Gérardmer 2011 : Bedevilled

Serpe de ménage

Affiche Bedevilled

Plus de deux semaines après la fin du 18ème festival international du film fantastique de Gérardmer, petite chronique à retardement du Grand Prix Bedevilled. Mieux vaut tard que jamais et on s'en serait voulu de ne pas avoir parlé de l'autre sensation venue de Corée.

Un Grand Prix mérité même si nos faveurs parmi les films en compétition allaient plutôt vers le chef-d'oeuvre de Kim Jee-Woon, I Saw The Devil.

Pour son premier film, Jang Cheol-Soo, assistant réalisateur de Kim Ki-Duk sur Printemps, Eté, Automne, Hiver Et Printemps, Samaria ou L'ïle, étonne par sa maîtrise narrative, sa mise en scène épurée et terriblement efficace et la beauté d’images d’une violence psychologique et physique confondante. Bedevilled, comme ses petits camarades Ne Nous Jugez Pas de Jorge Michel Grau ou The Silent House de Gustavo Hernandez, a été présenté à Cannes l’an dernier. Mais contrairement à ces derniers, il ne se noie pas dans d’insupportables poses socialo-auteurisantes de mauvais aloi ou dans un pari technique intriguant sur le papier mais interminable sur l’écran (surtout lorsqu’il s’agit de visiter une casa de mierda dont on ne sait même pas si l’héroïne fini par l’acheter !). Mieux, il propose du vrai bon cinéma où les persos et les cadres sont travaillés et servent l’histoire en train de nous être contée. Heureusement, car sinon on aurait pu croire que le festival n’avait sélectionné ces métrages déconnectés de tout postulat fantastique seulement dans le but d’y gagner une certaine respectabilité…

Jeune et jolie trentenaire travaillant en tant que conseillère financière dans une banque de Séoul, Hae-Won, après quelques turbulences professionnelles et civiques (elle malmène une cliente nécessiteuse, s’en prend injustement à une collègue et refuse d’aider la police en reconnaissant les auteurs d’une agression), décide de partir quelques jours sur l'île de Moodo où elle y a vécu un temps gamine et où vit toujours sa meilleure amie, Bok-Nam. Envisagé avant tout comme une échappatoire à la pression urbaine, une occasion idéale de se ressourcer, Hae-Won va s’isoler du quotidien dépressif de son amie pour ne penser qu’à sa petite personne. Pire, elle sera le témoin d’exactions et d’humiliations journalières envers Bok-Nam, qui éprouve les pires difficultés à élever sa fille dans une ambiance si délétère. Aux petits soins pour son amie citadine en qui elle espère pouvoir compter pour s’échapper de cet enfer ensoleillé, cette pauvre fille  est ainsi doublement exploitée par les tenants de l’autorité, à la fois esclave sexuelle de son mari et par extension (et sens du partage) des autres hommes du village et soumise au pouvoir matriarcal des vieilles tantes qui l’épuisent dans les travaux de récolte.

Bedevilled
 

Bedevilled rappelle, dans son traitement, le Category III de Pang Ho-Cheung, Dream Home, lui aussi en compét’, l’héroïne exorcisant ses ressentiments dans un déchaînement de violence, mais adopte un ton beaucoup moins rigolard, ou du moins distancié, et une progression dramatique beaucoup plus intense et dérangeante. Et malgré la tendance du réalisateur à alourdir le pathos pesant sur Bok-Nam, trouve le ton juste. Surtout, il parvient dès le départ à mettre le spectateur dans une position très inconfortable en rendant l’identification aux personnages féminins principaux particulièrement problématique, jusqu’à devenir de plus en plus choquante. La jeune banquière est absolument détestable par son inflexibilité envers une pauvre hère et semble incarner une version coréenne de la Christine de Jusqu’En Enfer de Sam Raimi tandis que l’insulaire Bok-Nam semble représenter le cliché de la mère courage qui brave et endure toutes les souffrances.
En invertissant leurs positions, la paysanne investit le cadre tandis que la working girl reste dans l’ombre, n’intervenant jamais malgré la détresse apparente de son amie, le réalisateur nous place dans la position neutre et dérangeante de témoin inactif. La descente en enfer sera donc commune aux deux amies d’enfance, et contre toute attente, particulièrement sanglante. Leurs prises de conscience se feront dans la douleur et la souffrance essentiellement physique jusqu’à atteindre une résolution paroxystique presque insoutenable traînant toutefois un peu en longueur (un défaut qui semble inhérent aux productions du pays du Matin Calme). Film obsédant, aux images léchées et au rythme languissant et pourtant intense, Bedevilled bénéficie en outre d’un superbe travail sur la photo et la lumière solaire. Un beau Grand prix qui ne sera exploité qu’en DVD le 3 mai prochain.
Rappelons que The Silent House sortira en salles le 16 mars prochain. Oui, il y a des coups de serpe qui se perdent…




   

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