Les Sopranos

Cantique pour la racaille

Affiche Les Sopranos

La série The Sopranos a été créée par David Chase en 1999. Elle a duré quatre-vingt six épisodes répartis sur six saisons et s'est terminée en 2007. Elle demeure un des plus grands succès de la télévision américaine, malgré sa diffusion sur la chaîne câblée HBO, disponible dans beaucoup moins de foyer que les chaînes de networks habituelles (ABC, NBC, Fox et The CW).


Durant sa diffusion, la série a gagné vingt et un Emmy Awards pour cent onze nominations et c'est l'une des rares à avoir remporter le prestigieux Peabody Award deux fois de suite. Nombreux sont les critiques à l'avoir nommée l'une des plus grandes séries télévisées de tous les temps. Les raisons d'un tel succès ? Un soin qui n'avait jamais été porté jusqu'à présent à la fiction télévisée. Probablement parce que son créateur, David Chase, déjà un vétéran avec vignt ans de carrière derrière lui à la télévision, a toujours eu les yeux rivés sur le cinéma :

"When the idea for The Sopranos finally floated to the surface, [David Chase] had been laboring in the vineyards of network television for some 20 years. [...] He desperately wanted to write features. Television was a byway he fell into when, after graduating from film school, at Stanford, in 1971, he was cast onto the mean streets of Hollywood. He made his way through several unmemorable TV shows while laboring over feature scripts on the side, none of which sold. "I was learning writing," he says. "I didn't really know about story.
To me, was a great story."

Frustré par les carences qu'il percevait dans la télévision produite par les networks, David Chase a été séduit par une offre de la chaîne HBO qui voulait une série télévisée qui n'avait rien à voir avec celles des grandes chaînes. Chase ressortit alors une vieille idée à propos d'un mafieux névrosé allant voir une psychanalyste. Pour écrire le pilote, il rajouta des éléments inspirés par sa vie personnelle, notamment la relation avec sa mère.
Personne dans l'équipe ne croyait que le pilote allait être retenu, mais ce fut le cas et la série eut le succès qu'on lui connaît. Le mélange séduisant d'histoires mafieuses, de psychanalyse et de banales histoires familiales (en apparence) a su rassembler les spectateurs. Les influences de Chase sont multiples : sa vie personnelle dans un premier temps, mais aussi la volonté d'aller à l'encontre des stéréotypes habituels des séries des chaînes dans lesquelles il avait travaillé :


"Chase sat down to write a script that was not only highly personal but also one in which the material wasn't pre-chewed for viewers. "On network, everybody says exactly what they're thinking at all times," he says. "By and large, my characters would be telling lies." Above all, he wanted the pilot to be cinematic: "I wanted to do the kind of stuff I've always loved to see. I didn't want it to be a TV show.
I wanted to make a little movie every week." (1)

D'où le soin particulier apporté aux scénarios et à la mise en scène dans une optique iconoclaste. The Sopranos a souvent été comparé à un film de 86 heures produit pour la télévision, ne répondant pas aux exigences de mettre une scène à suspense juste avant une coupure de publicité (qui sont au nombre de trois ou quatre par épisode aux États-Unis). La série a ainsi pu développer une histoire riche et des personnages approfondis ainsi que des thématiques peu communes tournant autour du traitement psychanalytique de Tony Soprano, personnage principal de la série et don de la mafia du New Jersey.


Les Sopranos
 

Dans son exploration du personnage et de son entourage, David Chase a choisi pour cadre notre époque contemporaine. Par conséquent, malgré le statut fictionnel des Sopranos, leur créateur n'ignore pas la propension du public d'aujourd'hui à massivement regarder des films ou la télévision. La série se déroulant dans la mafia — milieu qui a énormément inspiré le cinéma et des œuvres en tout genre — les personnages sont conscients de leur potentiel romanesque et sont eux-mêmes de grands admirateurs des classiques du genre. Le personnage représentant le plus cette sensibilité est Christopher Moltisanti, jeune associé qui tente de monter en grade et clairement le plus influencé par les films, puisqu'il concrétisera son rêve en en produisant un vers la fin de la série.

