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Critique par Ulysse le 28 mai 2009

No country for old Tavernier

Affiche Dans La Brume Electrique
[Tribune des lecteurs] Tommy Lee Jones est une énigme. Un acteur condamné par on ne sait quel fatalité du sort à jouer systématiquement le même rôle, celui du vieil homme buriné, dur et sensible, charismatique mais humble, cow-boy ou flic humaniste, désabusé mais pas trop.

Toujours le même (si on oublie Double Face…), un peu comme de Funès, mais voilà, ça marche, Tommy Lee Jones est bon, meilleur que Eastwood, Harris et Freeman, nos autres chers papys du cinéma américain.
Et on oublie bien vite, en regardant le dernier opus de Bertrand Tavernier, que le personnage de Dave Robicheaux n’est qu’une résurrection de K (Men In Black), de Pete Perkins (Trois Enterrements) ou encore du Shérif Bell (No Country For Old Men), pour se laisser porter par le charisme de TLJ et par la subtilité de l’intrigue tirée d’un roman noir de l’américain James Lee Burke, auteur renommé de polars poisseux et métaphysiques.

Comme tout polar qui se respecte, Dans La Brume Electrique commence par un cadavre, celui d’une jeune fille odieusement mutilée par un(e) sadique et retrouvé(e) par l’inspecteur Robicheaux dans le bayou. Enquêtant sur ce meurtre, premier d’une série prometteuse, Robicheaux remuera le passé sanguinolent de la Lousiane post-Katrina, errant dans ce décor miséreux et inquiétant qui deviendra un personnage à part entière (Cette fameuse "brume électrique", rarement un titre ayant été aussi bien choisi…) incarné par ce mystérieux général revenant sudiste qui aidera notre héros dans sa quête. Le scénario, futé, est irréprochable, tout comme l’est le rythme à la fois indolent et inquiétant du récit (on doit au moins ça à Tavernier) : Robicheaux ira de rencontres en rencontres, croisant et recroisant une galerie de personnages plus ambigus et intéressants les uns que les autres (venant du passé comme du présent d’ailleurs), tous jetés dans cette Louisiane traumatisée qui n’est pas sans évoquer par instants une version trash des univers cocasses de la franchise Monkey Island de Lucas Arts. Le premier meurtre faisant écho au lynchage quarante ans plus tôt d’un jeune Noir (sur lequel Robicheaux, hanté, enquêtera un peu malgré lui), c’est en résolvant ces deux énigmes assez peu surprenantes en tant que telles (mais qui liées prennent une dimension psychologique évidente) qu’il arrivera à retrouver une paix intérieure étrange et profonde, désabusée, à son image. Les faits concrets de l’intrigue importent peu, ce film qui part d’un principe enquêteur / psychopathe n’étant ni le minutieux Zodiac ni le baroque From Hell, pour la bonne et simple raison que l’intrigue n’est pas centrée autour de la personnalité du tueur (pas exceptionnelle) mais bien de celle de l’enquêteur, qui finalement enquête plus sur la vie et la mort que sur un meurtrier (un peu banal, qui pourrait être n’importe qui) qui représente plus la violence abstraite qu’autre chose.

Dans La Brume Electrique

Et quelle personnalité que celle de Robicheaux ! Enième avatar de Tommy Lee Jones, on ne peut qu’admirer cet homme, intelligent et bon, mais discret, violent et sans illusion, doux et menaçant avec ses interlocuteurs (ses suspects, quoi), tendre et tourmenté auprès de sa femme. Tommy Lee Jones réussit, un peu comme Heath Ledger dans The Dark Knight ou Bale dans The Machinist, à synthétiser dans son jeu et dans la personnalité de son nouveau personnage tout l’esprit du film, ce climax mental, cet ambiance lourde, poisseuse, indescriptible… Ou bien l’intrigue déteint sur Robicheaux, ou bien c’est Tommy Lee Jones qui a déteint sur le story board, mais il y a un lien rare et très appréciable entre l’essentiel de l’arrière plan du récit et l’essentiel de son intrigue, c'est-à-dire Robicheaux (d’ailleurs l’affiche française ne laissait pas de doute sur l’importance centrale de TLJ).

