Death Sentence

Noir désir

Affiche Death Sentence

Contrairement à ce que son absence d’actualité pourrait laisser croire, James Wan n’est pas l’homme d’un seul film, le roublard Saw. C’est sans compter son excellent Death Sentence qui conte le parcours du cadre supérieur Nick Hume, un homme pressé d’en finir avec les meurtriers de son fils, un homme pressuré par son noir dessein.


Malgré le pitoyable The Punisher de Johnathan Heinsleigh, véritable émasculation en règle qui faisait peine à voir puisque Franck Castle semblait plus préoccupé par une volonté de socialisation (faire ami-ami avec ses voisins ?!) que par sa vengeance, le genre des vigilante flicks et autres revenge movies est loin d’être mort et enterré.
Tant mieux car ce genre aura donné des œuvres aussi puissantes que le Man On Fire de Tony Scott ou Kill Bill et l’indispensable Inglourious Basterds de Tarantino qui s’avèrent moins bas du front que la mise en scène d’un esprit de vengeance pouvait laisser craindre. Et l’on peut sans problème réserver un accueil aussi enthousiaste au mésestimé Death Sentence, troisième film de James Wan.

Après avoir lancé la vague des torture porn en 2004 avec le très bon Saw, Wan refusa d‘en réaliser les suites pour éviter de se voir cantonner dans la catégorie de réalisateur d’horreurs. Rien d’infâmant en soi, mais le bonhomme a suffisamment de talent pour refuser de se laisser enfermer.
Son deuxième long, Dead Silence, aura connu une production plus que chaotique, qui, ajoutée aux piètres résultats au box-office, auront largement fait baisser sa côte. Pourtant, même si cet hommage à Mario Bava et plus largement à l’horreur gothique transalpine et britannique souffre d’un scénario un peu léger, la mise en scène travaillée et au cordeau de Wan fait de Dead Silence un film aussi beau qu’envoûtant.
Peu épargné par les critiques, frustré de l’incompétence crasse des costards-cravate d’Hollywood, James Wan canalise sa colère et la libère de la plus intense manière qu’il soit avec l’éprouvant Death Sentence.


PERTES ET CONSÉQUENCES
Death Sentence
est donc un digne représentant d’un genre ultra codifié qui voit généralement un citoyen modèle subir un traumatisme personnel remettant en cause les valeurs auxquelles il croyait et l’obligeant à prendre les armes pour se faire justice.
Un genre qui aura plus particulièrement connu son âge d’or en Italie durant les années 70 ou "années de plomb" (les poliziotteschi). Des films indissociables du contexte politique et du climat insurrectionnel de l’époque. Au-delà d’un principe d’autodéfense envisagé comme seul moyen d’action, ces films étaient le reflet de ces années de confusion politique et idéologique que seules la rage et la colère étaient à même d’exorciser. Un contexte similaire est à l’œuvre aux Etats-Unis durant la même période, la méfiance voire la défiance envers les institutions (Watergate et Viêt-Nam obligent) donnant des films aussi controversés que radicaux tels la série des Dirty Harry et celles des Un Justicier Dans La Ville (Death Wish) avec le regretté Charles Bronson.

Des films qui prêtent évidemment le flanc à la critique, les bien-pensants les qualifiant d’emblée de réactionnaire.
Une étiquette réductrice dont a longtemps et injustement souffert Clint Eastwood à cause de son incarnation de l’inspecteur Harry Callahan. Des films qui sont pourtant moins une revendication idéologique nauséabonde que l’illustration de la déliquescence d’un tissu social et d’une société corrompue.
Les conditions politiques ont beau être totalement différentes, le genre perdure, notamment au travers du très surprenant A Vif de Neil Jordan, sorti quelques mois plus tôt que Death Sentence, et montrant une Jodie Foster complètement métamorphosée en ange-vengeur et exterminateur. Un parcours à l’issue duquel sa vision et sa compréhension de son environnement extérieur seront irrémédiablement transformées.
Et dans nos sociétés contemporaines, apolitiques et soumises au pragmatisme comme seul horizon collectif, le renouveau d’un tel genre traduit dorénavant la fuite en avant d’individus confrontés à la perte des illusions envers un système déficient et incapable d’apaiser leurs peines
Une prise de conscience individuelle aussi violente que destructrice.

