"Artifice de la convention scénarisitique multipliée par artifice de la représentation." Ce court extrait, vous le trouverez dans la critique du dernier film de Siri parue dans Les Cahiers du Cinéma. Et au-delà de toute appréciation subjective dudit film, lire ce genre de phrase fait mal.
Mal, car voir une telle revue de référence en arriver à prononcer de si gros non sens tant est refusée en France l'idée même d'un cinéma de genre historique ayant des intentions formelles propres au "spectacle" afin de proposer au plus grand nombre son discours, ça blesse et ça chagrine. La "représentation" lorsque l'on parle d'un film, quelque soit son genre et le courant auquel il appartient, est par définition la vision d'un artiste. Parler alors d'artifice de la représentation revient donc à renier 92% des films de guerre et historiques conçus jusqu'ici. Soit. Après tout nous avons vu pire niveau hypocrisie dès qu'il s'agit d'imposer à coup de révisionnismes et d'amnésies médiatiques ce que doit être le Cinéma Français, Monsieur !
Les bénis oui-oui habituels hurleront comme de coutume à l'hérésie ou l'exagération paranoïaque en lisant ces dernières lignes. En réponse je leur signalerai qu'on a tellement oublié notre propre cinématographie qu'on en vient à parler de "Platoon Français" et de "film à l'américaine" à propos de L'Ennemi Intime. Si vous ne comprenez pas en quoi cela est inquiétant, allez donc lire cet excellent article.
Car si l'exception culturelle française a pour principal argument sa diversité, je n'appelle pas "diversité" ce que l'on nous propose depuis 20/30 ans. Et cette "diversité", que l'on nous vend, nous impose, à grands coups d'insultes intellectuelles dans les journaux ("user d'artifice de la représentation pour un film de guerre, c'est pas bien", "les auteurs de 99 Francs crachent dans la soupe, ils ne doivent pas critiquer lol", "le dernier Annaud est trop bizarre, trop ambitieux dans sa forme et son propos, pas assez formaté, on va donc dire qu'il cherche à se suicider ptdr" - quasi texto dans Le Point), cette diversité là donc, se résume à avoir le choix entre des grosses productions débiles et des drames insignifiants. Essayez de faire autre chose, vous serez un dément (Annaud, Kounen). Ou pire : un metteur en scène ! (ben oui, en ce moment on a l'impression que c'est une insulte).
A cette catastrophe qui touche le pays depuis un certain temps déjà, s'ajoute ici une autre spécificité de l'exception culturelle française : ne jamais parler de ce qui fâche. Pour preuve : 4 Mois, 3 Semaines et 2 Jours fût promis aux écoles trois mois avant (!) sa sortie nationale. Pas après. Avant. La Bataille d'Alger vient à peine d'être évoqué comme pouvant faire partie du programme d'histoire par l'Education Nationale… 31 ans après sa sortie en salle. 31 ans après. Le plus beau dans tout ça, c'est qu'il y en a que ça ne choque pas de voir les institutions préférer montrer les dégâts de Ceausescu plutôt que les travers historiques de la nation à ses propres enfants.
Exceptionnel et culturel, assurément.
