Insidious

L'emprise des sens

Affiche Insidious

Peut-on encore avoir peur au cinéma ? Pas seulement les bonds dans votre fauteuil ou les coups de genoux dans le siège d’en face mais une tension qui vous tenaille jusqu’à la sortie de la salle ? Insidious apporte une réponse affirmative.


Avec Insidious, James Wan et son compère Leigh Whannel avaient comme simple ambition de foutre une pétoche de tous les diables aux spectateurs. Mais en s'associant aux petits malins responsables de Paranormal Activity, on pouvait légitimement douter de leur réussite. Non seulement ils y parviennent avec brio mais ne se contentent pas de simples effets de surprise à base de surgissements intempestifs dans le cadre. Sans autre ambition, au premier abord, que de perdurer dans la lignée de Dead Silence et procurer son lot d'effroi en développant et améliorant les effets de ce sympathique film, Insidious se révèle bien plus étoffé et intriguant qu'attendu. Utilisant pourtant des motifs éculés et autres procédés passablement datés, ils construisent un environnement particulièrement anxiogène où la moindre silhouette, ombre ou même leur absence totale suscite l'angoisse. Cela, on le doit essentiellement à la mise en scène de Wan. Tout en s'appuyant sur des influences et références aisément reconnaissables, il livre un exercice de style personnalisé où l'on retrouve ses préoccupations formelles et thématiques mais surtout, délimite un au-delà particulièrement prégnant, l'économie de moyens mis en oeuvre favorisant l'expression de son talent de réalisateur.

Tout baigne pourtant dès le départ dans un classicisme affolant, de sorte que l'on a l'impression d'avoir vu tout cela mille fois. Une famille américaine typique, un jeune couple de la classe moyenne avec ses trois gosses, emménage dans une maison cossue de banlieue. La mère (Rose Byrne, vue dans X-Men : Le Commencement  où elle restera dans les mémoires pour la meilleure scène d'infiltration au monde !) est une artiste qui reste au foyer pour s'exercer à son art musical (elle joue du piano) tandis que le père (Patrick Wilson, vu dans Watchmen où il restera dans les mémoires pour la scène de sexe la plus involontairement drôle et facepalmesque au monde) exerce le métier de prof. Tout va pour le mieux dans cette nouvelle vie qui commence et même si des objets ou des cartons sont déplacés ou rangés à des endroits incongrus, cela ne suscitera aucune inquiétude particulière, après tout, ils sont en plein rangement de leurs affaires. Un soir, pendant que les parents chahutent tendrement avec les deux derniers sur le sofa, l'aîné explore le grenier et fais une chute à priori anodine puisqu'il se relève avec plus de peur pour les parents que de mal pour lui-même. Tout va rapidement s'aggraver dès le lendemain matin lorsqu'il demeure figé dans son sommeil, ce que les médecins diagnostiquent comme un coma. A partir de cet instant, les phénomènes étranges dans leur maison vont se multiplier et croître en intensité.

Sans révéler les tenants et aboutissants de l'intrigue, Insidious est l'occasion d'explorer plusieurs genres de l'horreur tel les films de maison hantée, de possession démoniaque, on évoque même le terme de projection astrale et on a recours à une médium pour une séance de communication dantesque avec les esprits. Surtout, le film a en ligne de mire quelques uns des succès du genre des années 80, renvoyant aussi bien à Poltergeist de Hooper ou L'Emprise de Furie sans que la comparaison desserve l'oeuvre de Wan. La présence de Barbara Hershey interprétant la mère de Dalton, le père de famille (vu dernièrement dans Black Swan) est évidemment pour beaucoup dans le rappel du souvenir de L'Emprise, instaurant ainsi un certain malaise concernant les intentions de l'entité qui en veut au fiston, mais on y revient également avec les deux associés d'Elise la médium inspectant minutieusement la maison. Sauf que leur action est cette fois-ci loin d'être rassurante car il apparaît bien vite que ces deux pieds-nickelés ne maîtrisent absolument rien (leur matériel comme les situations). Quant à Poltergeist, en matérialisant à l'écran l'expédition de Dalton parti dans le "lointain" à la recherche de son fils, Wan en offre un contre-champ plutôt efficient malgré le basculement vers une horreur plus grotesque et grandguignolesque.

