Gran Torino

Le vieil homme et la mort

Affiche Gran Torino

Walt Kowalski vient de perdre sa femme et se terre dans son isolement comme un chien toujours prêt à mordre. Le vétéran de Corée se sent étranger à sa famille et peste contre les communautés Hmong qui s’installent progressivement dans son quartier.


Ses seuls réconforts dans cette époque qu’il ne connaît plus sont son chien et un modèle Gran Torino des 70’s qu’il passe son temps à bichonner. Le jour où Tao, son jeune voisin, décide de lui piquer sa voiture pour accomplir son initiation auprès du gang de son cousin, la vie du vieil homme va progressivement changer et lui ouvrir bon gré mal gré un chemin vers la rédemption.

C’est dans une salle presque comble et parmi toutes les générations que j’ai pu voir le dernier Clint Eastwood. Une façon de mesurer que le grand Clint met maintenant presque tout le monde d’accord. Cela tombe bien car Gran Torino parle de l’échec du melting pot, à la fois entre origines et entre générations, mais surtout de la difficulté de regarder au-delà de sa propre pelouse. Faudra t-il se réjouir de cette quasi-unanimité que fait le film dans nos contrées ou bien culpabiliser sur notre tendance à soutenir un vieux papy grincheux réac’ à l’idéologie douteuse ? C’est la question que nous pousse à poser notre point Godwin du mois, Jean-Baptiste Morain et son article dans les Inrocks, qui arrive à placer un Le Pen in extremis, analysant rétrospectivement la filmographie récente d’Eastwood sous un œil partisan et ethnocentré, occultant au passage tout un cheminement accompli depuis quelques dizaines d’années.

Gran Torino
"C'est moi Clint Eastwood dans ma fameuse imitation de mon pote Jean-Marie."


C’est pourtant un tableau réaliste des Etats-Unis que décrit Gran Torino. Nous y voyons une Amérique moderne pour laquelle le melting pot n’est encore qu’un idéal. Walt Kowalski, personnage Eastwoodien typique coincé entre ses démons et ses idéaux d’un autre âge n’y est pas si différent des gangs qui peuplent sa ville, chacun se terrant dans un communautarisme de survie bourré de certitude (pour faire plaisir et rendre justice à l’interprétation de tous les acteurs, on dira que fréquenter des gangs permet d’affirmer son individualité). Il y’a pourtant deux personnages porteurs d’espoirs dans ce marasme, Sue et son frère Tao, qui se posent tous deux un peu en marge de leur monde. Deux personnages qui évitent judicieusement les clichés du genre en les dénonçant, soit par leur comportement, soit en les tournant en dérision par des réparties aiguisées. Celles de la jeune Sue sont d’ailleurs très fines et mettent souvent Walter en porte-à-faux. Ainsi ce serait confondre le réalisateur et le point de vue que d’assimiler Walter Kowalski au réalisateur de Gran Torino, encore que le point de vue de Kowalski n’est pas exclusif dans le film.

Quel pourrait d’ailleurs être l’utilité d’une rédemption du personnage et de la confrontation avec l’extérieur si ces idées étaient défendues par le réalisateur ? Et pourquoi rapprocherait-il Walter de la vieille femme Hmong, elle-aussi engoncée dans ses préjugés s'il cherchait à montrer la suprématie du blanc Wasp sur les méchants jaunes ? Eastwood a beau aimer le cow boy / le vétéran, il ne se cache d'ailleurs pas que les dérives de la descendance viennent des ancêtres qui portaient déjà en eux les germes de la destruction. Le père bourru qu’il incarne n’a pas été un père aimant et ses conseils ne sont pas des plus avisés. On ne s'étonne donc guère du comportement de ses enfants. Les Hmong eux-même entrent dans le jeu des gangs en stigmatisant au sein des leurs ceux qui n’ont pas le comportement d’un chef. C’est finalement un Hmong qui deviendra l’héritier de Walt. Par ce legs, Eastwood montre qu'il voit la possibilité d'un futur meilleur dans ce lien crée entre Walt et Tao et peut-être la fin d'un cycle de destruction (il refuse que Tao ait du sang sur les mains).

Gran Torino
"Me voilà avec un jeune Laotien que je vais abandonner dans ce magasin."


