Skins

Le vice dans les peaux

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Il n'est pas juste, il est plutôt intolérable que le flot de séries sublimes et bien plus légitimes que la dernière bouse de Michael Bay soit discrédité par les intérêts de gros producteurs se cachant derrière ces petits bijoux du petit écran et qui exigent que les oeuvres à épisodes remplissent certaines règles qui doivent provoquer l'addiction des téléspectateur. Car même si il est vrai que le format d'une série est pervers tant il crée une dépendance intense, c'est avec un plaisir enivrant que l'on se plie aux règles du jeu...

Tout ça pour quoi me direz-vous ? Il nous fait flic inconnu au bataillon avec son discours militant à la con, pensez-vous au bout de dix lignes. Et vous n'aurez pas tort. Parlons plutôt du sujet de l'article donc. Si le grand pays de l'Oncle Sam a longtemps été une institution tentaculaire et étouffante sur le marché de la série, des dissidents (pour la plupart européens) s'attèlent de plus en plus à battre le dragon avec une épée de bois certes, mais avec courage. Parmi eux, la France et la Grande-Bretagne sont les plus talentueux et les plus intéressants. Canal + en France s'est créé un réseau de séries courtes et intéressantes qui semblent prendre de plus en plus d'autonomie par rapport aux carcans des Etats-Unis (Engrenages, Reporters en sont les plus honorables représentants). En Grande-Bretagne, c'est la chaîne E4 qui a remporté la palme du leader du mouvement indépendantiste en lâchant sur le ondes Skins - quelques mois seulement après l'effroyablement génial Meadowlands, série la plus intéressante du moment. Si ce show dispose d'une telle aura auprès des jeunes et des fans, c'est parce que, même au bout de deux saisons, Jamie Brittain et Bryan Elsley, les deux créateurs de Skins, continuent d'exploiter et de renouveler dans tous les domaines la série de jeunes, qui a longtemps été une spécialité putassière des scénaristes de bas étages.

Skins donc, ou la série qui désacralise l'univers aseptisé des jeunesses de tous les pays. En effet, elle débarque après des années de productions télé où tous les étudiants étaient aussi droits et sages que des cathos coincés, où l'alcool ne faisait pas vomir et où fuguer n'était pas non plus très grave puisque papa et maman attendaient gentiment à la maison leur cher bambin. Bref, des séries comme Hartley, Coeurs à Vif ou même The OC ont toutes tendu à dédramatiser pathétiquement la crise d'adolescence et le passage au monde adulte, se rapprochant plus du pays des enfants heureux que de la réalité. Skins aurait au contraire tendance à dévergonder le bon vieux Casimir, se rapprochant plus de "Voici venu le temps des pipes dans les champs, de sucer des glands... " que du gloubi-boulga. Ici, les jeunes baisent à dix-sept ans ou y pensent fortement, se fourvoient dans des trips à la coke ou aux pilules et gerbent leurs tripes sur de la techno régressive. Extrémiste comme vision ? Certes, mais cet irréalisme presque effrayant est renforcé par une forte analyse de la psychologie adolescente qui donne à Skins cette légitimité réaliste.

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En effet, Skins peut aux premiers abords dégoûter par son ambiance malsaine et perverse. Les personnages pour la plupart sont mal dans leur peau et se réfugient dans une profonde décadence hédoniste et vulgaire. Les parents sont pour la plupart monstrueux, du couple libertin qui baise devant leur gamine d'un an en pleurs à la folle du cul de quarante ans ramenant moult minets à la maison, en passant par le couple en plein divorce ou la mère absente suffisamment inhumaine pour abandonner définitivement sa maison, et son fils par la même occasion. De leurs côtés, les jeunes leur rendent bien la monnaie de leur pièce. Ils vont à des raves et se défoncent tous les soirs, détruisent leur maison lors d'orgies qui dégénèrent et avalent tout ce que des mains sales peuvent leur proposer. Enfin, ils baisent en toute circonstance. C'est dans ce délire excessif que Brittain et Elsley tirent le côté "fun et branché" de la série qui s'annonce comme une comédie légère. Ils offrent à leurs personnages et à leurs jeunes acteurs - tous inspirés dans leur rôle - des dialogues savoureux et des situations hilarantes, à l'image de cet épisode où Chris, le toxico de la bande, se retrouve lâché par sa mère avec une grosse somme d'argent, qu'il dépense évidement dans l'organisation d'une fête porte ouverte, dont il retrouvera le lendemain des inconnu dans toutes les pièces de la maison. Skins représente la décadence de la jeunesse que tout ados de quatorze à dix-huit ans peut rêver connaître entre sa terminale et la fin de ses études. Le scénario fait tout de même de ce "rêve" un gage de qualité. Travaillé et écrit, la série sent bon les méninges et l'inspiration et, jamais à court d'une blague ou d'un délire, Brittain et Elsley font de la comédie un gage de qualité.

