Edito

      "On dit souvent que Télérama dégomme systématiquement le cinéma populaire. Pas toujours. Télérama a aimé Amadeus, Trois Hommes Et Un Couffin ou Le Père Noël Est Une Ordure..."
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Analyse par Michael le 25 janvier 2010

Hitler d'un con

Affiche Inglourious Basterds
[Tribune des lecteurs] Une "série Z indigne qui ne soucie même plus de son public" pour certains, un mauvais téléfilm en carton-pâte pour d'autres. Vraiment ?

DU DÉTAIL AU PLAISIR
Pendant la majorité du film, on regarde paisiblement des personnages parler entre eux, assis à une table. L'impression qu'il ne se passe rien, qu'il n'y a rien à voir. Une impression. Car évidemment, Tarantino exploite les détails pour mieux révéler des informations sur les personnages, et le changement d'état au cours de l'action parlée. Et puis, c'est aussi l'occasion d'ajouter des petits touches d'humour, jouer avec les repères présentés aux spectateurs. À l'exemple de la pipe, qui se retrouvera opposée à celle du colonel un peu plus tard dans la scène. D'un côté, un objet modeste, de l'autre, une trompette farfelue.

Inglourious Basterds

Inglourious Basterds

CECI EST UNE ELLIPSE
Comme à son habitude, Tarantino nous propose une galerie variée de personnages. Bien sûr, la difficulté c'est d'arriver à nous les présenter clairement sans alourdir le rythme/la durée de l'histoire. C'est pourquoi il va directement à l'essentiel
Pour cette fresque, Tarantino se concentre directement sur les points essentiels de l'histoire, sans tenir compte des limites temporelles ou spatiales. D'une scène à Londres, on passera directement à une petite taverne perdue dans un coin paumé d'Allemagne. Sans perdre en fluidité, on sait ce qu'il se passe. C'est encore plus frappant quand il doit nous présenter sa galerie de personnages, ce qui l'amène à jouer parfois sur deux ou trois espace-temps différents sans jamais alourdir le récit.
Autre exemple, on vient à peine de découvrir les basterds qu'une ellipse nous fait passer à Hitler, fou de rage d'apprendre ce qu'ils font à son armée. D'ailleurs, la coupe introduit un champ/contre-champ parfait où tout s'oppose, de la place du perso dans le cadre à son environnement. Et encore une fois, l'humour apparait tout naturellement (bien amplifié par les "non" de Hitler).

Inglourious Basterds

Inglourious Basterds

LE TÉLÉFILM DE LA MORT
On a peut-être tendance à l'oublier mais une réplique n'est rien sans sa mise en scène, son contexte. Heureusement pour nous, Tarantino connaît les différentes échelles de plans et leurs apports émotionnels, narratifs, nécessaires pour faire exister un dialogue. Dans la plupart des scènes du film, l'action est filmée en plans rapprochés pour être au plus près des personnages, assis autour d'une table. Se faisant face au cours de discussions parsemées de mouvements circulaires traduisant l'évolution des rapports.
Cet aspect intimiste et calme se retrouvera pourtant bousculer par des gros plans, que ce soit des détails apparemment anodins (mais offrant un repère visuel important, voir le premier paragraphe), ou alors des visages. C'est par exemple à partir de ces plans-là qu'on quittera un Landa, courtois et sympathique pour découvrir le terrible colonel "chasseur de Juifs". À noter que jusqu'alors, seul LaPadite avait eu le droit au traitement gros plan, soulignant sa frayeur. Et lors des contre-champs sur Landa, Tarantino affirme bien la domination du colonel sur le fermier français, qui de dos, est littéralement écrasé.

