Février 2011

Ecrit en vain

Réalisateur de film

Le mois dernier je vous annonçais la création d'une nouvelle émission de cinéma sur le site Arrêt Sur Images. Le titre de ce premier épisode, "Le cinéma n'a rien à voir avec la littérature" avait le mérite de mettre les points sur les i.

Quitte à faire grincer quelques dents chez des puristes pour qui la question ne se pose pas, soit parce que ce n'est qu'"enfoncer des portes ouvertes" que d'affirmer cela, soit parce qu'au contraire le 7ème Art a tout à voir avec la littérature. J'en ai même vu tenir les deux discours dans le même paragraphe. Miraculeux forums.

Pas aisé de faire admettre l'audacieuse idée que le cinéma s'approche plus du défilement continu d'images et de sons que de la lecture d'un roman. Nombre de théoriciens, de Mitry à Zizek en passant par Tarnowski, ont pourtant déjà très bien démontré que les stimulus et processus cognitifs mis en œuvre lors de ces deux activités sont totalement différents, voire opposés (perception instinctive contre décodage). Mais il faut croire que tout ce qui attrait à l'image garde encore une connotation trop populaire pour qu'une catégorie d'individus daigne s'y intéresser sans pollution lexicale et idéologique.

Toujours à contre-courant des bonnes idées, Les Inrocks proposent ainsi à leurs lecteurs une "leçon de cinéma avec Christophe Honoré" dont le principal but est de montrer que, tel l'auteur de Homme Au Bain, "on peut faire du cinéma comme un écrivain".
Ha ! Voilà qui est rassurant : il est possible de fabriquer des images avec une machine à écrire. Voyons un peu ce que ça donne :

Cinéma d'écrivain
 


Mouais.
Pas convaincu, mais peut-être ai-je mal saisi l'énoncé de ce cours qui s'annonce magistral. On imagine d'ailleurs très bien Jean-Baptiste Thoret aller s'acquitter de 5 euros pour assister à cette conférence très Beauvois dans l'esprit, dont le manifeste poétique "La technique au cinéma ce n'est pas compliqué, ça s'apprend en vingt minutes" (Première d'octobre 2010) contribue à vendre le procédé cinématographique comme une simple machine d'alchimiste métamorphosant les écrits en images prêtes à être projetées et comprises. (1) (2)

On peut subodorer que la technique aura d'autant moins sa place à cette conférence qu'elle sera animée par un autre esprit éclairé de la cinéphilie française, François Bégaudeau, pour qui la maîtrise au cinéma est très simplement nazi. Du moins c'est ce que j'ai cru comprendre de ses innombrables inepties rhétoriques, aussi mesurées que cohérentes.
Il n'est donc pas dit que ça volera très haut ce mardi 15 février au Gaumont Parnasse. Tout au plus, vu les réflexes qui habitent les deux compères, pouvons-nous espérer quelques points Godwin supplémentaires, ce sera toujours ça de pris pour la marrade.

Il est en tout cas probable que le cinéaste qui fait des films comme un écrivain pour enfant et l'écrivain qui parle des films comme un enfant évoquent ce cri d'alarme de Télérama : "Il faut sauver le cinéma d'auteur !"

Outre l'archaïque position du magazine, "cinéma d'auteur contre cinéma pas d'auteur" (3) (son fond de commerce), je reste ébahi par cette candide interrogation : les français n'ont jamais autant été au cinéma depuis quarante ans mais "beaucoup de petits films formidables défendus par la critique sont boudés par le public. Problème de distribution ? Manque de curiosité ?"
Il y a un grand nombre de raisons pour expliquer ce désamour, mais ce n'est pas vers le public que nous pointerions le doigt en premier. Le distributeur Jean Labadie se charge d'aiguiller les lecteurs de l'hebdo culturel : "Le public ne fait plus confiance à personne. Jadis, une couverture de Télérama ou une double page dans Libération drainaient facilement 100 000 spectateurs."

Ça alors. Tenez-vous bien : il semblerait que plus les gens vont au cinéma, moins ils font confiance à des revues qui cloisonnent les arts, hiérarchisent les genres, versent dans le copinage et avancent bien trop souvent le contraire de ce qui se trouve être à l'écran. Le public aurait fini par se rendre compte que les publications sur le cinéma ne leur parlent plus ? 
Un reportage dans les catacombes avec Isild Le Besco ne les encouragerait pas à aller découvrir le renouveau cinématographique qui se cache dans Bas-Fonds ! "J'ai chiné vintage avec Xavier Dolan" n'a pas décuplé les entrées des Amours Imaginaires ! Si c'est pas malheureux...
Vivement "J'ai testé une journée dans un foyer Sonacotra avec les frères Dardenne", et si après ça rien ne bouge, on pourra commencer à trembler pour la survie du cinéma.

Plus qu'une très explicable méfiance du public vis-à-vis de la critique (on ne prend pas son lectorat indéfiniment pour des buses sans les voir s'envoler un jour), il est nécessaire de se pencher sur LE seul point réellement important, ce que fait sans détour Michel Saint-Jean de Diaphana Films : "Il faut prendre conscience de la relative médiocrité des films, et se pencher sur la formation des cinéastes, le renouvellement des sujets, des modes d’écriture..." (4)

Il faut voir si cela passe par des TP de vingt minutes et des "leçons de cinéma" pour faire des films comme un écrivain.


(1) Illustration probante de ce déni de l'effort qui consiste à mettre un récit en image, le succès cinématographique de 2010 est pour beaucoup seulement redevable au talent de son scénariste. Qu'il doit être instructif d'être en leur compagnie lorsqu'ils découvriront que ce n'est pas Aaron Sorkin qui a fait 99 prises de la première séquence de The Social Network.

(2) Qu'un cinéaste affirme que la technique s'apprend en vingt minutes tandis que quatre mois plus tôt les étudiants de la principale école de cinéma de France faisaient grève faute d'apprentissage technique satisfaisant est au mieux déplacé, au pire assez révélateur de l'altitude à laquelle planent les têtes de gondoles hexagonales.

(3) Car si on apprend à faire des petits films en vingt minutes, les gros films, eux, s'écrivent et se font tout seul, sans auteur. Alchimie, toujours.

(4) Stéphanie Rouget, scénariste, propose un article plus complet sur la question.




   

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