Twin Peaks - Saison 3

Feds are burning

Affiche Twin Peaks

Annulé par ABC à l'issue de deux saisons, le tortueux séjour de Dale Cooper à Twin Peaks se terminait dans un gouffre de noirceur : l'agent restait prisonnier de la Loge Noire tandis que son double maléfique se baladait, lui, parmi nous.


Durant les vingt-cinq années qui suivirent, le paysage des séries subit une petite révolution, mais aucune chaîne, même câblée, n’a pu récidiver l'expérience de Mark Frost et David Lynch, encore moins sur un network. Entre les tranquilles mâtinées devant un café du Double R accompagné d'une tarte servie par la douce Norma et la folie d’une soirée cotonneuse où une jeune femme voyait sa vie terminer entre horreur et folie, Twin Peaks osait les ruptures de ton en quelques plans, voguait de la lumière aux ténèbres, alchimie improbable de soap opera, de mysticisme et de polar. Puis irrigua l’évolution du format sériel : dans les années 90, Oliver Stone se réclamait de ses intrigues tortueuses avec le sinueux Wild Palms. Chris Carter reprit pour ses X-Files le postulat d'agents du FBI enquêtant sur des mystères à travers l’Amérique sur fond de grande quête mythologique. J.J. Abrams et Damon Lindelof remettaient ce même mystère au centre du feuilleton dix ans plus tard avec Lost, puis The Leftovers. Les années 2000 et 2010 virent fleurir une nuée de drames ruraux à bases de disparitions devant révéler des secrets enfouis : The Killing, Broadchurch, Top Of The Lake, P'tit Quinquin... Tous se réclamaient de l’œuvre de Lynch et Frost.

 Twin Peaks
Lynch naviguait, lui, vers des horizons plus cinématographiques. Fire Walk With Me, qui contait les derniers jours de Laura Palmer, posait les jalons d’une nouvelle ère pour le cinéaste, déliée des contraintes de la narration (mais pas des genres). Suspens mort-né (puisqu’on connaissait la fin), parcours reconstitué à partir des bribes d’indices obtenus par l’agent Cooper dans la série, cet hommage au chemin de croix de Laura Palmer parvenait malgré ses contraintes à s’imposer comme l’une des bandes horrifiques les plus glauques et poignantes de son époque. Une bande d’horreur qui se concluait pourtant dans une aveuglante lumière. Lost Highway et Mulholland Drive, conçus sur les mêmes contrastes, achèveraient une transformation de la structure narrative vers une cohérence intuitive, tel un jeu de piste alliant observation et atmosphère. Lynch était sorti du système tout en demeurant révéré par ce système. Son absence des écrans depuis dix ans après un dernier essai d’une facture plus brouillonne entretint la figure d’un élégiaque du bizarre. C’était oublier le sens derrière les énigmes, l’efficacité derrière sa trituration de l’image, son habileté à stimuler la déduction et l’empathie envers ses personnages.

L'observation de la boîte
C’est ce même désir de jeu de piste qui reconnecta la série à son public en octobre 2014 : deux tweets simultanés de Mark Frost et David Lynch reprenaient une phrase clé de la résolution du meurtre de Laura Palmer : "That gum you like is going to come back in style" (1), à 11h30, heure d’arrivée de l’agent Cooper dans la bourgade. Il fallait alors se souvenir d'un des mantras de l’agent incarné par Kyle MacLachlan : quand deux événements séparés se déroulent simultanément, se rapportant au même objet de l’enquête, nous devons toujours observer la plus grande attention. Quelques jours plus tard, le lancement de la saison 3 de Twin Peaks sur Showtime (2) était officialisé, d’abord pour neuf épisodes, puis dix-huit. Lynch décrira cette nouvelle livraison comme un film de dix-huit épisodes, une description honnête à la vue des quatre premiers segments.