Nous verrons en quoi son parcours d'aspirant scénariste dans la mafia fournit matière à réflexion dans deux épisodes centrés sur lui. L'un d'eux se situe au début de la série, et traite de la désillusion de Christopher sur son existence qu'il compare à celles de personnages de fiction. L'autre se situe à la fin de la série, au moment où Christopher a réussi à produire son film, dans lequel il a inconsciemment insufflé des états d'âme pouvant le mettre en danger.

Nous verrons également comment ces deux moments s'articulent entre eux et si le message reste le même, ou au contraire évolue au cours des huit années de production des Sopranos.



ÉPISODE 1x08 : THE LEGEND OF TENESSEE MOLTISANTI

Joué par Michael Imperioli, acteur révélé dans GoodFellas dans une scène fameuse où il se fait tirer dans le pied par Joe Pesci, il aura sa vengeance méta-fictionnelle dans l'épisode 1x08 The Legend of Tenessee Moltisanti en tirant dans le pied d'un boulanger qui lui donnait du fil à retordre. Il partira ensuite en disant "It happens". Outre ce clin d'œil, l'épisode est centré sur Christopher qui a le sentiment de ne pas être assez reconnu dans son "travail" et qui poursuit sa lubie d'écrire un scénario pour Hollywood (Michael Imperioli a également écrit plusieurs scénarios pour les Sopranos), également source de frustration.

À un moment de l'épisode, Christopher a ce dialogue :

Christopher : Tu t'es déjà dit que rien de bon n'allait t'arriver ?
Paulie : Ouais. Et rien n'est arrivé. Et alors ? Je suis en vie, je survis.
Christopher : C'est ça. Je ne veux pas juste survivre. Dans ces livres pour écrire des scénarios, ils disent que chaque personnage doit avoir un arc. Tu piges ? Tout le monde commence à un certain point, ils font quelque chose, on leur fait quelque chose en retour et ça change leur vie. C'est ce qu'on appelle un arc. Où est mon arc ? 

Cette citation reflète son mal-être à ce stade de la série, couplé à sa culture cinématographique qui le pousse à raisonner en termes filmiques. Il parle de l'"arc" d'un personnage qui, dans les conventions hollywoodiennes, est un changement obligé du protagoniste au cours du film de façon à ce que les spectateurs s'identifient à lui et s'intéressent à son évolution. Cette convention est également valable pour les séries, qui, étant plus longues, recèlent de multiples arcs pour différents personnages.


Ce dialogue révèle les illusions de grandeurs de Christopher, qui a commencé l'écriture d'un film mafieux dans l'espoir de faire un carton. Il réalise, ensuite, voyant qu'il ne progresse pas dans la hiérarchie malgré un meurtre commandité par Tony, que sa vie ne prend pas la forme d'un arc comme celles des personnages de fiction.
Étant lui-même un personnage de fiction, on peut supposer que ce dialogue lui a été mis dans la bouche par David Chase (co-scénariste sur l'épisode avec Frank Renzulli) dans le souci d'éloigner la série des conventions hollywoodiennes et de les critiquer par la même occasion. Comme le dit la présidente de HBO Entertainment à propos de Chase : "C'était un vétéran de la production télévisuelle, il avait travaillé dur dans le système des grandes chaînes et savait quelles règles étaient à respecter et celles qu'il pourrait briser."

