Captain America: Civil War

De guerre lasse

Captain America: Civil War

Le film de super-héros est mort. Les films avec des super-héros en revanche se portent très bien. Ce n'est pas les quelques dos d'ânes sur la route de la soie (légères sous-performances de Ant-Man et Avengers 2) qui feront trembler une industrie à la planification verrouillée, condition de sa pérennité.   


En revanche, le film de super-héros n'est pas au mieux de sa forme, si tant est qu'il ait survécu au putsch effectué par Marvel sur un genre qui, à deux Captain America et un Iron Man 3 près, n'a pas vraiment bénéficié de la sublimation artistique vers laquelle des auteurs comme Sam Raimi ou Guillermo del Toro ont pu le tirer par le passé. Car qu'est-ce qu'un film de super-héros finalement, sinon un mec en costume qui combat le mal et l'injustice avant d'aller boire une bière avec ses copains super-héros à la fin de la journée ? Certes, on retrouve toujours des récurrences narratives accréditant l'existence d'un genre codifié sur lesquels les personnages concernées viennent apporter des variations spécifiques à leur univers : poids de la responsabilité des pouvoirs, vie privée dissoute dans la double identité, solitude face à un monde qui ne le comprend pas... Mais dans la déclinaison feuilletonesque de la Marvel, que reste-t-il des jallons du genre posés par des cinéastes qui se faisaient une opinion autrement plus haute des matériaux qu'ils filmaient ?

Captain America: Civil War

A
u fond, pourquoi essayer de faire la différence entre les mêmes poses sentencieuses que se refilent les personnages pour signifier leurs états d'âmes ? Entre les mêmes plans numériques livrés clés en main par les compagnies d'effets spéciaux pour irriguer l'iconisation de personnages rincés par les mêmes punchlines et la même esthétique de téléfilm ? Avec la même propension à la dédramatisation pour éviter au public de croire qu'il est venu voir qu'un film de potes à deux cents millions de dollars ? Certes, la concurrence ne relève pas le niveau et on peut très bien avoir une signature visuelle reconnaissable entre mille tout en transformant ses mythes en gros cakos de concours de tuning qui auraient davantage leur place dans un épisode de Fast And Furious (voire de South Park) que dans un Batman v Superman. Reste que dans un cas comme dans l'autre, le constat ne bouge pas d'un iota, et à moins que l'auteur de Vampires En Toutes Intimité ne réussisse à transformer cette usine à gaz annoncée qu'est Thor 3 en bonne surprise, on ne voit pas ce qui pourrait à l'avenir infirmer ce constat (la franchise X-Men demeurant l'exception).

Que ce soit le troisième épisode de Captain America qui inspire cette tentative de renouvellement de la ritournelle de l'assèchement créatif du système Marvel est d'autant plus triste que la licence était la seule à ne pas sacrifier son personnage sur l'autel du tout-venant. Notamment en caractérisant son héros à l'aune d'un univers défini par des codes en écho avec sa trajectoire narrative : la naïveté du serial, l'exaltation euphorique de l'aventure et la découverte de ses pouvoirs dans le cadre d'une guerre pour le premier opus, la suspicion sourde et la paranoïa latente de l'actioner complotiste du second quand notre good guy se réveillait dans un monde aux nuances de gris beaucoup plus prononcées. En poste sur ce dernier film, considéré par beaucoup comme le meilleur Marvel, Anthony et Joe Russo témoignaient d'une véritable intelligence de conception pour un personnage difficile à adapter au monde moderne. En faisant mine de s'inspirer du thriller parano des 70's (faut quand même pas pousser) pour mieux mettre les pieds dans le plat de la série d'action des 90's (genre qui transposait déjà les chromosomes des films de Sidney Pollack et Alan J. Pakula dans un code génétique totalement différent). Les Russo, qui n'avaient jusque-là réalisé que les très sympathiques Bienvenue A Collinwood et Toi, Moi Et Dupree (sans compter plusieurs épisodes de la géniale série Community), témoignaient d'une lucidité bienvenue dans un système piloté par les producteurs. Reste qu'en exploitant intelligemment leur thématique super-héroïque dans un contexte qui avait le bon goût de savoir exagérer la réalité quand il le fallait pour coller aux exploits du personnage (meilleure utilisation de la shaky-cam depuis Safe de Boaz Yakin), les Russo réussissaient sans mal à réaliser l'un des meilleurs comic book movie d'une décennie 2010 bien avare en tête de gondoles.
Que la fratrie se vautre dans la déconfiture narrative et esthétique pour ce troisième épisode ne surprendra que ceux qui avaient mis sur un piédestal le précédent, dont la réussite reposait sur une intention sommes toutes modeste. En tous cas sans commune mesure avec cet Avengers 2.5 qui a la charge, après Batman v Superman, de nous conter une autre guerre fratricide entre super-slips manipulés par un bad guy aux motivations obscures : après une opération ayant mal tourné, les Nations Unies se retournent contre les Avengers. Au point de provoquer une scission au sein du groupe entre ceux défendent l'idée d'un contrôle extérieur sur leurs actions avec Stark à leurs côtés et les autres menés par Steve Rogers, qui rejettent toute ingérence sur leur liberté de mouvement.