Twin Peaks
Le pilote de cette nouvelle saison est plus cinématographique que Twin Peaks ne l’a jamais été : les coudées franches laissées à Lynch par Showtime et l’évolution du format lui ont donné toute latitude pour offrir ce qui s’apparente vraiment à l’introduction d’un long-métrage de dix-huit heures ! Ce pilote en deux parties chemine donc progressivement vers l’univers qu’on connaît, emboîtant peu à peu les pièces du puzzle. Cette reconnexion teintée de nouveauté intime de laisser de côté nos attentes pour mieux apprécier le nouveau voyage... dans la continuité. Si le pré-générique fait le lien avec la série et expose en deux, trois plans les fantômes qui hantent les lieux depuis le lâcher de Bob, nous sommes par la suite happés dans une atmosphère plus proche de la période Fire Walk With Me / Lost Highway / Mulholland Drive. On ne retrouve ni la chaleur de la ville, ni le rythme des intrigues locales, ni l'unité de lieu qui nous faisait sentir proche des habitants. L’accompagnement d’Angelo Badalamenti est noir, minimaliste, étouffant. Bien qu’on croise quelques têtes connues, ce climat rappelle que la Loge Noire a désormais envahi l’espace et créé un point de non-retour. De toute évidence, Lynch et Frost cherchent à bâtir de l'inédit comme ce fut le cas au début des 90's. Ils n’allaient toutefois pas rebattre les cartes de la même façon.

Twin Peaks
La meilleure surprise de ces quatre premiers épisodes reste la fidélité à la ligne narrative originelle à le fil roufe de l’échange entre Cooper et son doppelgänger après vingt-cinq ans dans les ténèbres. Cette longue réadaptation teintée d’humour et de visions demeure le plus beau cadeau fait aux fans de la série, bien plus que les caméos ou têtes connues annoncés en pagaille, typiques des derniers revivals. La cohérence vis-à-vis du passé se manifeste jusque dans l’imbrication d’éléments de Fire Walk With Me. Si ce nouveau périple se déroulera dans un macrocosme plus grand que Twin Peaks, impliquant les mêmes protagonistes auxquels s’ajouteront des victimes d’une mécanique visiblement amorcée par le doppelgänger de Cooper, la tâche des auteurs a été grandement facilitée par le passage dans ce lieu intermédiaire et intemporel qu’est la Loge Noire, espace neutre (mais évolutif puisque la main / Michael J. Anderson y a également changé de forme) faisant office de sas pour réintégrer l'univers quitté au début des années 90.
Aussi extrême qu’il paraisse, ce retour de Twin Peaks demeure une expérience moins opaque que les derniers essais cinéma de David Lynch. Quoique le néophyte aura tout intérêt à bien digérer les deux premières saisons avant de s'aventurer dans ce jeu de piste qui témoigne d’une grande confiance envers l’acuité du spectateur, offrant déjà des images terrifiantes aptes à hanter sur plusieurs années. 




(1) "Ce chewing-gum que vous avez aimé va revenir à la mode", phrase qui permit à Cooper de confondre Leland Palmer lors de la scène de la révélation du meurtrier de Laura Palmer.

(2) Lynch et Frost ne sont pas en terrain inconnu sur Showtime : Gary Levine, le second de l'actuel président du network David Nevins, était l’executive en charge de Twin Peaks pour ABC à l’époque.


TWIN PEAKS – SERIES 3
Créateurs / Showrunners : Mark Frost & David Lynch
Scénario : Mark Frost & David Lynch
Réalisation : David Lynch
Musique : Angelo Badalamenti
Production : Mark Frost, Christine Larson-Nitzsche, David Lynch, Johanna Ray, Sabrina S. Sutherland
Durée : 18x58 minutes
Origine : USA
Diffusion française : sur Canal+ Séries en H+24 depuis le 22 mai 2017 




   

Commentaires   

 
0 #1 Osmosis le mercredi 31 mai 2017 à 14:21
Bien joué, l'article qui commence d'entrée par le spoiler du siècle...
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0 #2 nicco le mercredi 31 mai 2017 à 17:44
Du siècle dernier.
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