Death Sentence
 


FAMILLE JE VOUS AIME
Nick Hume (Kevin Bacon impérial, comme d’hab’) est vice président d’une importante compagnie d’assurances, heureux mari et père de deux garçons, dont l’aîné est promis à une carrière de hockeyeur pro. Tout va donc pour le mieux. Jusqu’au soir où, alors qu’il fait le plein de sa voiture, Nick voit son fils prodigue se faire égorger sous ses yeux par un voyou, accomplissant par ce meurtre un rite initiatique qui lui ouvrira les portes d’un gang. Anéanti par cette perte, il va définitivement péter un câble lorsque la justice sera incapable de punir convenablement le coupable. Aux yeux de Hume, pas d’accord possible, c’est la prison à vie ou rien. Et quand il décide de se rétracter au dernier moment, c’est pour mieux suivre sa proie et se venger. Le début d’un engrenage fatal, pour lui et sa famille…
Premier changement notable pour Wan, ce n’est plus son compère Leigh Wannel (présent au générique en tant qu’interprète d’une petite frappe) qui signe le scénario. Brian Garfield adapte ici son propre roman Death Sentence, donc, séquelle d’un autre de ses romans, un certain Death Wish. Mais si Joe Kersey (Bronson dans le film de Winner) avait une forte conscience sociale de son environnement, Nick Hume a lui une vision circonscrite à un cocon familial idyllique. Ce qui à l’écran se traduit par la présentation de cette famille sous forme d’un enchaînement d’extraits vidéo des meilleurs moments vécus et immortalisés (anniversaire, noël, récompense sportive…).
Une unité familiale artificielle qui, de prime abord, rend difficile une implication émotionnelle. Or, la famille Hume est conforme à cette introduction, voir le dîner où la dispute entre les deux frères reste assez soft et vite maîtrisée par un père attentif et compréhensif. Surtout, cette vidéo figure un passé idéalisé et ressassé comme si tous étaient déjà morts. Une entrée en matière pour le moins morbide, quand bien même les images nous montrent une famille nageant en plein bonheur.
D’un extrême, le film passera à un autre lorsque nous sera présenté une famille cette fois-ci dysfonctionnelle au possible, un père revendeur d’armes (John Goodman) "employant" un gang auquel appartiennent ses deux fils homicides.


UN RÉALISATEUR AU DIAPASON
Ce sont deux conceptions antagonistes de la famille qui s’affrontent, deux mondes en constante opposition. Si Nick Hume vit dans un univers sécurisant et aseptisé, celui du gang est crade et dangereux.
A son contact, Nick Hume verra une transformation autant physique que psychique opérer. De même que la réalisation se fera plus sèche et brutale.
Wan sait composer ses plans et livre des scènes d’action impressionnantes de violence et de lisibilité. Pas de caméra à l’épaule tremblotante mais des séquences tournées à la steadycam qui, tout en permettant d’être au plus près des acteurs lors de leurs déplacements ou affrontements, donne une fluidité remarquable à l’ensemble. Comme quoi, il n’est pas besoin de bouger sa caméra dans tous les sens pour figurer la confusion et la perte de repères. A ce titre, la poursuite dans les rues de la ville se terminant sur un parking est un petit chef-d’œuvre de tension et de désorientation, décuplés par les mouvements souples et circulaires de la steadycam.
Une réalisation qui deviendra beaucoup moins lyrique lorsque le vigilante Nick Hume part à l’assaut du repaire du gang, figurant ainsi sa nouvelle détermination.
Death Sentence
propose d’ailleurs deux films en un. La première partie est un revenge movie classique, le père de famille tentant d’enrayer le processus mortel engendré par son geste vengeur. Mais une fois qu’il aura failli à la protection de sa famille, une deuxième chance lui est offerte. Revenant d’entre les morts, il accomplit sa mutation finale pour devenir aussi enragé que ses adversaires. Teint blafard, silhouette cadavérique, Nick Hume ou la mort en marche.