Inglourious Basterds

Plan qui sera achevé quelques minutes plus tard par celui-là (zoom lent) :

Inglourious Basterds

Inglourious Basterds


TARANTINO LAPADIT
Il n'y a pas que dans les dialogues que Tarantino interpelle (subtilement) le spectateur, l'amenant à comprendre de lui-même certains aspects ou détails de l'histoire. Voici une autre facette de la mise en scène de papy Tarantino, celle où les dialogues font place à une autre musique…

Inglourious Basterds

"Une jeune femme lève le voile sur l'horreur à venir, l'escorte d'un officier SS au loin, Vroom, Vroom"

Inglourious Basterds

"Un nazi écoute l'Ours Juif chantonner de la batte de baseball, Poum, Poum"

DU PLAISIR AUX DÉTAILS
Dans la continuité du paragraphe précédente, il faut aussi ajouter l'importance d'un geste, d'un regard, d'un accent, d'un habit… Autant de petits détails qui vont souvent tenir une place très importante au coeur de la narration. Et par extension, de la mise en scène.

• Le verre de lait : Shoshanna s'impose comme l'héritière directe de LaPadite.

Inglourious Basterds

Inglourious Basterds


• Trois verres, trois doigts, la manière allemande : moment décisif de la scène.

Inglourious Basterds

L'ABYME EN MISE
Comme on vient de le voir, Tarantino sait tirer avantage de la suggestion, de l'intelligence (émotionnelle) de son audience. C'est pourquoi il finira par nous interpeller violemment sur notre plaisir coupable. La suite après les images :

Inglourious Basterds

Inglourious Basterds


Inglourious Basterds

Inglourious Basterds

Dans la même idée, vous remarquerez que le film de propagande est le seul moment où l'on voit effectivement des Nazis massacrer des soldats alliés (le mexican stand-off du bar ne compte pas, situation lose-lose par excellence) tandis que les basterds sont les seuls à massacrer des Nazis violemment (les scalps, batte de baseball...).
C'est-à-dire que la fiction (Inglourious Basterds) fait écho à la fiction du film (La Nation Du Peuple), ce cercle infernal vient interroger le spectateur au coeur même de son expérience de spectateur - son plaisir, sa morale, son camp. Une expérience qui reste gravée dans (sur) la tête du spectateur, première véritable victime des basterds.

CECI EST DU CINÉMA Z…
La mise en scène de Inglourious Basterds fait donc intervenir l'intelligence du spectateur en passant par des détails, des répétitions, des non-dits amenés par l'image. Le film vient aussi titiller les émotions du spectateur, de la comédie à la peur, en rythmant soigneusement les scènes, exploitant les possibilités de la caméra. Tout en amenant le spectateur à (re)considérer son rapport au Cinéma, par le cinéma.
Mais bon, faut pas trop en demander non plus à une série z méprisant son audience...
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 1 Posté par Tigelz le 26 janvier 2010 à 17:12

"D'une scène à Londres, on passera directement à une petite taverne perdue dans un coin paumé d'Allemagne" 
 
Erreur: la taverne se trouve en France (je chipote, je sais :)
 
(sinon pas encore fini de lire le texte)
 2 Posté par abimopectore le 08 février 2010 à 09:48

Le langage cinématographique ne devrait pas être fait au détriment de l'histoire.
 3 Posté par kalu le 08 février 2010 à 18:34

depuis quand l'art doit il se plier à la réalité? 
Dans la mesure où il ne prétend JAMAIS à la vérité historique on ne peut rien lui reprocher à ce niveau là. 
 
Par ce que si on commence à ne pas travestir l'histoire, tous les films n'etant pas de la SF sont à la ramasse! 
 
Après on peut lui reprocher plein d'autres choses....
 4 Posté par pacem le 03 mars 2010 à 13:05

joli travail. 
 
Personnellement, j'ai trouvé ce film verbeux. loin de l'explosion de violence à travers la France occupée, auquel j'avais été préparé.
 5 Posté par LordGalean le 26 avril 2010 à 14:30

une question me taraude l\'esprit sur la réception d\'une oeuvre cinématographique, peut-on avoir tout compris de ce que tu évoques du film, et plus encore même tout en ne pouvant pas s\'empêcher de trouver le film moyen ou du moins difficile à noter ? 
 
