"On dit souvent que Télérama dégomme systématiquement le cinéma populaire. Pas toujours. Télérama a aimé Amadeus, Trois Hommes Et Un Couffin ou Le Père Noël Est Une Ordure..." Lire l'édito de l'été...
L'abus de foie gras, de vodka et de cadeaux bizarres provoque, vous le remarquerez aisément, le besoin physiologique de faire des "bilans". C'est comme ça, ne me demandez pas pourquoi.
N'étant pas plus immunisé qu'un autre, surtout avec les fortes doses des trois ingrédients précédemment cités auxquelles votre serviteur fut exposé, voilà que je me suis demandé ce qu'on pouvait retirer de 2008, cinématographiquement parlant. On passe sur les coutumiers scandales critiques et festivaliers (ceux-là, ce sont les responsables eux-mêmes qui les répudient, mais plus tard et en fourbe lors du bilan effectué toutes les décades, débarrassés de paramètres sociaux et marketing : rendez-vous en 2019 pour vérifier si les fans auront toujours besoin de trois secondes seulement pour reconnaître un plan des Dardenne, pendant que Speed Racer sera qualifié de "classique injustement sous-estimé"). On passe également sur les épiphénomènes émoustillant les rédactions (sans dec, il y a des adaptations de BD et des films tournés sur fond vert ?).
Ce qu'on remarque surtout avec 2008, c'est qu'enfin nous avons une sensation de progression naturelle de la diversité de la cinématographie hexagonale. Les promesses lancées en 2007 par des projets comme L'Ennemi Intime, Sa Majesté Minor ou 99 Francs semblent se confirmer, car il apparaît de plus en plus normal que des films tels que Go Fast, Vynian, Secret Défense, Les Liens du Sang ou Largo Winch sortent sur nos écrans. A tel point normal que des fois, hélas, les spécialistes passent à côté de l'évènement (on vous a dit que Pour Elle est un véritable bijou ?). Quelque part ceci est bon signe : enfin on ne nous bassine plus façon "holala vous vous rendez compte, c'est un film de genre en France à la sauce ricaine, c'est (au choix selon le public visé par la revue et l'étendue des lacunes du rédacteur) : 1. génial pour la diversité de notre cinéma et son économie". 2. pathétique, une preuve de plus que nous sommes soumis à l'impérialisme capitaliste américain".
Si l'option 2 tend à devenir ridicule même aux yeux des plus atteints, ce n'est pas pour autant que nos confrères parlent réellement des films, se laissant encore et toujours à mettre en exergue les à-côtés notifiés dans les dossiers de presse ou digresser sur les genres auxquels les métrages appartiennent, jugeant l'un pour le tout. Mais au moins on évacue petit à petit le sensationnalisme niais qui anesthésie tout effort de réflexion, conditionne la réception de ces œuvres chez le public et dramatise dangereusement leurs résultats au box-office ("vous voyez, c'est un film spectaculaire à l'américaine, c'est l'évènement du trimestre, et il ne cartonne même pas : cela veut dire sans équivoque que ça ne sert à rien de faire ce genre de cinéma en France").
Cette lente évolution est d'autant plus miraculeuse que fondamentalement, rien ne change dans le landernau audiovisuel français. Les "revues spécialisées" en parlent rarement, mais les films sont écrits, financés, aidés, subventionnés et réalisés par des gens. Et oui, ils ne sont pas fabriqués dans un atelier magique par des petits lutins facétieux, mais sont le fruit d'un long et complexe processus visant à traverser les mailles d'un filet tissé sur trente ans d'abus d'un système dépassé, de philosophie artistique dictée par des cercles intellectuels eux aussi dépassés, et de conditionnements superficiels faisant de la réussite sociale une vitrine plus importante que sa propre intégrité artistique ou professionnelle. Ainsi, en 2009 comme en 2008 et comme depuis un paquet d'années, vous trouverez toujours des arrivistes renversant ciel et terre pour travailler sur des longs-métrages quand bien même les longs-métrages, ils en ont précisément rien à secouer. Car il faut savoir qu'en France on peut devenir monteur en ne voyant que cinq films par an au cinéma. Quel intérêt ? Bah, c'est tellement bien vu d'être sur un long… On peut également devenir réalisateur, scénariste, assistant, truquiste, voire même adjoint de production sans jamais avoir fait ses preuves ni même démontré un quelconque intérêt pour la chose. Et, toujours grâce à cette vertueuse intégrité morale qui enrichit notre cinéma depuis des décennies, des sociétés de production, même petites, se vautrent dans les arrangements mafieux pour mieux se mettre en avant, allant jusqu'à truquer de simples concours de courts-métrages pour se payer une meilleure exposition médiatique. Cette vampirisation du milieu par des personnages aux dents rayant le parquet est possible car règne encore et toujours l'affreuse mécanique des "suces-boules" en dépit du talent, du travail et de la passion. La majorité oeuvrant dans ce milieu se fout ainsi complètement de ce qui se fait et de ce qui s'est fait, chacun se concentrant sur sa petite personne et son cercle social immédiat pour juger ses "œuvres". Avec autant d'incultes, car une bonne partie n'a tout simplement aucune connaissance du septième art, seulement motivés par leur égo et leur sphère d'influence, se fichant complètement du public (si on ferait des films pour lui, ça se saurait depuis le temps), il y en a pour s'étonner encore de l'ennui profond que suscite une large part de l'audiovisuel national…
Donc en 2009, non seulement nous allons continuer de défendre notre idée du cinéma et de pointer du doigt les déraillements critiques de nos chers confrères (car c'est tout de même très drôle), mais nous allons aussi mettre des coups de semelle dans cette fourmilière pleine de larves vides qu'est le cinéma français, car apparemment, malgré le rapport des 13, malgré ce qui se passe partout ailleurs dans les autres cinématographies, malgré l'évident échec de la culture par copinage, malgré la menace du couple Sarko / Albanel sur le statut des intermittents et malgré l'évolution inéluctable du ciné populaire qui couve depuis quelques temps, tout continue de se dérouler pépère et mollement dans le joyeux pays des Candy du septième art, s'offrant faveurs et félicités sans se soucier du reste du monde. Il faut bien que quelqu'un le fasse, les autres se bornant à renier le concept de causes et de conséquences dès qu'on évoque le sujet de l'art…
Ah oui, en 2009 nous serons aussi à Gérardmer, du 28 janvier au 1er février précisément, pour un tournoi de gavage de tartiflettes je crois. L'occasion de venir jeter des boules de neige à Zug, Vendetta, Macfly ou moi-même.