Revoir X-Files - 2ème partie

Saisons et sentiments

Affiche Les Nouveaux Spartiates

Si, d'après Gaston Bachelard, "le réel n'est jamais ce qu'on pourrait croire mais il est toujours ce qu'on aurait dû penser", trouvez en quoi Mulder a envie de croire. 


Vous plancherez sur la question après notre petit périple en douze étapes vers les frontières du réel du douanier Chris Carter. Spoiler : au bout, il n'y aura pas de réponse.




SŒUR DE TISSU
Quatrième scénario de Vince Gilligan, fan de la série qui a intégré l'équipe après avoir écrit Ombre Mortelle (Soft Light, 2x23), Cœurs De Tissu (Paper Hearts, 4x10) a été, comme La Meute, interverti et programmé par M6 à une case plus tardive que prévue en raison d'infanticide. Le sujet est à ce moment-là un peu compliqué à traiter en France pour cause d'affaire Dutroux (l'épisode 8 de la troisième saison, Souvenir D'Oubliette, n'avait pas été diffusé l'année précédente car il mettait en scène une adolescente séquestrée). Mais nous sommes ici bien loin de la violence des Peacock, Cœurs De Tissu s'attachant à rendre l'épreuve que vit Mulder plus psychologique que physique : l'agent du FBI voit en rêve l'emplacement du corps d'une des fillettes assassinées par John Lee Roche, tueur en série dont il permit l'arrestation lorsqu'il était profileur pour le Bureau. En retrouvant les fétiches de Roche, des cœurs en tissu prélevés sur les victimes, Mulder comprend qu'il reste deux corps dans la nature. Et selon Roche, l'un d'eux serait Samantha Mulder. 

Cœurs De Tissu
Mulder court contre le passé avant de combattre le futur.

Avec cet épisode, Gilligan désirait secouer la pierre angulaire sur laquelle tout X-Files était bâti : l'enlèvement de la sœur de Mulder par des extra-terrestres et sa culpabilité de témoin impuissant du drame. En proposant l'idée un peu folle mais au fond parfaitement légitime que les petits hommes verts gris seraient une invention de l'inconscient d'un jeune Mulder déchiré par la disparition de Samantha, Gilligan met à l'épreuve la solidité du concept posé par Carter. Et si tout ceci, le complot, les aliens, les affaires non-classées, n'étaient plus motivés par un trauma, mais seulement un point de vue biaisé par celui-ci ? La question est excitante, et c'est particulièrement brillant de l'avoir posée en "rebootant" le principe même de la série : Cœurs De Papier ramène Mulder à sa capacité de profiler et rappelle à Scully son rôle premier, surveiller son coéquipier. Mais à l'arrivée, c'est toujours la culpabilité qui pousse Mulder à se dépasser. Et le doute, encore, subsiste.
La réussite de cet admirable petit loner perdu entre d'imposants segments sur la Conspiration démontre toute la souplesse que permet une anthologie fantastique embrassant le mode feuilletonnant, une méthode qui fera largement école dans les années qui suivent. 


SÉRAPHIN DU MONDE
Un an et demi plus tard, c'est encore un très discret loner qui vient mettre le dawa dans le mytharc : avec L'Ame En Peine (All Souls, 5x17), les auteurs replongent Dana Scully dans les affres provoqués par le diptyque Emily (Chrismas Carol et Emily, 5x06 et 5x07) qui la voyait retrouver (puis perdre) sa fille conçue d'après les prélèvements faits sur elle à l'époque de Duane Barry (saison 2). Confrontée aux morts violentes de jeunes filles handicapées retrouvées en position de prière, la sceptique mais néanmoins catholique Scully projette la perte de son enfant sur l'affaire. 

L'Ame En Peine
Scully perdue entre deux croyances, la lumière lui montre la voie.