il est marrant aussi de noter que la scène du drap renvoit aussi bien à Michael Bay (Pearl Harbour) dévoilant lui un objet de l\'action et non le \"il était une fois de l\'intrigue\" de Tarantino ; ainsi qu\'à Saving Private Ryan de Spielberg, où la fenêtre dévoile la voiture venant annoncer le décès de James. Il est étonnant de voir que la critique presse générale se pogne devant IB et n\'a que mépris pour les deux films sus-cités. 
 
autre exemple, les deux sortes de Pipes, renvoit à la virilité, et en 2008 on a assisté à une scène similaire dans un film nommé Indiana Jones 4 et qui a récolté lui aussi un immmense mépris ou une grosse indifférence pour cette scène là où le film de Quentin reçoit des éloges quasi unanime. 
 
et pourtant j\'aime le cinéma de Quentin Tarantino. 
 
\" Le verre de lait : Shoshanna s\'impose comme l\'héritière directe de LaPadite.\" 
 
non là je ne suis pas d\'accord, ça ne pourrait être possible cette interprétation que si Shoshanna se commandait un verre de lait, entrainant effectivement une prise position terroriste (au sens d\'Homme de terreur) qui renverrait inconsciemment à ce qu\'est Lada. Hors c\'est Lada qui commande le verre de lait pour elle, ça n\'a donc pas ce sens, aurait-il déjà deviné que Shosanna se tient en face de lui ? un rappel du meurtre de sa famille pour la pousser à l\'action dans le cinéma à la fin ? 
 
toutefois j\'ai relevé une erreur de construction, la présence d\'un cri Wilhelm dans un film nazi, totalement impossible et renvoyant à la fiction et non à \"l\'impression fugace d\'une réalité fictionnelle\". 
 
il aurait peut-être été plus judicieux selon l\'envie désirée en fait de placer un cri Wilhelm lorsque le nazi traverse le vitrail du cinéma et tombe dans la rue, plutôt que dans le pseudo film \"l\'honneur d\'une nation\" mais je chipote un peu reconnaissons le.
 6 Posté par Harald le 10 juin 2010 à 14:58

Kalu,  
 
L'essence même du cinéma c'est l'entertainment. Ca ne veut pas dire qu'on ne peut pas faire les choses intelligemment, mais une production industrielle ne peut en aucune façon être de l'art. A moins bien sûr de considérer que tout est culture comme on a par trop tendance à le faire de nos jours : culture rap, culture lututu, etc.
 7 Posté par kalu le 10 juin 2010 à 21:43 | website

Tu rentre sur un terrai glissant là, par ce que tracer la frontière entre art et intertainment c'est vraiment tendu. D'ailleurs je ne comprend pas pourquoi ce qui est "industriel" ne pourrait être de l'art. De part sa structure même le cinéma est une industrie. Donc si ce qui est industriel n'est pas de l'art alors Kubrick ne fait pas de l'art (2001, pouvait être considéré comme une superproduction). Si je pousse ton raisonnement jusqu'au bout, le 7e art n'en est pas un. Mais à ce compte là qu'est ce qui en est? Shakespeare par exemple était un vil entertainer 
, celà l'empèche t'il d'être un des plus grand artistes de tous les temps? 
 
D'ailleurs, en admettant que seul l'"artiste" qui film seul en DV dans son coin peut faire de l'art, en quoi cela empêcherai-il le cinéma de faire ce qu'il veut en matière de fiction?
 8 Posté par Harald le 11 juin 2010 à 01:40

Je ne dis pas que l'entertainment est vil. Il peut donner à réfléchir, montrer (pas démontrer, maladie bien contemporaine) et suggérer sans pour autant se prendre pour plus qu'il n'est. Gainsbourg n'avait-il pas remis à leur place ceux qui l'encensaient en le proclamant artiste ? Un grand acteur comme Mitchum, loué par une bonne partie des critiques ne disait-il pas que son métier est d'une grande simplicité : "Ce n'est pas un job très dur. Vous lisez un script. Si vous aimez le rôle et que pour l'argent c'est OK, vous le faîtes. Après vous avez à vous souvenir de votre texte. Vous le dîtes quand c'est le moment. Vous faîtes ce que le réalisateur vous dit de faire. Quand c'est fini, vous vous reposez jusqu'à la prochaine scène."

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