Une nouvelle dynamique pour le cinéma ?

Le temps digital

Nouvelle dynamiqueÉvolutions, mutations, ruptures. Ces trois notions traversent les propos des acteurs de la filière cinéma, tant sur les aspects technologiques que sur les modèles économiques.


Gérer un secteur en profonde mutation, faire évoluer les matériels, les moyens de communication et de transmission, ainsi que les modèles, voilà les enjeux aujourd'hui de l'industrie.



MUTATION DES MATÉRIELS

Dans l'industrie cinématographique, si les tirages argentiques de films ne se font presque plus, de nombreux autres domaines ont évolué sans pour autant disparaître : on continue à faire des films, simplement avec d'autres appareils, ou en les considérant différemment. Danys Bruyère, directeur caméra chez TSF, explique :
"Aujourd'hui […] on considère que la caméra c'est un accessoire qu'on monte au bout d'une optique. […] Avant, la caméra, c'était l'objet mythique du cinéma, c'était l'important, mais aujourd'hui elle change tous les trois mois."

Selon Bruyère, la durée de vie de ces appareils est passée en quelques années de quinze ans à dix-huit mois. Le processus de réalisation lui-même évolue plus rapidement que par le passé. Danys Bruyère ajoute, concernant les changements dans le matériel :

"L'année dernière ou il y a un an et demi [courant 2009], on n'aurait jamais pensé à faire des longs métrages avec des appareils photo."

De plus en plus de courts-métrages, de publicités ou de documentaires sont filmés ainsi, en raison principalement d'une qualité d'image et d'une facilité d'utilisation jamais atteinte auparavant. 




La recherche et le développement ont eux aussi été bousculés. Selon Jean-Louis Fréchin, de NoDesign, "les règles de l'innovation ont changé". Il ne suffit plus d'un "techno-push", de "concentrer dix milles chercheurs pendant cinq ans sur une technologie, en pensant que ce sera l'accès à un marché infini".

"Aujourd'hui, ajoute-t-il, c'est l'invention d'usages nouveaux, d'une nouvelle stratégie de relation avec les publics et de nouvelles histoires qui crée la vraie valeur. Ceux qui ont cette valeur peuvent acheter la technologie, les brevets et les machines de ceux qui s'étaient focalisés sur la technologie."


MUTATION DE LA CHAINE DE PRODUCTION
À l'instar des matériels, la chaîne de production elle aussi évolue. L'arrivée du matériel numérique a conduit les entreprises à s'équiper en connexions à haut débit de manière à pouvoir transmettre rapidement des données numériques, dématérialisées (des rushes par exemple), jusqu'à un centre de traitement de données (datacenter).

"L'idée aujourd'hui c'est de tourner avec une caméra numérique. Tout ça est dématérialisé, on a donc prévu de connecter nos plateaux en fibre optique avec les datacenters qui sont assez concentrés dans la zone", commente Paul Kistner d'EuropaCorp.

"La captation a évolué, on n'utilise plus les mêmes outils qu'auparavant et le numérique est en train de prendre le pas sur les autres techniques, continue Paul Kistner. Aujourd'hui il y a un enjeu de stockage de données qui est essentiel ; on dématérialise les contenus […] Les coursiers sont devenus une source de coût et d'insécurité très importante pour nos contenus, et à mon avis les réseaux, en fibre notamment, sont la meilleure réponse. On va utiliser le maillage qui est très dense, et la présence des datacenters à proximité pour connecter, interconnecter ces sites et faire en sorte de pouvoir communiquer, sécuriser les données, et communiquer avec d'autres acteurs de la filière y compris à l'international.