Captain America: Civil War

Reconnaissons aux Russo le mérite de dépeindre les raisons menant à cet affrontement avec une intelligibilité et une cohérence qui faisaient sérieusement défaut au nanar flingué de Snyder. Mettons également à leur crédit d'avoir réussi à conserver une volonté de traiter sérieusement les dilemmes de leurs personnages, même si la dédramatisation intrusive made in Marvel pointe à plusieurs reprises. Reste cependant qu'au bout du compte, Captain America: Civil War ne pouvait ressembler que ce à quoi il ressemble aujourd'hui, avec son scénario écrit en fonction des personnages à intégrer (parfois à la dernière minute, comme pour Spider-Man), son récit dont la seule velléité est de paver la continuité narrative jusqu'au film suivant, ses enjeux dramatiques qui veillent systématiquement à ne pas se laisser gagner par le sérieux pourtant imposé par la situation afin de ne pas dévier de la ligne family friendly.
Un tel cahier des charges ne pouvait être honoré que par une brutasse de la caméra, capable de créer des instants de cinéma susceptibles de s'approprier les ellipses et autres raccourcis cavaliers nécessaires afin de respecter le programme. Ce que ne sont pas les frères Russo, dont le savoir-faire sur
Winter Soldier semble reculer ici de plusieurs crans, comme si la pression les avait amputés de leur efficacité artisanale. Laid et matraqué aux filtres grisâtres qui conditionnent la neutralité esthétique du blockbuster 2.0, Civil War se paye en outre un sérieux déficit de fabrication en ce qui concerne le spectacle à proprement parler. Le long-métrage ne retrouve ainsi que sporadiquement l'impact et l'élégance du précédent dans les mano a mano, plus proches d'une production Besson qu'autre chose. Les frangins échouent également à concevoir une réalité alternative susceptible d'accueillir la coexistence de ses héros dans un environnement crédible, alors qu'il s'agissait d'un des points forts du second opus. Forcément dans ces conditions, il n'est guère surprenant que la scène de l'aéroport ressemble à un mash up de courts-métrages que le second degré systématique rend aussi intense qu'une gigantesque bagarre de polochons.

Captain America: Civil War

Il n'y a guère que dans son climax que Civil War sort la tête de l'eau, lorsqu'enfin les auteurs recentrent les enjeux sur le cœur émotionnel de l'histoire. Certes, le tout demeure tributaire de la mise en place cahoteuse en amont, mais on retrouve alors la propension des Russo à nourrir leurs scènes de fight d'une dramaturgie inhérente aux conflits des personnages, qui tranche radicalement avec la légèreté forcée qui a précédé. Durant ces vingt minutes, Captain America: Civil War se met alors à ressembler à ce qui aurait dû être: un film sur Captain America, justement, et non pas une gigantesque réunion noyée sous les contraintes. Car, et c'est là le plus dommageable, à force de banaliser leurs personnages pour les rendre accessibles, à rendre commun la coexistence de figures iconiques comme s'il s'agissait de protagonistes de sitcom, Marvel finit par dévoyer l'émerveillement et l'exaltation censés accompagner ces aventures. Comme si la recherche permanente de la proximité (grande marotte de notre époque) s'effectuait au détriment d'une substance mythologique, de ces sentiments qui se bousculaient à la vision des Spider-Man et Batman, de cette sensation de basculer dans un autre monde, de voir nos fantasmes prendre vie devant nos yeux.
Le genre super-héroïque est mort. Mais les films avec des super-héros se portent bien.




Captain AMERICA: CIVIL WAR
Réalisation : Anthony & Joe Russo
Scénario : Christopher Marcus & Stephen McFeely d'après le comic book de Mark Millar 
Production : Kevin Feige, Mitchell Bell, Christoph Fisser...
Photo : Trent Opaloch
Montage : Jeffrey Ford & Matthew Schmidt
Bande originale : Henry Jackman
Origine : USA
Durée : 2h27
Sortie française : 27 avril 2016




   

Commentaires   

 
+1 #1 RedGe le dimanche 08 mai 2016 à 12:27
En lisant cette critique, je me suis dit que certain devraient arrêter d'aller voir des films dont il SAVENT que c'est pas leurs came. Moi j'ai arrêté les Z. Snyder, et ça va beaucoup mieux ^^

Conclure que le film ne réalise pas de fantasme de spectateur, c'est tellement éloigné de mon expérience. Bon sang, Ant man qui devient géant, Stark qui pête les plombs et devient berserk, voir un vrai bad guy "mastermind". Y a pas de honte à aimer ou pas aimer, mais ce faire du mal comme ça...
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