La Cité De L'Ombre

Le dormeur doit se réveiller

Affiche La Cité De L'Ombre

C'est mercredi soir. La salle de cinéma est quasi vide. Un dizaine de personnes maximum. Les lumières s'éteignent, la bobine tourne, le film démarre. Venu uniquement grâce au nom du réalisateur dont j'ai beaucoup aimé le premier film, je ne sais pas trop à quoi m'attendre.


Les critiques sont mitigées. Ça a l'air d'être un Narnia de plus. Gil Kenan fera-t-il aussi bien que Monster House ou s'avèrera-t-il que cette réussite était à mettre sur le compte de la chance du débutant ?
1h35 plus tard, les lumières se rallument, et j'ai quinze ans de moins. Le type aux cheveux longs à lunettes devant moi m'avoue que c'est la deuxième fois qu'il le voit aujourd'hui. Et je suis désormais sûr d'une chose : Gil Kenan est un futur grand.

De toute évidence conçu dans l'optique de surfer sur la vague des Harry Potter-like, La Cité De L'Ombre est l'adaptation du livre éponyme de Jeanne DuPrau, et est le fruit de deux sociétés de production : Playtone (la boîte de Tom Hanks) et Walden Media. Cette dernière étant capable du pire (Les Chroniques De Narnia) mais aussi du meilleur (le superbe Secret De Terabithia), on pouvait s'attendre à tout. Même si le film avait des atouts pour séduire : une galerie d'acteurs aussi classes que Bill Murray, Tim Robbins et Martin Landau. Une histoire sympathique mélangeant allègrement SF, post-apo (un New York 1997 pour les mômes !), fantasy et même steampunk... Et enfin une scénariste spécialisée dans les contes, Caroline Thompson, auteur de quelques Burton et ex-femme de Danny Elfman, à l'adaptation. Mais doté d'un budget un peu serré pour une telle histoire (38 millions de dollars, à côté des 200 millions du Prince Caspian, c'est une bouchée de pain), on pouvait se demander si le petit Gil Kenan arriverait à tirer quelque chose du livre de DuPrau, contant l'histoire de Lina et Doon vivant à Ember. Une ville construite sous la terre il y a 300 ans, éclairée artificiellement. L'énergie vient à manquer, mais le maire comme les habitants préfèrent entretenir l'idée qu'il n'y a rien d'autre que de l'obscurité à l'extérieur de la ville et évitent de trop réfléchir au problème. Jusqu'à ce que nos deux héros trouvent un moyen de quitter l'endroit et peut-être de trouver la lumière.

A la vision du film, on est donc vite rassurés, car outre quelques petits problèmes de cohérences scénaristiques sur la fin, la puissance du propos et la mise en scène très inventive de Kenan emportent tout sur leur passage. En effet, dès son deuxième film, un style commence déjà à se dessiner, constitué de diverses influences.
Influence des comédies fantastiques et autres films d'aventures des années 80 d'abord. Le final fait de toute évidence référence au Temple Maudit. Le goût pour les grands angles rappelle les Spielberg et autre Dante de l'époque (voire même Terry Gilliam), soulignant au passage l'efficacité de ces focales dans les films pour enfants (observez à quel point un réalisateur adulte comme Michael Mann privilégie les longues focales... Ce qui signifierait qu'on voit plus large quand on est gamin ? J'y viens...). La petite sœur ressemble beaucoup à la Drew Barrymore de E.T. Les inventions marrantes du père de Doon évoquent Retour Vers Le Futur ou Les Goonies...

Influence d'un romantisme à la Tim Burton ensuite. Dès son court-métrage The Lark, Kenan révélait un goût prononcé pour les arbres pétrifiés et les maisons au style gothique, tout en faisant carrément le pont entre David Lynch, Alfred Hitchcock et Tim Burton (avant son décès). On sent chez Gil Kenan une pointe de mélancolie, ne serait-ce qu'à travers certains choix. Monster House se passait à l'automne, ici le contexte de monde sur le déclin amène des décisions artistiques allant dans le même sens (éclairages sombres, poutres rouillées, bois rongé...) Le personnage de Doon, qui ressemble beaucoup au réalisateur et au héros de son premier film (un autre point commun avec Burton), n'est pas le chiard habituel de ce genre de film. Il ne passe pas son temps à ricaner ou à échanger ses cartes Pokémon, il est vraiment marqué par l'environnement dans lequel il évolue, c'est à dire un monde au bord de la faillite. Kenan a grandi en changeant régulièrement de pays (Israel, Angleterre, USA), et dit en avoir gardé l'idée que l'environnement dans lequel nous vivons nous change plus qu'on ne le pense. Au passage, on notera que les deux acteurs principaux ont été repérés dans des films sérieux (Control et Reviens-Moi), et pas dans le dernier Highschool Musical.