Il est vrai que le vieux Walt est un personnage attachant et drôle dans son désarroi, sans doute un des meilleurs personnages de vieil homme vu ces dernières années au cinéma (peut-être même depuis Tatie Danielle). Et s’il s’accorde un beau rôle, Clint l’acteur est au-delà de toutes les espérances. Sa prestance et son jeu prouvent qu’il est encore un géant malgré son âge et n’aurait même pas volé une nomination à l’Oscar. Rendre Walt attachant et présent n’a pourtant rien à voir avec une démonstration idéologique. C’est un procédé cinématographique banal. Invitant le spectateur à connaître un personnage détestable, Eastwood lui réserve ce soin particulier et ce charisme pour qu'on veuille le suivre. Le réalisateur s’amuse de son personnage et il se sert de son franc parler pour moquer les stéréotypes, détournant un comportement détestable pour le rendre humain.
Une des principales questions qu’on pouvait se poser à l’aune d’une bande-annonce jouant du potentiel "Clint la gachette" était la relation de ce film avec les dernières oeuvres d’Eastwood. On sent le film de vigilante pointer petit à petit le bout de son nez, et il en a l’apparence, noyé derrière la réalisation fluide, posée et le récit parfaitement maîtrisé du chef. Il en le goût lorsque la famille est attaquée et que l’irréparable est commis (le potentiel de cette scène étant multipliée par l’attachement que l’on porte à la jeune Sue, finalement pas si interchangeable que ça). On revit un cheminement semblable au personnage de William Munny dans Impitoyable : un homme fatigué par le poids des morts qu’il a laissés est contraint, accompagné d'une figure filiale, de reprendre les armes pour venger l’honneur d’une personne plus faible. Mais si l’issue est la même, la manière change… C’est en se présentant dans un final qui va à l’encontre des attentes du spectateur que Eastwood brise une nouvelle fois les règles, celles que l’on connaît et celles de systèmes rigides dans lesquels toutes ces populations vivent. Le réalisateur poursuit avec maestria son cheminement intérieur pour se dévoiler une énième fois à la face du monde et enterrer une dernière fois sa légende, celle qui ne connaît que la mort qu’il a donné autrefois et qui ne peut plus vivre. Mais cette fois-ci, l'enterrement n'a plus lieu en enfer et la rédemption semble achevée. Le tout étant bercé par la très belle musique composé par Kyle Eastwood et Michael Stevens qui souligne très bien l’humanité que dégage le film et son absence de grandiloquence.

Gran Torino
"Et quelques jours plus tard avec un membre du parti, on a molesté le petit con."


Gran Torino demeure un film qui procède par touches successives. Même si il y’a un goût d’optimisme dans la relation qui lit le vieil homme à Tao, il n’y a pas de grande transformation au contact de l’autre, ni de happy end ou de cathartie par la violence. Juste des instants magnifiques et un lien qui se crée petit à petit au gré des concessions de chacun. On retiendra le moment où le vieil homme se rend compte qu’il partage plus avec la communauté Hmong qu’avec ses propres enfants ou bien ces scènes chez le coiffeur. Eastwood se place encore et toujours à hauteur d’homme, magnifiant les relations humaines comme il sait le faire, acceptant les différences de chacun et montrant que les petits pas, les seuls qui puissent être faits à cette échelle en Amérique comme ailleurs, sont en fait de grands pas à l’échelle de l’homme. Un grand pas qu’est ce final d’apparence anecdotique et antispectaculaire au possible, mais dont l’impact est d’une puissance incroyable. Comme il l'a fait pour L’Echange, le réalisateur nous offre cette histoire comme un espoir, aussi humble fut-il, une sorte de délégation à la loi de ce qui était au cycle ininterrompu de la vengeance, un programme visant à refaire confiance aux hommes et à redéfinir l’Amérique en abattant encore un peu les prisons générationnelles et culturelles. C’est ainsi une histoire simple et touchante qui sonne le glas de la carrière de Clint acteur. Une sortie qui prend le ton amer de Impitoyable pour mieux le retourner et regarder à l’horizon. Une sortie qui nous met face à l’acceptation du réalisateur pour aborder en paix les dernières années de sa vie, mais aussi l’idée qu’il y’aura forcément une fin même si la légende continuera d’officier heureusement derrière la caméra. Une sortie magistrale.

note
GRAN TORINO

Réalisateur : Clint Eastwood
Scénario : Nick Schenk, Dave Johannson
Production : Rob Lorenz, Billy Gerber, Clint Eastwood
Photo : Tom Stern
Montage : Joel Cox, Gary Roach
Bande originale : Kyle Eastwood, Michael Stevens
Origine : USA
Durée : 1h55
Sortie française : 25 février 2009




   

Commentaires   

 
0 #1 dasola le mercredi 21 août 2013 à 11:46
Rebonjour, je n'oublie pas la dernière séquence avec le jeune homme dans la gran Torino avec le chien: j'en avais les larmes aux yeux.
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