Le Hobbit : La Désolation De Smaug

Rencontre avec le dragon

Affiche Le Hobbit : La Désolation De Smaug Le plan final d'Un Voyage Inattendu était sans équivoque : l’œil du dragon qui s’ouvrait renvoyait explicitement à l’apparence de Sauron, figurant la résurgence d’un mal qu’on croyait endormi.

La structure narrative en forme de remake enfantin de La Communauté De L’Anneau tendait ainsi à instaurer la trilogie du Hobbit comme l’équivalent de ce que George Lucas avait tenté (et lamentablement échoué) à faire avec sa prélogie Star Wars, à savoir la basculement progressif d’un monde paisible vers le chaos.

De guerre, il n’est pourtant pas vraiment question ici. Car si La Désolation De Smaug semble dupliquer la rythmique des Deux Tours, la menace est en vérité bien moins tangible et les enjeux, à première vue, moins forts. Nous ne sommes pas placés au cœur d’une bataille entre le Bien et le Mal mais plutôt face à un récit sur la cupidité et l’aveuglement qui habite chaque peuplade. Elfes, Nains, Hommes… Tous convergent leurs regards vers une seule et même direction : le Mont Solitaire. L’ennemi ne frappe pas (encore) de l’extérieur. Il est présent dans le cœur de chacun, motivant chaque décision politique tournée vers son propre profit plutôt que par le bien commun. Pour Thorin, cette folie se nomme l’Arkenstone, le cœur de la montagne. Pour Thranduil, le roi des Elfes de Mirkwood, elle prend la forme de gemmes scintillantes. Pour le Maître d’Esgaroth, c’est une partie du trésor d’Erebor qui permettra à sa ville de retrouver sa gloire d’antan. Même Bilbo ne peut résister aux attraits dorés de son Précieux, allant jusqu’à tuer une larve d’araignée pour conserver son bien.

Le Hobbit : La Désolation De Smaug

L’an dernier, la scénariste Philippa Boyens déclarait que "ce n’est pas l’endroit de la carte qui détermine le rythme du récit mais l’endroit où les personnages se trouvent émotionnellement". Pourtant, on remarquera que La Désolation De Smaug s’articule davantage autour d’une approche thématique, les personnages principaux de l’intrigue n’ayant droit à aucune conclusion, même partielle, de leur arc. Qu’il s’agisse de Bilbo, Thorin, Bard ou Gandalf, tous sont laissés à des points de suspension, Peter Jackson ayant choisi un brutal cut au noir plutôt qu’un délicat fondu. Si ce choix d’un cliffangher a de quoi surprendre et décevoir, il trouve pourtant sa logique dans les deux dernières répliques du film : à force de chercher à asseoir leur suprématie et leur soif d’or, les Nains auront littéralement réveillé et déchaîné le dragon, apportant le feu et la mort sur le monde.

Au grès d’un récit a priori décousu se tisse ainsi une des œuvres les plus noires et violentes du cinéaste néo-zélandais, portée par une mise en scène d’une hallucinante fluidité. Besoin d’introduire la puissance émergente de Sauron à Dol Dulgur ? Un gros plan sur l’anneau que caresse Bilbo suivi d’un fondu sur la forteresse permet de faire le lien entre les enjeux intimes et les enjeux épiques à venir. Nécessité de renforcer l’aura malfaisante du roi des Elfes ? Un jeu de correspondances avec le trône du Roi Gobelin suffira à faire comprendre que derrière la beauté ensorcelante peut se cacher une nature profonde plus laide (figurée à merveille par une blessure de serpent). Et quand il s’agit de donner des repères géographiques au spectateur entre les différents décors du film, il suffira d’un plan de Bilbo au-dessus de la cime des arbres pour instantanément donner corps à la cohérence de la Terre du Milieu. Un plan d’une rare poésie, par ailleurs, marquant le basculement d’un monde encore enchanteur à un univers de ténèbres, avec l’envolée d’une nuée de papillons bleus confondus avec des feuilles automnales. Un contraste chromatique étonnant évoquant la nuit et le feu, qui resurgira à Lacville au détour d’une des plus belle envolée épique de la saga. En effet, alors qu’il vient de comprendre qui se cache derrière Thorin, Bard récite une prophétie annonçant la destruction de la ville de pêcheurs (au sens propre comme au sens religieux) tandis qu’à l’écran, le crépuscule vient teinter le lac d’une couleur de flammes rougeoyantes.