Death Sentence
 

Place à un déchaînement de férocité dans une dernière partie tenant du plus pur style comic book, plans iconique et violence graphique à l’appui et où on a l’impression de voir à l’œuvre un punisher suicidaire. De toute manière, il n’a plus rien à perdre. D’ailleurs, il avait tout perdu avant même qu’il se lance dans cette vendetta.
Pour Nick Hume, la mort de son fils préféré signifie la mort de sa famille. Son petit frère déjà délaissé auparavant se trouve complètement livré à lui-même. Aucun soutien à attendre de la part de son père qui le laisse pleurer seul la mort de son frère ou l’engueule lorsqu’il le retrouve errant sur les lieux du meurtre. Même sort pour sa femme qu’il délaisse, réduite au rang de présence fantomatique. Une impression particulièrement prégnante lorsqu’un Nick Hume complètement paniqué rentre chez lui afin de fermer toutes les issues, la caméra constamment à ses trousses, occultant toute image de sa femme dont la présence ne sera trahie que par sa voix. Ne réapparaissant qu’au moment où la dernière porte aura été verrouillée. Une scène magistrale, utilisant cette absence comme point de tension paroxystique. Et qui préfigure la perte absolue à venir, le dernier ancrage dans la réalité et l’humanité.

Mais Death Sentence peut être également qualifié de western.
La première fois que Nick pénètre sur le territoire du gang, cela coûtera la vie à son fils. Chaque nouvelle incursion le faisant basculer un peu plus dans la folie vengeresse. Histoire de vengeance donc, histoire de familles également mais aussi histoire de territoire à conquérir.
Une fois l’acquittement prononcé, le père meurtri suivra le meurtrier et l’affrontera sur son terrain. Le tuant par accident. Ensuite, ce sera au tour du gang de venir en milieu urbain, sur le lieu de travail de Hume avant de pénétrer dans son intimité : sa maison. Pour en finir enfin et venger cet ultime outrage, Nick revêt ses nouveaux oripeaux et s’arme abondamment avant de partir à leur recherche. Une confrontation finale sur leur territoire et donnant lieu à une scène d’une rare intensité dramatique sur le banc d’une église. Et oui, même un dur peut pleurer.
Finalement, Nick rentre chez lui salement amoché, à l’article de la mort, vautré dans son canapé à regarder le montage vidéo du début. En allant au bout de lui-même, il est devenu un des leurs. Wan a l’intelligence d’inviter le spectateur lui-même à questionner sa propre morale, son éthique (que ferait-on à sa place ?) au travers de cette déchéance programmée et mortifère, plutôt que de porter un jugement sur les actes des personnages. Nick Hume, qui en fin de parcours, n’a même plus l’aspect d’un homme (visage défiguré, corps presque en lambeaux). Un véritable cadavre en devenir, un mort en sursis regardant à la télé d’autres morts. La sentence de mort, il l’a appliqué envers les autres de manière littérale, ce qui revient à se l’appliquer de façon métaphorique.

Toutes proportions gardées, s’il est un réalisateur auquel on peut rapprocher Wan pour ce film c’est le grand Clint Eastwood. Ce dernier a toujours recherché par le biais des personnages qu’il a mis en scène ou qu’il a interprétés une forme d’équilibre
pour proposer une justice en accord avec leurs principes. Cela ne passe pas forcément par une rédemption salvatrice mais par une forme d’accomplissement qui peut aller jusqu’au sacrifice ultime (Gran Torino). Nick Hume tente lui aussi d’équilibrer les carences de la justice mais perd totalement pied dans un univers, un registre qui lui est étranger. Pire, il ira jusqu’au sacrifice ultime, celui de ses valeurs morales que le héros eastwoodien parvient malgré tout à préserver.
Un film éreintant, ne faisant aucune économie de sentiments et constamment habité par la rage de Wan qui livre ici son film le plus accompli. Et peut être le plus incompris.


DEATH SENTENCE
Réalisateur : James Wan
Scénario : Ian Jeffers d'après le roman de Brian Garfield
Production : Ashok Amritraj, Howard, Karen Elise Baldwin...
Photo : John R. Leonetti
Montage : Michael N. Knue
Bande originale :  Charlie Clouser
Origine : Etats-Unis
Durée : 1h45
Sortie française :  16 janvier 2008




   

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