débarrassé des contraintes qui l’emprisonnaient, il peut enfin s’adonner à nouveau à ses activités nocturnes qui lui permettent d’apaiser l’animal qui sommeille au plus profond de ses entrailles. Alors qu’il a pour projet d’éliminer un malfaiteur surnommé Freebo, Dexter se retrouve chez lui mais face à un inconnu qu’il sera bien forcé de tuer pour survivre. Il découvrira plus tard qu’il était le frère de Miguel Prado, l’assistant du procureur. Cet homme d’influence fera remuer ciel et terre pour retrouver le coupable. Par chance (cela dépend pour qui), un psychopathe surnommé "le dépeceur" élimine l’entourage de Freebo. Dexter profite de cet amalgame pour terminer son travail espérant retourner la situation à son avantage, mais rien ne se déroule comme prévu. Rita, de son côté, va lui annoncer une nouvelle déconcertante qui risque bien de changer la donne.

Dexter

 

MAUVAIS SANG
Il y a plusieurs éléments décevants dans cette nouvelle saison : une orientation "soap" qui a tendance à ralentir le rythme, des personnages secondaires (Laguerta, Batista, etc.) dont l’importance devient quasi accessoire et des facilités scénaristiques auxquels on était peu habitué. Même le final est un peu bâclé, comme si le nombre d’épisodes devenait insuffisant et qu’il était nécessaire de clore grossièrement certaines péripéties pour rentrer dans le moule. Néanmoins, Cette adaptation officieuse de Henry, Portrait Of A Serial Killer fonctionne et permet de s’attarder sur des situations que le film de John McNaughton n’avait pas exploitées. Si le déroulement demeure parfois prévisible, l’interactivité entre ces deux compagnons de meurtre et l’interprétation excellente de Jimmy Smits (habitué des séries policières) engendrent des dialogues savoureux et glauques dont l’amoralité parvient même à faire frissonner.
Une relation aux airs d’initiation captivante, contrairement à l’enquête sur le dépeceur, qui a tendance à traîner en longueur, et à la vie de couple de Rita et Dexter au déroulement logique mais beaucoup moins original qu’auparavant. La notion de couple prend d’ailleurs une place trop importante dans les derniers épisodes, touchant quasiment tout les membres de l’équipe, un parti pris consensuel pour le moins contestable. Les nouveaux arrivants sont également peu exploités et viennent gâcher relativement nôtre intérêt vu le travail qui avait été fait en amont. A force de trop se focaliser sur le cœur du sujet, la série finit par ne plus générer les mêmes effets.
Mais le spectacle assure quand même un minimum, le symbole du dark defender est pleinement cultivé prouvant qu’une continuité est fidèlement préservée et les mauvaises surprises ne parviennent pas à perturber nôtre plaisir coupable consistant à se projeter dans la peau du tueur en série le plus cool de la planète. L’esprit reste donc intact et la conclusion de la saison propose des alternatives potentiellement propices à nourrir nos attentes.
De ce fait, malgré ces légers bémols, Dexter est en passe de devenir une série culte. Un terme effrayant si on tient compte  de tous ces phénomènes télévisuels qui se sont écroulés à force de tirer sur la corde d’un concept limité, leurs créateurs (et surtout producteurs) oubliant qu’une série excelle si elle se termine en beauté et non dans la précipitation (pourquoi vous pensez tout de suite à X-Files ? ndlr : alors que vous pourriez penser à Heroes). Reste que deux autres saisons ont été commandées, confirmant cet engouement inopiné. Ne parasitons donc pas notre contentement avec nos doutes, pour une des rare fois où une série ose traiter d’un sujet aussi déviant en récoltant un succès inespéré, on ne va pas bouder notre exaltation.

Oubliez la minable accroche qui circule un peu partout en France ("La série où le gentil est le méchant !" Pour pondre ce genre d’ineptie, je veux bien bosser dans la com) et voyons Dexter tel qu’il est vraiment : un être menacé par l’hostilité d’une société qu’il ne réussit pas à appréhender, qui s’en protège grâce à des codes suivis tels des repères. Il en devient notre part d’ombre, d’animosité et d’interrogation, une partie inavouable de notre inconscient que l’on aimerait parfois refouler. Ressentir ce genre de sensation et pouvoir vivre ce sentiment par procuration est une expérience passionnante, alors pourquoi ne pas laisser cette zone sombre prendre le dessus le temps d’un épisode ?


DEXTER - SEASONS 2 & 3
Réalisation : Tony Goldwyn, Marcos Siega, Keith Gordon, John Dahl
Scénario : Jeff Lindsay, James Manos Jr., Scott Reynolds, Melissa Rosenberg, Lauren Gussis, Timothy Schlattmann, Daniel Cerone, Scott Buck
Production : Sara Colleton, John Goldwyn, Clyde Phillips, Melissa Rosenberg, Chad Tomasoski, Robert Lloyd Lewis, Daniel Cerone, Scott Buck
Origine : USA
Années : 2007 / 2008




   

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