En s’appuyant sur ce script en or et cet acteur hors normes, Tavernier aurait pu bâtir son chef-d’œuvre américain, réaliser enfin cette quintessence du film noir qu’il semblait rechercher, bref, frapper fort et droit. Mais de la même manière que la première scène révèle d’emblée les grandes qualités du film (la présence de Tommy Lee Jones), elle révèle sa grande faiblesse, toute bête : la caméra. Affirmation pouvant paraître prétentieuse à beaucoup mais que je ferais quand même : Tavernier filme maladroitement. Non pas mal, ce serait aller trop loin, mais l’image hésite, entre le réalisme épuré et le glauque, comme si Tavernier impressionné par l’Amérique avait les mains moites et bâclait son story-board… Plans trop serrés, trop nets, décors trop sobres et un peu vides, photo trop banale, ni claquante ni sombre, et puis cette caméra portée qui tremble un peu, comme si Tavernier avait voulu filmer au trépied et que les producteurs lui avait refusé l’investissement. C’est donc regardable, mais sans plus, et comme le cinéma, c’est d’abord des images, cette histoire envoûtante et subtile se trouve handicapée par la réalisation tant la caméra est froide, un peu chiante, en un mot, artificielle. Un film qui aurait viré à la platitude totale si Tavernier avait embarqué quelqu’un d’autre que TLJ au premier plan (imaginez The Wrestler avec quelqu’un d’autre que Rourke…).

Dans La Brume Electrique

Ce qui est finalement assez drôle, c’est que les bons polars reposaient le plus souvent sur des scénarios ou alors complètement banals (Le Deuxième Souffle) ou alors extrêmement élaborés (Usual Suspects) et que leur qualité venait de la maîtrise esthétique de leur réalisateur… Dans La Brume Electrique, (qui aurait pu s’appeler "TLJ sauve la Lousiane et un bon scénario d’une réalisation laideronne"), prend le chemin inverse, en partant d’un scénario intelligent mêlant intrigues passées et présentes, métaphysique et peinture précise d’un contexte social très particulier, pour finalement arriver à un gâchis esthétique. Un bon gâchis, au scénario prenant, rythmé, intelligent et bien joué, mais un gâchis quand même. Les Français souffrent à Hollywood.
6/10
IN THE ELECTRIC MIST
Réalisateur : Bertrand Tavernier
Scénario : Jerzy Kromolowski & Mary Olson-Kromolowski d'après le roman de James Lee Burke Dans La Brume Electrique Avec Les Morts Confédérés
Production : Michael Fitzgerald, Frédéric Bourboulon…
Photo : Bruno de Keyzer
Montage : Larry Madaras & Roberto Silvi
Bande originale : Marco Beltrami
Origine : USA / France
Durée : 1H57
Sortie française : 15 avril 2009
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 1 Posté par raphaelB le 28 mai 2009 à 16:49 | website

Ah tiens c'est drôle, je mettrais la même note mais pour les raisons contraires exactement : un scénario pauvre rattrapé par une belle réalisation !
 2 Posté par Ulysse le 28 mai 2009 à 18:22

Qu'il est laid ce film!
 3 Posté par Noonsa le 29 mai 2009 à 09:38

Pour ma part, mon jugement diffère, et pas de peu. D'ordinaire (trop) souvent largement en opposition avec les critiques presse, je suis cette fois ravi de leur regard sur ce polar. 
 
Beaucoup de critiques faites sur la caméra, ce serait fastidieux de revenir sur chaque point. Trois remarques alors. 
 
Il s'agit d'un polar, une enquête policière constitue le support principal, et je pense que dès lors, une forme de linéarité s'impose, une forme de classicisme. Je comprends cette chiantitude regrettée, c'est lent, on a parfois l'impression de regarder pour rien. Comme s'il ne se passait rien et des images étaient de trop. Je pense que ça se marie parfaitement à l'ambiance lourde de la Louisiane, pesante. 
 
Aussi, je ne vois ce qui opposerait même en partie, un réalisme épuré et un glauque. Ou je ne saisis pas les idées que vous accolez à ces mots pourtant pas si mystérieux. A la limite, on pourrait même avancer qu'il s'agirait du parti pris du cinéaste, porteur d'un concept, qui titillerait votre subjectivité... Rien de bien méchant j'entends. 
Pour les plans je suis en revanche assez d'accord. C'est variant. 
Par contre, je gronde. Décors et photo hésitants aussi? Finalement maladroit? Pour n'avoir observé la Louisiane qu'au travers de films, de séries ou de reportages, l'ambiance, louée par tous, me semble respectée et même bien reportée. Je ne sais pas, avez-vous passé du temps en ces lieux? Ou alors, là encore, ça ne correspondrait pas au film que vois auriez tourné..? Je ne sais pas, je ne juge pas le film erroné quant à ces points. 
 
Enfin, dire que le fil n'est pas mal filmé mais maladroitement filmé... J'hésite entre innocence du propos, jeu de mots ludique, demi-mesure démagogique... 
 
