Pour survivre à la guerre il faut devenir la guerre A la veille de la seconde guerre mondiale, la famille Tannis profite de l'été en toute quiétude dans sa luxueuse propriété. La plus jeune des filles, Briony, écrivain en herbe, passe son temps à observer le monde qui l'entoure quand elle ne peut les mettre en scène à travers ses pièces de théâtre.
Lors d'une même journée elle est témoin de plusieurs gestes entre sa grande sœur Cécilia et Robbie, fils d'une domestique, gestes et attitudes que son esprit de petite fille de treize ans ne peut interpréter. Ce qui hélas perdra le jeune homme et l'enverra en France connaître l'horreur de la guerre.
Trois ans après son adaptation du classique Orgueil et Préjugés, Joe Wright s'attaque à un autre mélo en costumes dans la campagne anglaise. Fort heureusement pour lui (et pour le spectateur), avec ce bond d'un siècle dans le futur le cinéaste british trouve un sujet autrement plus intéressant que les piaillements hystériques des dindes Bennett et leurs listes de mariage. En effet, en s'attaquant au roman contemporain de Ian McEwan, Expiation (pourquoi cette traduction française ridicule en Reviens-moi ?), Wright trouve le projet adéquat pour mettre à profit ses velléités esthétisantes. Car si dans son précédent métrage elles paraissaient au choix superflues ou déjà vues, ne parvenant jamais à moderniser par le biais de sa mise en scène un récit suranné au-delà de la simple épate pour festival ("ouah le zoli plan séquence, ouah des zooms"), ce qui restait paradoxal vu le sujet traité, le cinéaste réussit ici à enrichir son propos grâce à celles-ci. Ainsi, le gigantesque plan-séquence (et je pèse mes mots) se déroulant en milieu de séance n'est pas qu'un tour de force technique et artistique ahurissant (le plus beau depuis Les Harmonies Werckmeister), c'est surtout une idée de mise en scène visant à s'opposer complètement au premier acte sur-découpé, et par là même signifier que cet aspect de la vie de Robbie est la seule partie de l'histoire que Briony ne fantasme/n'invente pas, malgré l'iconographie dantesque du tableau proposé. Aux nombreux flash-backs et séquences résumées en cuts de la première moitié du récit, figures rythmiques et visuelles d'une réalité parcellaire que l'imagination de la jeune dramaturge plie à sa volonté, répondent donc la force et l'inéluctabilité du destin qui s'écoule (la musique de la première partie est d'ailleurs rythmée par le pianotage de Briony sur sa machine à écrire, comme si elle écrivait le film en cours de visionnage). Sensation qu'accentue les scènes alternées à ce plan-séquence, dévoilant Briony, alors âgé de dix-huit ans, tentant de se racheter en tant qu'infirmière et tenant compagnie à un soldat agonisant. Cette idée d'opposition s'accomplira d'ailleurs à l'extrême puisque d'une ambiance quasi féerique (la superbe photo et les décors donnent carrément l'impression de voir en Briony sillonnant les champs une adaptation d'Alice aux Pays des Merveilles), Wright conclue son film sur un extrême gros plan de son héroïne au soir de sa vie, filmée par la télé, et entourée seulement d'un morne décor noir, à tel point que Briony semble surgir de l'écran pour s'adresser directement aux spectateurs afin de leurs expliquer comment et pourquoi la fiction continue et continuera à prendre le dessus sur la réalité ("Imprimez la légende" quoi). On regrettera juste que la propension qu'a Wright à se regarder filmer le mène encore à quelques afféteries dispensables, comme lorsqu'il pose littéralement son héros en doublure/successeur de Jean Gabin dans le Quai des Brumes de Carné…
Deuxième guerre mondiale toujours, relation amoureuse encore, mais point de mélo à l'horizon : Ang Lee, après ses deux fameux cow-boys (RIP Heath…), conte une nouvelle fois une passion (très très très) torride qui, comme toutes les bonnes passions cinématographiques, se verra contrariée par l'environnement et l'époque des deux héros. Car Wong Chia Chi et Mr Yee, s'ils font l'amour comme des bêtes lors de séquences hot de chez hot (dès que Wong Kar-wai tourne le dos, Tony Leung s'enlève le parapluie qu'il lui a mis là où tu sais et se défoule ; ça se sent, un peu), n'en restent pas moins des ennemis. Car la charmante Wong Chia Chi est une actrice de théâtre dont la lassitude des pièces propagandiste va mener ses jeunes et naïfs camarades de jeu à fomenter un complot visant à assassiner Mr Yee, ministre tyrannique sans émotion ni scrupule, totalement asservi à l'envahisseur Japonais. Au fur et à mesure de l'infiltration dans le cercle intime de ce traître, la jeune artiste va se perdre dans son double rôle de séductrice, pucelle allant jusqu'à sacrifier sa virginité pour la patrie, et rendre fou un Mr Yee refoulant pulsions et désirs de domination.