Le Hobbit : La Désolation De Smaug

On a longuement douté, y compris en ces lieux, de la nécessité de porter Le Hobbit à l’écran sous forme de trilogie. Car si le travail sur Le Seigneur Des Anneaux avait consisté à rendre la trame plus dynamique, en l’accélérant quand il le fallait (pas de Tom Bombadil, pas de nettoyage de la Comté) ou en accentuant les enjeux si nécessaire (la tentation de Faramir), on voyait mal comment remplir trois films de trois heures avec un livre aussi linéaire dans sa progression. A la vue de cette Désolation De Smaug, on commence à y voir plus clair dans ce qui a motivé cette décision. Car il n’est pas question de remplissage ou de décision commerciale juteuse. C’est bien le récit qui dirige à nouveau l’entreprise de Peter Jackson, comme c’était déjà le cas il y a dix ans. Quand Tolkien pouvait se permettre de présenter Esgaroth comme un moment de répit pour les Nains, il convenait, dans un soucis de dramaturgie cinématographique, de proposer de vrais antagonistes, quitte à charger le noble Bard d’un lourd poids du passé ou d’un conflit de politicien.
Car c’est de ça dont il est finalement question : les erreurs de nos pères qui viennent nous hanter (Thorin de profil dans l’alignement d’une statue de Nains au coucher du soleil, la première apparition de Bard dans l’ombre bandant un arc dont la flèche à la même forme que celle destinée à tuer le dragon) et qu’il faut savoir affronter. Rien d’étonnant alors à ce que le personnage de Legolas réapparaisse ici en figure létale, quasiment vampirique (il faut le voir sauter sur une araignée tel un ange de la mort ou se battre sous la lune pour le croire), tiraillé entre un père cupide et un amour inavoué. Le repli sur soi et l’égoïsme deviennent ainsi des moteurs d’action pour les auteurs, choisissant judicieusement de séparer la troupe de Nains, Thorin préférant abandonner sa famille (Killi blessé) puis n’hésitant pas à sacrifier Bilbo si nécessaire. Autant d’ajouts narratifs à première vue discutable mais dont la logique finit par s’imposer avec fracas à la revoyure.

"Tout ce qui est or ne brille pas. Tous ceux qui errent ne sont pas perdus".
La versatilité de l’âme humaine a toujours sous-tendue l’œuvre de Tolkien et elle trouve ici un bel écrin via la confrontation finale avec Smaug (impressionnant Bennedict Cumberbatch), principale attraction de cette deuxième volet et principale réussite. Car derrière l’immense dragon destructeur se cache le miroir de tous ces héros à la noblesse vacillante : élégant et séduisant avec ses belles manières mais aussi avide de richesses, et gorgé de sa propre splendeur. Il n’est plus l’ombre qui planait sur Un Voyage Inattendu, évocation lointaine d’une terreur passée. Il se dévoile à présent dans toute sa dimension, toute sa colère et toute sa puissance. Encore une fois, le morceau de bravoure brodé par Peter Jackson pour clôturer son récit (une séquence délirante dans les forges d’Erebor) sera vecteur de sens puisque c’est par l’or que le dragon manquera d’être terrassé, avant de s’envoler en provoquant une pluie scintillante. On ne pouvait conclure sur une plus belle image annonciatrice de mort.

Le Hobbit : La Désolation De Smaug

Dans une œuvre de Fantasy aussi dense que généreuse, portée par la toute puissance de conteur de Peter Jackson, on pourra néanmoins émettre des réserves sur certaines coupes de montage trop flagrantes pour ne pas entacher la pleine réussite de l’entreprise. La plus symptomatique est sans conteste l’introduction de Beorn l’homme-ours, réduit ici à une caractérisation si minimaliste qu’elle empêche de saisir la pleine portée symbolique de ce que ce personnage et son havre de paix représentent. Un manquement parmi d’autres qui sera sans aucun doute réparé avec la version longue du film mais qui n’empêche pas La Désolation De Smaug d’être le grand film d’évocation qu’on attendait.

Certes, nous ne sommes plus tout à fait dans le conte pour enfants imaginé par Tolkien. Mais la grande fresque d’heroic fantasy rêvée par Peter Jackson est d’une telle maestria (la scène des tonneaux débutant comme un film de cape et d’épée pour mieux s’achever par un forme d’hommage au Diable de Tasmanie) et d’une telle puissance émotionnelle qu’il serait dommage de bouder son plaisir. Le Hobbit, comme Le Seigneur Des Anneaux avant lui, c’est d’abord du grand cinéma, un mythe qui se déploie sur toute l’étendu du format Scope pour toucher d’abord au cœur et à l’âme. 
"Les mythes que nous tissons, même s’ils renferment des erreurs, reflètent inévitablement un fragment de la vraie lumière, cette vérité éternelle qui est avec Dieu." (J.R.R. Tolkien)




THE HOBBIT: THE DESOLATION OF SMAUG
Réalisation : Peter Jackson
Scénario : Peter Jackson, Philippa Boyens, Fran Walsh & Guillermo del Toro d'après Le Hobbit de J.R.R. Tolkien 
Production : Peter Jackson, Fran Walsh, Zane Weiner, Carolynne Cunningham...
Photo : Andrew Lesnie
Montage : Jabez Olssen
Bande originale : Howard Shore
Origine : USA / Nouvelle-Zélande
Durée : 2h21
Sortie française : 11 décembre 2013




   

Commentaires   

 
0 #1 youli le vendredi 27 décembre 2013 à 03:42
C'est cool de voir une critique qui essaye un peu de comprendre ce que Peter Jackson cherche à nous raconter, ça change.
Par contre, est-ce un choix de ne pas évoquer le personnage de Tauriel ? Même si dans l'idée c'est bien d'apporter un peu de féminité à l'ensemble, j'ai trouvé ça vraiment dommage de plomber tout ça avec une romance aussi improbable que balourde, qui rend du coup la greffe très difficile.
D'ailleurs j'ai trouvé que presque tous les ajouts du film sonnaient bizarres (alors que je n'ai même pas lu le livre, c'est dire si ils sautent aux yeux), comme par exemple la capture de Gandalf par Sauron et ses potes, ou encore les raisons de la "vengeance" de Smaug (même si j'ai bien compris que le film insistait sur son orgueil, à sa place j'aurais quand-même commencé par cramer les Nains avant de sortir de mon trou).

M'enfin, ce ne sont que de petits détails gâchant un peu le spectacle...
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