Détective Dee 2 : La Légende Du Dragon Des Mers

Pièges en eaux troubles

Affiche Détective Dee 2 : La Légende Du Dragon Des Mers

Préquelle poursuivant l'exploration d'une figure légendaire de l'Histoire chinoise, cette nouvelle aventure du juge Ti illustre encore une fois le talent de Tsui Hark dans l'art de renouveler ses thèmes et motifs.


Au large des côtes chinoises, la flotte de l’impératrice Wu (Carina Lau) est décimée par une mystérieuse créature sous-marine lors d'une spectaculaire ouverture faisant office de note d’intention : ruptures et mélange des genres beaucoup plus radicaux que dans Le Mystère De La Flamme Fantôme et mise en scène axée sur une stéréoscopie particulièrement sensitive. De fait, la première rencontre entre les deux personnages clés repose sur ce procédé qui, loin de déstructurer la cinégénie du film, tend à l’unifier et l’enrichir émotionnellement. La confrontation entre Dee Renjie, campé par un Mark Chao (Monga) beaucoup plus espiègle que la version âgée, et son futur allié le commissaire en chef du Temple Yuchi Zhenjin (Shaofeng Feng, vu récemment dans Tai Chi Zero) se trouve désamorcée par la voix-off pessimiste de Dee et l’apparition de Yin (Angelababy), sublime courtisane promise à être emprisonnée dans le Temple du dragon des mers. Une scène onirique qui expose les enjeux tout en renvoyant à l’apparition de la Reine des glaces de Zu, Les Guerriers De La Montagne Magique.
 

Détective Dee 2 : La Légende Du Dragon Des Mers


De son long-métrage de 1983, Hark reprend également la dynamique du duo : si Dee renvoie à Ting Yin, son acolyte, le physicien impérial Wang Yu (Kun Chen), d'une maladresse et d'une timidité enfantine, rappelle Ti Ming Chi. Cet attachant duo prolonge également l’aspect "Holmes & Watson" des origines, évoquant toute une tradition du serial d’aventure ou policier. Un genre consacré qui permet au réalisateur des ruptures audacieuses, comme en témoigne l’apparition de Yuan Zhen (Bum Kim), ancien amour de Yin, sous l'apparence d'un monstre aquatique que n’aurait pas renié Jack Arnold. Utilisant les codes propres aux films d’horreur gothiques de la Universal (contre-plongée, éclairage expressionniste, dissimulation du monstre à travers l’obscurité), le cinéaste va jusqu’à induire une nouvelle donnée narrative à travers un simple champ/contrechamp entre le monstre et sa bien-aimée, soulignant l’humanité de la créature au travers de son unique œil reptilien, alors mis en lumière.
 

Détective Dee 2 : La Légende Du Dragon Des Mers


Rôdés par leur précédent projet en relief, Dragon Gate, Tsui Hark et son chef opérateur Choi Sung Fai (qui abandonne la tonalité bleutée du premier opus pour une dominante chromatique jaune) poussent leur travail sur la stéréoscopie dans ses ultimes retranchements, jeu de perspectives et profondeur de champ étant par exemple mis à rude épreuve lorsque l’horizon des cités médiévales se démultiplie à l’infini tout en pointant des détails au fond du cadre à travers un emploi subtil de l’objectif à double foyer. Surtout, Tsui Hark fait de la stéréoscopie un élément narratif à l’instar de Spielberg avec Les Aventures De Tintin, l’utilisant pour des transitions temporelles et narratives, allant jusqu’à jouer sur deux niveaux de temporalité au sein d’un
même cadre. Le cinéaste pense également sa 3D en fonction du ressenti de son protagoniste principal : comme Dee, nous sommes amenés à lire sur les lèvres (cadre flou, seul la bouche des protagonistes est nette), ou à assister à une démultiplication de lui-même afin d’esquiver les coups de ses adversaires. Une approche esthétique qui trouve évidemment sa source dans le cinéma des origines auquel le réalisateur reste attaché.
 

Détective Dee 2 : La Légende Du Dragon Des Mers


Véritable obsession de Tsui Hark, le mélange des genres nous fait voltiger du wu xia pian au kaiju eiga, du mélodrame romantique à la comédie burlesque, du comic book au whodunit holmésien, l'auteur de Peking Opera Blues mettant à profit cette multitude de tons pour placer quelques envolées iconoclastes au milieu de morceaux de bravoure incroyables (le combat sur la falaise !) : le climax du Mystère De La Flamme Fantôme voyait une statue géante s’écraser sur l’impératrice Wu, Tsui Hark poursuit ici son irrévérence envers le gouvernement chinois à travers un enjeu particulièrement salace que nous laisserons soin au spectateur de découvrir. Il est d'ailleurs important de souligner le contraste entre l’autoritarisme de Wu et l’indépendance de Dee, qui démontre une fois de plus l’attachement que le cinéaste éprouve pour les êtres esseulés au sein de contextes chaotiques (un parallèle peut même être tiré entre l’état d’esprit de Dee et celui de Stool lors du final de Shanghai Blues).
 

Détective Dee 2 : La Légende Du Dragon Des Mers


Le cinéaste hongkongais poursuit ainsi avec ce Young Detective Dee son travail autour des mythes et des love stories impossibles qui ont jalonné sa filmographie. Si l’on pense à Zu, Green Snake et dans une moindre mesure à The Lovers, Tsui Hark induit dans son dernier opus un élément final à cette romance qui pourra être interprété comme pessimiste ou optimiste selon son propre ressenti ou vécu.
Si cet agencement narratif, thématique et visuel nous apparaît d’une profonde richesse, c’est parce que Tsui Hark n’a jamais perdu de vue que l’expérience sensorielle et émotionnelle prend tout son sens en s'articulant autour d’intrigues propres aux genres populaires. Le climax, qui voit la rencontre du
kaiju eiga et du swashbuckler, achève d’appuyer la dimension iconique de son héros et renvoie au bac à sable de nombreux blockbusters cyniques actuels, rappelant l’importance de croire aux héros et à l’imaginaire qui les entoure à l'écran.

Synthèse du meilleur de l’œuvre de Tsui Hark, ce nouveau Détective Dee allie toutes ses audaces à un équilibre précieux qui ne sacrifie jamais la dimension humaine au spectaculaire, incarnant tout ce pourquoi nous aimons le cinéma.


Remerciements à Nicolas Zugasti.



DI RENJIE : SHEN DU LONG WANG
Réalisation : Hark Tsui
Scénario :  Kuo-Fu Chen
Production : Kuo-Fu Chen, Nansun Shi, Hark Tsui, Zhongjun Wang
Photo : Sung Fai Choi
Direction Artistique : Kenneth Mak 
Bande originale : Kenji Kawai
Origine : Chine
Durée : 2h14
Sortie française : 6 août 2014




   

Commentaires   

 
0 #1 viking le vendredi 15 août 2014 à 10:09
Bien dit!

Et en effet, Tsui Hark excelle à utiliser numérique et 3D comme éléments de montage (de ce point de vue, ça m'a fait penser à un Speed Racer réussi)
Et quel panache! Cette séquence à cheval à la fin!
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