Ecrite à huit mains (John Shiban et Frank Spotnitz d'après une idée de Billy Brown et Dan Angel - ça ne s'invente pas), cette histoire de filles à vingt-quatre doigts fût l'une des plus complexes à élaborer à cause de l'ambition des auteurs. Il était prévu que le segment ne soit qu'un simple cas d'ange dans le format classique du stand-alone, mais Shiban et Spotnitz voyaient là l'occasion de clore le deuil de Scully tout en stimulant davantage le grand chantier de cette cinquième saison : la bascule de la jeune femme vers l'autre croyance, celle de Mulder, qui pour le coup adopte une attitude de plus en plus cynique. Conséquence de la difficulté de la tâche : la projection à l'équipe du premier montage leur a clairement fait comprendre que le parcours émotionnel de Scully sur cet épisode ne fonctionnait pas. Il fut ainsi décidé de tourner des scènes de confesse dans lesquelles la docteur se confie au curé de sa paroisse, remontant le tout sous forme de flashbacks. Heureusement, les effets assez spéciaux du Séraphin viendront faire diversion et alimenteront bien plus les conversations que la structure relativement étrange de l'opus. Mais ce sont surtout les compositions de Gillian Anderson et de la jeune Emily Perkins qui parviennent à concrétiser les intentions dramatiques de cette Ame En Peine, et c'est bien là l'essentiel. 


MAKING A MULDER
3 mai 1998, nous sommes à six semaines de la sortie du long-métrage Fight The Future qui devra faire le lien entre cette saison 5 et la prochaine. Ce qui est à la fois jamais vu, éminemment casse-gueule (le film a dû être écrit et tourné avant la saison en cours) et un véritable test pour le show auprès du public, des critiques et aussi de la Fox qui, contrairement à ce qu'on pourrait croire, n'était pas du tout enthousiaste à l'idée de produire un long pour le cinéma, doutant des capacités de Carter et son équipe à mener de front autant de projets, un cinglant échec en salles pouvant écorner la marque X-Files (rappelons que la petite bande produisait en parallèle Millenium depuis la rentrée 1996, imaginez un peu leurs journées…). C'est dans ce contexte qu'est diffusé Les Nouveaux Spartiates (The Pine Bluff Variant, 5x18), antépénultième épisode de l'année qui, à l'instar de L'Ame En Peine la semaine précédente, va contribuer sous ces aspects de loner à bousculer un peu plus les convictions de chacun, et des téléspectateurs en particulier : Scully soupçonne Mulder d'aider une secte terroriste qui partage avec lui une colère froide envers le gouvernement. Cet intense jeu de faux-semblants a pour but d'accentuer le déplacement moral des personnages principaux tout en aggravant la tension entre eux, programme entrepris dès Redux 1 et 2 et le faux suicide de Mulder (5x01 et 5x02). Il y a plus moelleux pour inciter un public à se déplacer en salles pour suivre les aventures de leurs chouchous mais vous aurez saisi que la facilité est ailleurs.

Les Nouveaux Spartiates
Masque la menace.

Selon l'auteur du script, John Shiban (futur showrunner de Hell On Heels), "la fiction doit être le reflet des horreurs de ce monde". Et de sa complexité si l'on en croit Les Nouveaux Spartiates ! S'inspirant de l'intrigue à tiroirs de L'Espion Qui Venait Du Froid, le scénariste devait rendre les intrications des mensonges et manipulations accessible à un format de 42 minutes. Ardu. Mais c'est là qu'entre en jeu le savoir-faire de Rob Bowman qui mit en scène le long-métrage l'été précédent. Déployant tout un arsenal de techniques propres au cinéma (steadycam, suivis en longues focales, plans-séquences dynamiques, jeu avec des moniteurs et caméras de surveillance, travellings très doux – qu'il nomme avec facétie ses "plans à la Kubrick"), Bowman parvient à poser en quelques instants tous les intervenants et leurs motivations (ou desseins cachés). Citant ouvertement Heat, inversant l'argument d'Une Journée En Enfer cité également à l'image (cette fois le braquage est une diversion pour un attentat), s'ancrant aussi bien dans le réel (le titre original renvoie au nom d'un laboratoire de l'armée prétendument fermé sous Nixon) que dans le mytharc (Mulder a été contacté par la secte suite à sa conférence sur les OVNIs de Patient X, 5x13), Les Nouveaux Spartiates se pose clairement comme une note d'intention du film à venir. La paranoïa anti-gouvernementale réservée jusqu'ici à la Mythologie acquiert ainsi une dimension terroriste et prépare la formidable ouverture de Fight The Future