D'autres entreprises avouent s'intéresser au sujet, comme Euro Media Group, qui projette même de "mettre en place [son] propre datacenter" selon Rémy Bommelaer. C'est une même peur concernant les données privées que l'on retrouve chez Jean-François Delande, de TSF, qui souligne aussi un problème d'information au sujet du très haut débit :

"Aujourd'hui la plupart des médias sont acheminés par coursier, on est dans une vraie réflexion sur le 'tapeless', le fait de ne travailler qu'en fichier et de créer comme ça dans le cloud, avec captation en plateau, post-production et envoi aux producteurs. […] On imagine très prochainement travailler uniquement en réseau, pour différentes raisons : on a notamment en France aujourd'hui un problème d'acheminement des cassettes. [Concernant la fibre] on arrive à obtenir des informations, mais c'est souvent par la rumeur, par le “on dit”. Aujourd'hui on ne nous a envoyé aucun plan clair.[…] À l'heure actuelle, pour des problèmes de confidentialité, très peu de producteurs acceptent de confier leurs médias à un datacenter, ou de travailler avec. Ces mêmes producteurs confient leurs données bancaires à des datacenters, mais pas leurs médias !"

Certains pans entiers de la chaîne de production doivent parfois être revus, et peuvent être gérés par plusieurs acteurs ayant des savoir-faire communs. Ce sera le cas sur les plateaux de la Cité du Cinéma, qui seront mutualisés et sur lesquels viendra s'interpénétrer une multitude de métiers pour mener à bien la réalisation et la production d'un film.




Paul Kistner d'EuropaCorp : "Notre société a toujours travaillé avec Ubisoft, Atari, avec les grands studios de jeu vidéo français et internationaux".
"Nous avons conscience des passerelles qui vont se mettre en place entre les différents métiers [...] Nous nous rendons compte aujourd'hui que certaines compétences, ou certains moyens de fabriquer des images sont utilisés par différents acteurs de la filière multimédia. Il y aura donc certainement une rencontre et une agrégation de ces compétences, qui se fera dans le territoire et - sans doute - aussi à la Cité du Cinéma. Même si ce n'est pas notre priorité, nous l'accueillons les bras ouverts, et aujourd'hui nous discutons par exemple avec des gens qui font de la motion capture, ces gens-là utilisent ce travail pour le jeu vidéo, mais également pour le cinéma. Les gens qui font des effets spéciaux, de l'animation pure, ne se servent pas forcément de motion capture, mais nous savons que ce sont des gens qui collaborent, et Avatar en est le parfait exemple."

Le numérique et les métiers qui y sont associés viennent aujourd'hui avec le cinéma d'une manière générale, considère Kistner : "Ça illustre assez bien qu'il y a fatalement une convergence des métiers, et l'intégration d'autres compétences et d'autres métiers dans ceux du cinéma et de la fiction télévisuelle."

UNE RÉFLEXION EN "COOPÉTITION"
"Dans cette transformation, il n'y a pas de puissance sans puissance des écosystèmes, estime Jean-Louis Fréchin. Il faut une dynamique de “coopétition”, des gens qui se challengent, qui se défient, qui rivalisent, mais qui en même temps se nourrissent les uns les autres."
Un avis partagé par Paul Kistner : "On se rend compte aujourd'hui que certaines compétences, ou certains moyens de fabriquer des images sont utilisés par différents acteurs de la filière multimédia, que ce soit le jeu vidéo ou la fabrication d'autres contenus, donc certainement il y aura rencontre et agrégation de ces compétences."  




Rémy Bommelaer, du groupe Euro Media, commente pragmatiquement : "On ne peut pas s'offrir de plateaux, donc il faut à ce moment-là trouver un intérêt commun avec quelqu'un qui a un “ensemble projet”, dans lequel on peut venir s'implanter. C'est une très longue discussion, il y a parfois des moments aigus, et puis on finit par tomber d'accord."

Les entreprises privées ne sont pas les seuls acteurs concernés par cette "coopétition" inhérente à la nouvelle révolution du numérique. Pour Odile Grandet, du Campus Condorcet, "le numérique ne va pas remplacer des pratiques anciennes, notre objectif est de permettre de les croiser."