Ainsi, David Chase dénonce un reflet faussé de la réalité par les fictions hollywoodiennes, qui, dans le souci de plaire au plus grand nombre, utilisent des schémas d'histoire qui ont fait depuis longtemps leurs preuves. Pour contraster avec ces règles, au cours des six saisons des Sopranos, les personnages n'évoluent que peu, n'ont pas de révélation particulière sur leur existence et n'ont pas vraiment d'autre ambition que la survie, excepté Christopher.
Nourri par ses fantaisies, il tient un discours méta-diégétique sur son existence, c'est à dire qu'il parle de sa vie en termes scénaristiques, alors qu'il est lui même un personnage scénarisé. Malgré ses aspirations, Christopher changera peu au final. Un cynisme de la part de David Chase pour nous suggérer que les changements de personnalité promis par les fictions hollywoodiennes se révèlent faux en réalité, et ce malgré les épreuves traversées (tentative d'assassinat, progression dans la hiérarchie de la mafia, plongée dans la drogue, désintoxication, meurtre de sa fiancée pour Christopher).

Le cinéma, pourtant, restera dans l'horizon de Moltisanti. Il réussira, beaucoup plus loin dans la série, à concrétiser son projet de film — sans le concours d'Hollywood, cependant — en le faisant financer par Tony Soprano.

Les Sopranos
 


ÉPISODE 6x14 : STAGE 5
La trame du film, nommé Cleaver, est décrite au début de la sixième saison (6x03 Mayham) par Christopher de la façon suivante :

"Mon idée, c'est Saw rencontre Le Parrain II. Les deux styles ont fait leurs preuves. Un jeune affranchi, un assassin, se fait trahir par les siens. Ils le butent. Ils laissent les morceaux de son corps dans des décharges à travers la ville. Pour résumer, il est rassemblé par un scientifique, ou peut-être est-ce surnaturel. Et il prend sa putain de vengeance sur tous les gens qui l'ont baisé, y compris la pute avec laquelle il était fiancé. Elle se faisait enfiler par son patron la nuit où le héros s'est fait tuer."

Si l'on a bien suivi la série, à l'évocation fleurie de ce synopsis, l'épisode 5x05 Irregular Around The Margins peut revenir à l'esprit, dans lequel Adriana, la propre fiancée de Christopher Moltisanti, est raccompagnée chez elle par Tony Soprano. Sur la route, ils ont un accident de voiture. Des rumeurs émergent ensuite comme quoi l'accident aurait été causé par une relation sexuelle entre les deux. Tony démentira personnellement cette rumeur, mais Christopher aura du mal à lâcher prise.

L'association que le spectateur fait avec le film Cleaver et cet évènement n'est peut-être pas immédiate, étant donné que Christopher explique rapidement le synopsis sans verser dans les détails, mais la relation est rendue explicite lors de la première projection du film dans l'épisode 6x14 Stage 5. Carmela, la femme de Tony, sera la première à faire la remarque à son mari qui n'avait rien remarqué :

Carmela : La description du gars dans le film.
Tony : Quel gars ?
Carmela : Le boss, Tony.
Tony : Oui, et alors ?
Carmela : Il était basé sur toi. Le gars au couperet. Le perso principal. La raison de sa vengeance.
Tony : Je sais pas. Tu m'as perdu, Carm.
Carmela : Sally Boy, le boss, a baisé sa fiancée.
Tony : L'histoire avec Adriana ? Je t'ai dit qu'il s'est rien passé.
Carmela : On dirait que ton neveu pense autrement. Ro me l'a fait remarquer. Si elle l'a vu, d'autres aussi.
Tony : C'est un film, de la fiction.
Carmela : C'est un fantasme de vengeance, Tony. Qui se termine par la tête du boss fendue en deux par un couperet.

La première remarque de Moltisanti dans l'épisode 1x08 traitait de l'arc d'un personnage et elle dénonçait implicitement les conventions, véritables recettes utilisées pour rentabiliser un film à défaut de refléter la réalité. Recette que semble avoir appliqué Christopher pour son film. (2)
Ironiquement, dans l'univers de la série, la structure conventionnelle du film Cleaver s'avère refléter une certaine réalité, et la lecture qu'en fait Carmela dans ce dialogue "parle" d'un état de faits non négligeables dans un milieu connu pour avoir la gâchette facile.
Sous la contrainte d'élaborer une intrigue conventionnelle afin de rentabiliser le film, et si possible de le sortir en salle, Christopher cristallise ses idées sous la forme d'un arc et ce faisant, il utilise inconsciemment ses états d'âme qui se retrouvent mis à nu à l'écran, pour peu que les personnes qui le connaissent exercent un minimum d'analyse.
Ainsi, comme semble l'indiquer David Chase, même une œuvre formatée et produite selon des conventions reflète une certaine réalité, et c'est celle que Tony et Carmela découvrent en interrogeant Cleaver. En nous montrant ce processus à l'intérieur de l'œuvre de fiction, il y a là réflexivité sur ce que nous faisons en tant que spectateurs, cherchant un reflet de notre réalité dans les Sopranos.