La Cité De L'Ombre
Le coeur de la maison dans Monster House


Doon, motivé par l'appel de l'aventure, est obsédé par le générateur qui alimente Ember en électricité, et il sait qu'il peut faire quelque chose pour sauver sa ville. Bref, il est prêt à en découdre avec la machine. Mais la ville et ses habitants vont lui mettre des batons dans les roues. Car la machine est ici autant le générateur électrique que la machine politique, la société. Comme dans plusieurs productions Spielberg récentes (dont Transformers), on avait déjà repéré des allusions subliminales à la perte de confiance en le gouvernement dans Monster House (notamment à travers le "Skull and Bones".) Dans La Cité De L'Ombre comme dans Monster House, le monstre a un cœur qui bat, mais un cœur malade. On se souvient que les enfants de ce dernier film cherchaient à atteindre le "cœur" de la maison pour la détruire. Dans La Cité De L'Ombre, Doon cherche à tout prix à atteindre le générateur car il sait que le problème vient de là. Ainsi, dès que la caméra se rapproche du générateur, on peut entendre un bruit sourd de battement de cœur. De même, quand les enfants montent à l'échelle pour s'enfuir d'Ember, les pistons autour d'eux semblent "respirer". Cette idée d'environnement vivant était déjà présente dans Monster House et dans The Lark. Ici, c'est la ville qui est devenue vivante.

A l'inverse des deux enfants, les adultes évitent soigneusement de réfléchir au problème qui touche la ville. Ignorants, résignés et peu combatifs, ils préfèrent se réfugier dans l'aquoibonisme ou pire, dans la religion. Celle-ci est caricaturée par une chorale naïve approuvée par le maire (Bill Murray en gourou politico-religieux) qui maintient le peuple dans l'illusion du bonheur, l'empêche d'aller chercher plus loin, et donc l'endort. Cette idée de sommeil est d'ailleurs parfaitement symbolisée par le personnage du vieux fonctionnaire qui ne sort jamais des rails où on l'a mis, et surtout... qui passe son temps à dormir. Dès que ce personnage-clé décidera de se réveiller pour aller sauver les enfants, il deviendra à lui seul le réveil de l'entière population d'Ember.
Car comme chez Spielberg, ce sont les enfants qui sont les plus à même de se poser des questions et de faire avancer les problèmes (la petite sœur de Lina aide les deux héros à résoudre certaines énigmes avec une facilité déconcertante). "Pourquoi c'est interdit ?", demande par exemple Lina à un adulte éberlué. Les enfants ont pour eux leur naïveté, qui les fait questionner sans préjugés le monde dans lequel ils évoluent, à la manière des philosophes (Doon étudie l'origine des insectes alors que son père lui déconseille de se pencher sur ce genre de questions.) Et si les gosses "voient" mieux que les adultes, ils sont logiquement les mieux placés pour trouver un moyen d'atteindre "la lumière" (et puis ils doivent être filmés en grand angle !)

La Cité De L'Ombre
Lina follows son bliss


Nous savons qu'au XVIIIème siècle, les philosophes des Lumières ont largement influencé les révolutions américaines et françaises, ne serait-ce que par la rédaction des Constitutions. Ces derniers défendaient la raison, la démocratie, la liberté. Ils s'opposait à l'obscurantisme, aux superstitions du moyen-âge. La lumière que les habitants d'Ember sont en train de perdre et l'obscurité, les superstitions qui les gagnent, sont avant tout des métaphores de la raison (la lumière) opposée à l'aveuglement et l'oubli (l'obscurité). Toute l'idée étant réunie dans une série de symboles très simples : les ampoules (le générique d'ouverture est écrit en filaments), la boite que personne ne remarque alors qu'elle contient le chemin de la sortie (ceux qui ne savent pas étant ici moins pires que ceux qui savent mais ne font rien), l'affiche du film et ses enfants placés au dessus de la ville et sous la lumière, la ville elle-même et son style très moyenâgeux, ou encore le maire qui se retrouve à la fin avec l'œil de son portrait imprimé sur le visage. Une idée surréaliste à la Buñuel qui évoque l'idée mystique du troisième œil, l'œil de la connaissance, image associée à l'idée d'illumination, de clairvoyance que le maire possède, mais dont il ne se sert pas. Le film oppose ainsi la société et son pouvoir asservissant au potentiel spirituel de chaque individu.

De ce conte très "Caverne de Platon", une des plus belles fables anti-obscurantiste depuis The Mist (mais qui comme ce dernier, comporte quelques menus défauts), chacun pourra projeter ses propres problèmes, ou même ceux du monde actuel. Mais ce film n'est pas un film "à message". Il s'agit avant tout d'une allégorie de l'aventure intérieure que chaque homme est amener à affronter pour atteindre l'éveil spirituel et s'élever au dessus de la machine sociale. Aventure que beaucoup évitent.

"Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières."
Emmanuel Kant

7/10
CITY OF EMBER

Réalisateur : Gil Kenan
Scénario : Caroline Thompson
Production : Gary Goetzman, Tom Hanks, John D. Schofield, Steve Shareshian
Photo : Xavier Pérez Grobet
Montage : Adam P. Scott, Zach Staenberg
Bande originale : Andrew Lockington
Origine : USA
Durée : 1h35
Sortie française : 17 décembre 2008




   

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