Ce qui fait l'originalité et tout l'intérêt de cette série est justement qu'elle ne vend pas que du rêve. Le petit écran a toujours ménagé son public, lui donnant exactement ce qu'il veut voir. Sans aller jusqu'à faire de Skins un tract de conseillère d'orientation désagréable et illisible, Brittain et Elsley ne se font aucune illusion quant aux dangers de cette décadence et comptent bien ne pas se priver de le dire. Derrière la comédie douce, Skins se teinte au fil des épisodes d'une profonde gravité qui embrasse tous les défis de l'émancipation des adolescents. Et malgré des personnages stéréotypés - le camé, le lover, le loser, la bimbo, la frigide musicienne, l'homo, le musulman... -, Skins réussit à passer au delà du traditionnel inventaire pour créer un tout cohérent. De l'anorexie à la tolérance religieuse, de l'imprudence sur la route à l'imprudence dans les rapports sexuels, Skins traite tous ses sujets sans se priver de larmes et de cris, mais une certaine mesure font de ces aléas des sujets passionnants et traités avec délicatesse. Elsley et Brittain s'affranchissent d'une pudibonderie typiquement britannique dès le premier épisode - qui tourne autour d'un dépucelage organisé - pour parler de tout sans avoir à se munir des pincettes qui sont habituellement de rigueur entre adolescents et parents. Ce qui nous permet de nous attacher profondément aux personnages pour nous autres adulescents et aux parents de comprendre un peu mieux leurs enfants.

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Au-delà de cette vertu pédagogique et psychologique, Brittain et Elsley créent un oeuvre d'art à part entière. Car si l'adolescence se prête à une certaine morale, les deux écrivains ont d'abord fait de Skins une comédie noire et - très - dramatique pointilleuse digne d'une grande épopée familiale. D'épisodes en épisodes, l'histoire ne cherche pas à gagner du temps pour faire de l'argent ou du moins pas tout le temps. Skins se renouvelle sans arrêt, avant tout grâce au procédé ingénieux qui adapte chaque épisode au point de vue d'un personnage. Le temps de quarante minutes, on se fond dans un adolescent attachant et poignant, dans sa vie et ses habitudes. Puis on le délaisse pour mieux y revenir, sans pour autant le perdre de vue. Le format de la série télévisuelle a ceci de captivant qu'elle permet un tas de modalités de narration que le long-métrage ne peut pas adopter. La mise en scène suit parfaitement ce scripte en confondant l'image avec le regard du personnage central, sans lui tailler un piédestal. Discrète et harmonieuse, tout comme la bande originale gorgée de pop rock sublime - Animal Collective, Vampire Weekend, Girls in Hawai ou Editors -, la réalisation s'insère dans un tout travaillé et distingue ainsi Skins des autres séries souvent tournées en précipitation sans faire des travellings un affaire de morale comme disait l'autre.

Skins s'impose donc comme l'anti-série, celle qui fera mentir tous vos préjugés. Elle succède dignement à d'autres pointure américaines, souvent sorties de la ténébreuse usine HBO et qui comptent dans leur rang Six Feet Under, Les Sopranos, Dexter et autre Weeds. N'en déplaise aux puristes du long-métrage des salles sombres.




   

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