SONIC OVERDRIVE
Lorsque Poursuite (Drive, 6x02) est diffusé en novembre 1998, tous les networks US ont tenté de croquer dans le gâteau en lançant leur thriller surnaturel ou paranoïaque. Entre L'Homme De Nulle Part, Le Caméléon, Poltergeist: The Legacy, la seconde série de The Outer Limits, Sliders, Baywatch Nights (et oui) ou The Cosby Mysteries (quelle époque), le rip-off appelé à devenir le concurrent le plus sérieux des affaires non-classées selon la presse de l'époque était Dark Skies de la NBC lancé en septembre 1996. Etonnamment, elle ne fera pas bien longtemps illusion. L'introduction d'un des premiers épisodes montrait une voiture sur une route isolée de nuit dont la réception de l'autoradio ne tardait pas à être brouillée, annonçant un mystère mystérieux. Bingo, très vite une puissante lumière poursuivait le véhicule et aveuglait le conducteur. Un OVNI, forcément. Surprise : c'était un bête hélicoptère de l'armée. Le spectateur se demandait alors pourquoi les scénaristes avaient invoqué le poncif du signal radio deux minutes plus tôt, mais on est là pour gratouiller des PDM à la Fox.
Je raconte tout ça car
Poursuite démarre peu ou prou de la même manière : une bagnole fonce sur une route de l'Idaho poursuivie par la police, la scène est captée par un hélico de la télé dont les images sont parasitées, déformées, amplifiant le chaos qui se propage sur l'asphalte. Quarante minutes plus tard, les investigations de Scully l'ont amenée à découvrir qu'un puissant signal radio sous-terrain était la cause des maux des deux fuyards, et donc des perturbations vidéo du début. Et mine de rien, on tient là une des caractéristiques essentielles de X-Files : sa cohérence dans l'écriture, une cohérence s'illustrant par le soin du détail ou du travail sur l'image tout en se gardant de mâchouiller le travail pour le spectateur. Entre ces deux séquences, on assiste au destin tragique de Patrick Crump, obligé de se déplacer indéfiniment vers l'ouest sous peine de voir son oreille interne exploser.

Poursuite
"Say my name."

Deuxième épisode d'une sixième saison qui tutoie la perfection, Poursuite est la démonstration de force d'une équipe qui marche sur l'eau et consacre un Vince Gilligan qui fournit bijou sur bijou depuis trois ans. Efficace dans l'action, développant l'intrigue dans le tumulte et la déduction (on retrouve nos héros élaborant des théories contredites l'instant d'après), l'épisode se construit davantage par la relation extrêmement touchante entre Mulder et Crump, incarné par un Bryan Cranston habité. Leurs échanges entre acrimonies et compassion redonnent de la chaleur au personnage campé par Duchovny, résigné depuis la saison passée, ce qui se traduit par le très beau plan final le montrant arriver au bout de la route, de sa route, face à un océan d'incertitudes, tandis que la théorie scientifique de Scully s'avère ici être la bonne.
Si cet épisode est resté dans les mémoires pour son concept et la rencontre entre le showrunner et la star de Breaking Bad, il est également celui qui illustre à l'écran le plus grand changement intervenu dans l'histoire de la série : son déménagement à l'inter-saison de Vancouver vers Los Angeles, une traversée de l'est vers l'ouest aussi attendue que redoutée par l'équipe.
By the way, Aaron Paul apparaîtra dans Le Seigneur Des Mouches (Lord Of The Flies, 9x05), bitch! 


To be continued...


Revoir X-Files : 1ère partie
Revoir X-Files : 3ème partie


NB : L'affiche de The Pine Bluff Variant a été conçue par l'artiste J.J. Lendl




   

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