Insidious
 

Mais venons en à la peur, comment Wan s'y prend pour effrayer le chaland. Tout d'abord, si les jumps scares sont bien présents, ils ne sont pas majoritaires. Ils sont parcimonieusement utilisés pour ponctuer une séquence ou accélérer le rythme (du palpitant ou du métrage en fin de parcours, notamment). La réalisation de Wan est élégante, à base de mouvements de caméra fluide parcourant les couloirs de cette grande bâtisse. Adoptant un point de vue subjectif, la steadycam se substitue au regard du protagoniste concerné et implique durablement le spectateur qui découvre en même temps et tout aussi progressivement les recoins de la maison à la recherche de cette présence fugace aperçue au loin. Wan alternant alors les plans de coupe montrant brusquement le contre-champ ou choisissant de révéler lentement ce qui se dissimule dans l'ombre d'une porte. De même, Wan use adroitement de plans larges où un personnage vient occuper le centre et dont le cadre est lui même encadré par d'autres cadres (porte, fenêtre, paroi), multipliant ainsi les endroits et les potentialités de surgissement et maintenant l'attention à son maximum. Variant les plaisirs, Wan instille la peur en travaillant l'ambiance sonore, par la photo de Leonetti rendant les visages des vivants de plus en plus blafards tels des cadavres en sursis ou grâce à des photos révélant une présence fantomatique se rapprochant dangereusement de plus en plus près du sujet jusqu'à presque le toucher. Archi rebattu mais toujours aussi efficace.
Il faut également mettre en exergue la manière dont Wan parvient à faire monter le trouillomètre à zéro en utilisant une alarme vrombissante, la porte d'entrée grande ouverte et le temps de latence entre la découverte puis la réaction (neutraliser le bruit assourdissant puis inspection lente des lieux à la faveur des lumières successivement allumées) à cette mystérieuse et invisible intrusion dans le foyer familial. C'est d'ailleurs cette violation de l'intimité de la famille (par les démons mais aussi par la médium et ses compères) qui est au coeur du dispositif et génère une telle angoisse.

Mais pour que tous ces procédés fonctionnent, il faut que l'on soit un minimum émotionnellement impliqué dans le destin des protagonistes. Et Wan s'y emploie en accentuant la première partie sur le drame vécu par cette famille. Avant de craindre la possession (ou la dépossession de soi), les parents craignent pour la vie de leur enfant dans le coma ou bien la menace sur le petit dernier qu'insinue cette voie effrayante s'échappant du babyphone. Face à ce drame d'abord incompréhensible, c'est la mère qui sera confrontée de plein fouet aux évènements, le père restant d'abord à l'écart en rentrant tard de son travail, prétextant des monceaux de devoirs à corriger alors que jusqu'à présent il n'avait jamais été aussi sollicité. La première peur, c'est de voir ce cocon familial se déliter inexorablement, intolérablement. De la même manière que la famille de Nick Hume dans Death Sentence avant que tout ne bascule dans le revenge movie pur et dur, il faut surmonter la tragédie. Et par le biais de dessins d'enfants, Insidious lie magistralement le drame intimiste au genre horrifique tout en relançant l'action. Subordonné au regard du père, nous n'avons pas vu, comme lui, la signification "cachée" (à dessein par le réalisateur) des dessins de son fils. Par manque d'attention, Dalton est peut être responsable de ce qui lui arrive.

Insidious
 

Outre, qu'au final, Wan s'amuse une fois encore avec son obsession des poupées (ou marionnettes) – l'antre de la bête figure une loge où sont disposées des figurines que l'on actionne avec des fils (métaphore transparente de la volonté de manipulation de Wan) – Insidious est vraiment remarquable dans sa manière de matérialiser le hors-champ (par des dessins d'enfants, de l'assistant d'Elise la médium ou par la seule sensation d'une présence observatrice), de le faire influer sur l'action en cours et surtout de le substituer ou plutôt de le faire se confondre avec le théorique quatrième mur, cette paroi virtuelle séparant le monde de la fiction de notre réalité. Cela débute par le premier plan du film montrant la façade de la maison avant que la caméra n'opère son mouvement pour rentrer à l'intérieur. Un point de vue subjectif que l'on rencontrera à plusieurs reprises et signifiant que quelqu'un ou quelque chose porte un regard extérieur sur l'action. Quelqu'un ou quelque chose situé dans le hors-champ. Un démon mais cela peut aussi bien s'appliquer au spectateur.
D'autant plus que Wan renforce cette idée, cette sensation, en montrant les personnages (la mère, le père, la médium) opérant presque un regard caméra, leur yeux se portant légèrement sur la droite. Mais en contrepartie, Wan n'utilise jamais de contre-champ montrant ce que le personnage voit ou ne voit pas, justement. Nous voyons la mère regarder fixement vers le haut des escaliers, la médium vers le plafond au-dessus du lit du comateux, les portes d'un placard s'ouvrir brusquement sur la mère les ayant actionné. De sorte que c'est le spectateur qui se retrouve dans ce hors-champ, dans ce "lointain" qui sera plus loin matérialisé comme un envers du décor quotidien particulièrement inquiétant. Le vrai danger pour ces personnages de fiction émane du hors-champ où cette altérité menaçante ne trouve plus à s'incarner de manière concrète (maquillage, effet spécial, créature, vieille dame voilée ressemblant à la Mary Shaw de
Dead Silence) et leur peur est accentuée par l'amenuisement de cette limitation voire sa disparition comme le regard en biais final vers l'écran l'atteste.

Surtout, ce dernier regard éploré fait se confondre définitivement le hors-champ où se dissimule les démons et le public. Nous voilà coincé dans un "lointain" dont la peur d'y rester a été jusqu'alors habilement et insidieusement orchestrée par Wan pendant tout le film.

7/10
INSIDIOUS
Réalisateur : James Wan
Scénario : Leigh Whannell
Production : Jason Blum, John R.Leonetti, Oren Peli, Steven Schneider…
Photo : John R.Leonetti & David M.Brewer
Montage : Kirk M.Morri & James Wan
Bande Originale : Joseph Bishara
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h42
Sortie française : 15 juin 2011




   

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