Comme chez Wright, il est toujours question de manipulation, d'apparences (on retrouve d'ailleurs l'univers du théâtre en contrepoint) : Wong Chia Chi et ses amis se mettent en scène, créent leur histoire, mais, restant bloqués dans leur rôle d'acteur, n'arrivent pas à dépasser l'idée de simulacre pour concrétiser la portée réelle de leur acte. Ainsi, même si aucun n'a déjà tué, ils en parlent comme des étudiants préparant un mauvais coup à un professeur, s'entraînent à tirer au pistolet sur la plage en riant, le tout filmé avec recul et calme par Lee. Ce n'est que lorsqu'ils sont poussés à agir véritablement, quand le sang leur salit les mains, que la mise en scène de l'auteur de The Ice Storm chamboule personnage et spectateur. A partir de là, le sort de Wong Chia Chi semble scellé, tout comme l'était celui de Robbie dans Reviens-moi : même basculement de la fiction à la réalité, même flash-forward de quatre années, Lee, comme Wright, faisant également de son personnage principal un démarquage cinématographique (l'héroïne est cinéphile et va plusieurs fois voir le Soupçons de Hitchcock), comme pour mieux signifier le piège du récit subit par les protagoniste, sauf que Lee procède ici de manière moins ostentatoire, son propos étant ailleurs. Car une fois le long flash-back explicatif passé, une fois les éléments dramaturgiques posés et les personnages dépeints, Ang Lee faisant monter la sauce avec élégance mais sans se presser (le film dure presque trois heures pour un pitch assez classique et rodé), les deux héros ne vont plus finir de copuler, mais surtout de se métamorphoser, ou plutôt se dévoiler psychologiquement. Wong Chia Chi prendra dorénavant plus de plaisir avec Mr Lee, en chantant volontiers pour lui par exemple, qu'avec ses compagnons d'arme auxquels elle livre ses nouvelles avec stoïcisme, les tête-à-tête avec son prétendant de jadis la laissant indifférente. Tandis que ce sadique de Mr Yee, tombant dans le piège des sentiments, semble enfin ressentir des choses, se voit gagner par la vie, et donc en toute logique se met à craindre pour celle-ci ; au cours du climax du métrage il se retrouvera alors dans le rôle du fuyard obligé de se cacher pour échapper à la mort. Luxure, et prudence, donc. Un avertissement inversé pour deux êtres bouleversants dont l'attirance animale les liant l'un à l'autre ne bousculera à aucun moment les convictions politiques (la vie étant un peu plus complexe que cela, on n'est pas dans un film du Projet Chaos), mais suffira à rendre un bourreau plus humain et sensible que tous ceux qui l'entourent, plus que sa femme et ses amies jouant au maj-hong comme des automates, plus que ces étudiants résistants coincés dans leur jeu de rôle. Ce qui rendra le superbe plan final d'autant plus tragique et touchant.
 Atonement Réalisateur : Joe Wright Scénario : Christopher Hampton d'après le roman de Ian McEwan Production : Paul Webster, Tim Bevan, Eric Fellner… Photo : Seamus McGarvey Montage : Paul Tothill Bande originale : Dario Marianelli Origine : Grande-Bretagne, France Durée : 2h10 Sortie française : 9 janvier 2008
 Se, Jie Réalisateur : Ang Lee Scénario : James Schamus & Hui-Ling Wang d'après la nouvelle de Eileen Chang Production : Ang Lee, William Kong, David Lee, Doris Tse… Photo : Rodrigo Prieto Montage : Tim Squyres Bande originale : Alexandre Desplat Origine : Chine, USA, Hong Kong Durée : 2h37 Sortie française : 16 janvier 2008
PS : Pour compléter la thématique "seconde guerre mondiale et amour tragique de divers horizons" nous aurions bien voulu chroniquer le récemment nominé aux Césars du meilleur film Un Secret de Claude Miller. Mais, bien que sympathique, il ne soutient hélas jamais la comparaison avec les deux œuvres présentées ici. Ce qui explique d'ailleurs sa nomination aux Césars.
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