Bon film. Très honnête et sans concession. J'n'aime pas trop Tommy Lee Jones, justement parce que je vois un acteur avant un personnage, rançon de la célébrité, et je n'aime pas No country for old men. J'aime cette brume électrique vue en VO.
 4 Posté par Ulysse le 29 mai 2009 à 13:14

"Une forme de linéarité s'impose"... Je hais ce genre de formule, vous n'êtes pas détenteur du copyright du concept de polar, non ? L'intérêt d'un polar est avant tout l'intérêt que lui porte ses créateurs, libre à eux d'en faire ce qu'ils souhaitent, on ne peut que louer l'originalité et la subtilité de ce scénar qui, si il n'est pas spectaculaire et ça ne me pose pas de problème, reste quand même bien ficelé et reste un vrai scénar de polar. 
 
Quant à la caméra, je la trouve peu habile, artificielle, contrastant avec la torpeur que le film devrait dégager au vu de son scénar : caméra tremblante, et ces gros plans de TLJ conduisant sa voiture sont d'une telle banalité, d'une telle netteté, l'image n'a aucune magie, aucun style, en fait. Faire un film plus glauqeu aurait impliqué de désaturer la photo, un peu, je sais pas, mettre des lumières plus contrastées, faire comme Malick dans les moissons du ciel : rechercher une cohérence dans l'image qu'on ne retrouve pas du tout dans cette réalisation, qui si elle n'est pas ignoble (donc pas "mal filmée") manque cruellement de classe, de style ("maladroite")
 5 Posté par Noonsa le 29 mai 2009 à 13:53

Je me suis sans doute mal exprimé. 
Parlant de la linéarité je voulais parler du schéma récurrent: déclenchement de l'intrigue avec son meurtre ou viol ou vol de nounours, enquête, avec tous ses circonvolutions, puis, presqu'inevitablement, son dénouement. Attention je ne dis pas que chaque partie se doit d'exister simultanément, je pense que le genre polar doit s'en inspirer en partie, sans quoi on efface tous les genres. Ou sinon, c'n'est pas un polar, mais un film aux genres multiple, ce qui n'est pas un mal, bien au contraire. C'n'est pas un procès que je voulais faire. Vous-même précisez bien que comme tout polar qui se respecte, ça commence avec un cadavre. J'observe l'utilisation d'une expression toute faite mais on ne peut nier par là-même l'acceptation d'une forme de linéarité non? L'expression n'est pas innocente. Ou alors fallait-il aussi préciser que votre jugement n'implique pas son acceptation béate. Ce que vous ne manquez pas de préciser dans votre réponse, malheureusement chargée du mot "haine", quelque peu regrettable même si je ne vous en tiens pas rigueur, vu votre amour pour le cinéma! Et ça c'est bien heureux! Après tout, je ne suis pas non plus détenteur de l'amour & Co. 
 
Pour l'image qui n'a pas trouvé son style, j'ai apprécié ce manque d'originalité, peut-être parce que je n'en attends pas plus d'un polar. C'est un tort, je le concède, je ne suis pas fan du genre. Vous avez raison, le scénario méritait mieux, l'histoire est mal racontée. Vue la richesse du lieu, il y avait moyen de faire plus, l'histoire n'ayant pas à rougir de la plupart des productions. Je n'ai pas lu le livre mais je ne doute pas qu'il y avait matière à explorer! C'est peut-être aussi un des problèmes des adaptations.
 6 Posté par Ulysse le 29 mai 2009 à 16:26

La formule "comme tout polar qui se respecte" étant bien sur une sorte de clin d'oeil légèrement ironique aux codes du genre... Je ne lui en aurais pas tenu rigueur. 
 
Mais vu que vous (vous ?) n'avez pas aimé No Country, il est franchement normal que nos avis divergent en fait.  
 
Sinon, j'suis jamais allé en Louisiane.
 7 Posté par L'Gé le 29 mai 2009 à 17:15

Vous n'en dites rien, mais un aspect trés interessant du film, ce sont les hallucinations de Dave, filmées en continuité des acrions réelles... 
Je ne sais pas si c’est la bonne référence, mais le « brouillard électrique » c’est ce brouillard invisible émis par tout ce qui est traversé par un courant électrique… et ça va bien avec les « fantômes » de Dave, qui dialogue avec un général sudiste (Levon Helm), fatigué, sale, et boiteux .... Ce sont les adjectifs de ce film : fatigué, sale et boiteux … Dave est alcoolique, confus et épuisé 
Dave et le général sudiste ont été tous deux des “givers of death”... ils assument mal bien sûr, ils sont "hantés" par ça, bien sûr... c'est peut-être tout simplement un film sur le poids du passé, des passés...
 8 Posté par Ulysse le 29 mai 2009 à 18:18

Exactement, et la brume électrique, ce décor funèbre, est incarné par ce général. Et comme je l'ia dit, l'intrigue en elle même a moins d'intérêt que le jeu entre présent et passé, retrouver la paix, la hantise de la barbarie. D'ou l'originalité du truc.

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