"Nous voulons construire une grande bibliothèque en libre accès, où se croisent les pratiques numériques et physiques pour créer un lieu de déambulation, de croisement des disciplines, de rencontres des chercheurs, de rencontres numériques, mais aussi de rencontres physiques parce qu'il n'y a rien de tel ni de plus important que de permettre à des chercheurs […] d'avoir un moment d'échange, de débat sur ce qu'ils font et sur les sources qu'ils utilisent."

De multiples exemples existent déjà, sur lesquels les professionnels peuvent se baser, aussi bien au niveau pratique - comme le système hollywoodien ou le réseau SohoNet, autour duquel se sont agrégées plusieurs entreprises de post-production londoniennes - qu'au niveau théorique avec notamment, selon Odile Grandet, le développement des Digital Humanities à King's College ou à l'University College London (London Center for Nanotechnology par exemple).




On observe la fin d'un système, mais il est encore difficile d'en prévoir un nouveau à long terme.
L'industrie gagne de nouveau en vitalité, c'est un fait, estime Danys Bruyère. Selon lui, les difficultés commencent à être surmontées, et les changements opérés "nous permettent de continuer à exister, et d'envisager le futur avec une sérénité retrouvée que l'on n'avait pas il y a de cela trois ans". Pour autant, tout n'est pas positif. D'une part, l'écart entre les projets les moins fortunés et les plus fortunés continue à se creuser. D'autre part, les entreprises dont les besoins nécessitent un fort investissement hésitent et souvent ne savent pas dans quelle branche investir.
"On est dans un métier à forte intensité capitalistique, commente Rémy Bommelaer. On n'a jamais demandé la haute définition, on n'a jamais demandé la 3D, et je ne remonte pas dans l'histoire pour savoir tout ce que l'on n'a pas demandé et sur lesquels il a fallu investir."
Pour donner un exemple simple, continue-t-il, un très gros car de tournage comme celui utilisé pour transmettre le foot sur Canal+ coûte dix millions d'euros. "Par rapport à nos métiers où l'on fait de gros volumes et de toutes petites marges, il est certain qu'on ne peut pas tout s'offrir."
La solution serait pour Danys Bruyère de monter un réseau comme SohoNet par exemple, un réseau communautaire autour des entreprises de post-production.

Odile Grandet, du Campus Condorcet, souligne une des difficultés - côté recherche - de construire ce nouveau système : "nous avons conscience que les outils de la recherche sont en pleine mutation, et nous allons construire un campus pour le XXIe siècle". Nous devons avoir, dit-elle, "la conscience que nous travaillons pour des chercheurs sans savoir exactement quelle sera leur manière de travailler".
Antoine Fayet, de l'ICADE, compte lui sur les professionnels pour aider à définir les nouveaux besoins :


"La réflexion doit aussi être conduite par les professionnels eux-mêmes : quel est le modèle type de studio de création télévisuelle de demain ? Dans quel modèle économique peut-il s'inscrire ?"




Texte de Clément Larrivé, entretiens de Ghislaine Azémard et Renan Mouren, dans le cadre du projet Géochronic mené par le programme Leden de l'université Paris 8, en collaboration avec le Conseil général de la Seine-Saint-Denis, le pôle de compétitivité Cap Digital, et la DIRECCTE.




   

Commentaires   

 
0 #1 Pépé Bob le dimanche 21 avril 2013 à 22:23
Article intéressant.
Tout ces beaux discours ne tendent finalement qu'à réduire les coûts, à se passer d'intermédiaire s, à réduire le temps de production et à accélérer le retour sur investissement.
Comme ce qu'à fait Lucas sur sa prélogie, mais à une échelle un peu plus large.
C'est un rêve d'actionnaire qui se paluche sur les bénéfices envisageables.
Du talent pour accomplir le cahier des charges mais pas de créativité.
Bordel de damned...
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