Comme nous le voyons, le dernier métrage de Siri partait avec quelques casseroles au cul, et il fallait bien des qualités concrètes à cet Ennemi Intime pour ne pas voir ses copies brûler sur les parvis de nos salles par les inquisiteurs de la "diversité" …
S'inscrivant visuellement dans une logique d'héritage du cinéma de genre européen, et notamment des co-prod franco-italiennes des 60's et 70's (dézooms violents, photo légèrement surexposée, nuit américaine filtrée, etc.), L'Ennemi Intime ne renie à aucun moment sa note d'intention initiale, c'est-à-dire proposer une forme ambitieuse et forte pour mieux exposer un fait méconnu du grand public et des jeunes spectateurs. En ce sens, il faut souligner la beauté des cadres, souvent composés de plusieurs niveaux, mettant en valeur de magnifiques paysages. Si les récents Michou d'Auber et Mon Colonel (film à découvrir, d'après un très bon scénario co-écrit par Costa-Gavras sur un schéma proche de L'Honneur d'un Capitaine de Schoendoerfer) abordaient le sujet de manière intimiste, Siri suit la voie ouverte par Indigènes, avec une plus grande aisance dans la mise en scène. Le réalisateur de Nid de Guêpes agrémente sa grammaire classique et solide de quelques effets marquants comme la caméra sur harnais (d'ailleurs, profitons-en pour préciser une fois de plus que ce n'est pas Aronofsky qui l'a inventé ; on utilise ce harnais depuis Seconds de John, Frankenheimer, c'est-à-dire 1966). Effets parfois un peu brouillons, mais parvenant aisément à retranscrire les émotions et ambiances voulues.
La structure du récit éclatée est certes un frein à l'implication totale dans la dramaturgie du film (la recherche et le démantèlement du groupe de fellagas), mais permet de mieux souligner la descente aux Enfers du héros, qui paraît inéluctable. Inéluctable et surtout, du fait de la mise en arrière plan des maquisards, imputable à l'armée française seule. En effet, ce n'est pas tant la guerre en elle-même qui déstabilise Terrien, le personnage joué par Magimel, mais les pratiques spécifiques à ce "maintien de l'ordre" (donc pour le rapport avec Platoon…). D'ailleurs, la raison pour laquelle ce personnage est affecté à ce camp n'est-elle pas le décès d'un officier mort dans un échange d'artillerie contre… d'autres français ? Cette scène étant la première du film, le message est clair : la France s'est embourbée dans un conflit inutile qui lui coûtera plus cher qu'autre chose, Terrien illustrant ce trauma national (ce n'est pas pour rien s'il porte ce nom, vous vous en doutez). De plus, cette séquence inaugurale s'ouvre sur un paysage nocturne : un algérien entre dans le champ, puis en sort, et des soldats français camouflés en faux buissons s'activent. Il n'en faut pas plus pour souligner le caractère illusoire du maintien de la France en Algérie. D'autant plus lorsque l'on y met en parallèle la séquence hallucinante des cadavres des fellagas morts par le napalm, devenus littéralement des statues de pierre se confondant avec les roches environnantes. A la puissance formelle d'une telle scène s'ajoute donc un fond fort. Du cinéma quoi.
Et ce n'est pas le seul exemple d'images fortes porteuses de sens. Il n'y a qu'à penser à ce Harki blessé à Monte Cassino durant la Seconde Guerre Mondiale sous les couleurs françaises : sa cicatrice coupe son torse entièrement en deux, illustrant la dualité et le drame intérieur qui habitent ces hommes, obligé, quelque soit leur choix, de trahir leur pays.
"Convention", "artifice", "américanisme". Certes, on peut fantasmer ce qu'on veut d'une intention, un peu moins d'un résultat. Car quand la haine du peuple amène une oligarchie à conchier tout ce qui lui est adressé sans éprouver le besoin de réellement se justifier (autrement qu'en jouant sur le snobisme des leaders d'opinion et l'amnésie collective), il devient PRIMORDIAL de soutenir les rares bons films intelligents conçus par des réalisateurs qui pensent le cinéma autrement qu'en terme de nombrilisme auteuriste et d'élitisme superficiel. Allez voir L'Ennemi Intimeau cinéma. Cela évitera peut-être qu'on attende 25 ans pour avoir un vrai film sur Human Bomb… L'Ennemi Intime Réalisateur : Florent Emilio-Siri Scénario : Patrick Rotman & Florent Emilio-Siri Production : François Kraus, Denis Pineau-Valencienne… Photo : Giovanni Fiore Coltellacci Montage : Christophe Danilo & Olivier Gajan Bande originale : Alexandre Desplat Origine : France Durée : 1h48 Sortie française : 3 octobre 2007