Les Sopranos
 

Dans un premier temps, l'utilisation de la réflexivité dans les Sopranos est un moyen de dénoncer les conventions des productions américaines, à la fois au cinéma et à la télévision. Ceci reflète la volonté originelle de David Chase de s'écarter des sentiers battus, s'orientant vers une série plus réaliste et plus cynique que la moyenne (le cynisme étant représenté par les mensonges des personnages, leur intelligence limitée, leur propension à la violence ainsi qu'une absence d'évolution dans leurs personnalités).
En ne jouant pas le jeu des conventions, David Chase prend du recul sur ses anciens travaux pour le compte des grandes chaînes et fournit une critique de ces dernières par l'intermédiaire de sa propre production. The Sopranos est ainsi une série écrite en partie en réaction à d'autres séries, et par extension à un certain état de fait dans la télévision. Cela signifie qu'outre les éléments traditionnels d'intrigue, un discours sur la production télévisuelle et sur la manière dont les séries sont construites est également présent.

En plus de cette critique de l'industrie télévisuelle, la réflexivité dans les Sopranos s'articule sur la manière dont les spectateurs réagissent à une œuvre de fiction. Si Carmela n'avait pas fait le rapprochement entre le film Cleaver et certains évènements de la vie de Christopher, Tony n'aurait jamais su que son neveu désirait inconsciemment sa mort. Ainsi, l'œuvre qu'est Cleaver, à première vue, n'a pas de relation avec leur vie de tous les jours. Les spectateurs comme Tony Soprano se contentent de la regarder passivement. En revanche, si on l'interroge comme le fait Carmela, on peut y trouver des relations. En montrant ce processus dans la série, David Chase marque une fois de plus sa différence car il exemplifie une approche active des œuvres de fiction et établit lui-même sa série The Sopranos comme engageant ses spectateurs dans un processus actif de réflexion.

Ainsi, par l'inclusion d'éléments réflexifs dans les scénarios de la série, The Sopranos se démarque des séries des grandes chaînes, engage un processus de réflexion sur les fictions conventionnelles et incite le spectateur à participer activement dans l'interprétation des œuvres de fiction, position qui semble à rebours avec la vision Hollywoodienne qu'il dénonce.


THE SOPRANOS
Réalisateurs : Tim Van Patten, John Patterson, Allen Coulter...
Scénario David Chase, Terence Winter, Mitchell Burgess...
Production : David Chase, Martin Bruestle, Brad Grey...
Photo : Phil Abraham, Alik Sakharov
Montage : Sidney Wolinski, William B. Stich, Conrad M. Gonzalez...
Bande originale : Alabama 3
Origine : États-Unis
Durée : 86 épisodes d'une heure environ


(1) Chase avait convenu d'écrire un scénario qui était non seulement personnel, mais qui n'était pas non plus pré-mâché pour les spectateurs. "Sur les chaînes privés, tout le monde dit toujours ce qu'ils pensent, dit-il. Mes personnages mentiront à tout bout de champ." Il voulait avant tout que le pilote soit cinématique : "Je voulais faire le genre de chose que j'avais toujours voulu voir. Je ne voulais pas que ça soit une série. Je voulais faire un petit film chaque semaine."

(2) Même si les idées de départ ont été formulées par Christopher, le scénario du film a été écrit sous pression par un "nègre", J.T. Dolan, en remboursement de ses dettes envers la mafia.


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