Grève des scénaristes, crise des idées

The TV reset

Grève des scénaristes

Depuis le 5 novembre 2007, une grève des scénaristes paralysait toute l'industrie du divertissement (séries, films, talk-shows). Heureusement, un accord a été trouvé in extremis permettant à la cérémonie des Esquimaux Euhouards d’avoir lieu. Et accessoirement l’autre cérémonie importante, les Oscars. L'occasion de revenir sur les fondements de cette crise et surtout ce qu'elle aura permis de révéler du système hollywoodien actuellement à l'oeuvre.


Seul moyen de sensibiliser l’opinion publique, la grève s’apparente en France à une prise d’otage (nous sommes tous des Ingrid Bétancourt !). Aux Etats-Unis, pas de dangereux cheminots en colère, seulement des scénaristes revendiquant une plus grande reconnaissance financière de leur travail. Outre les perturbations inhérentes à ce genre de crise (diffusions différées, tournages interrompus) la grève aura révélé au grand public l’importance de ces hommes de l’ombre dans la réussite de leurs séries préférées. Mais elle dévoile surtout une crise bien plus profonde, une faillite idéologique qui agite le landernau de l'entertainment depuis longtemps.


SAUVETAGE EN SÉRIE
La différence fondamentale entre les systèmes de production Français et Américains est la place accordée aux scénaristes. Quand la France privilégie une vision simpliste dictée par les préachats des chaînes de télé, les Etats-Unis considèrent le scénario comme le point névralgique autour duquel s'articule tout le processus créatif. A tel point que de nombreux acteurs se sont montrés solidaires (simples sympathisants ou activistes) en épousant la cause de ces scribes responsables de leur succès. Un conflit qui aura engendré un important manque à gagner en termes d'audience et donc de recettes publicitaires. Et aura précipité une fin de saison prématurée pour certaines séries. Reprise de tournage ou non, au moins la plupart sont elles assurées de repartir pour un tour supplémentaire. Car bien sûr, quelques unes seront restées sur le carreau, comme celles n’ayant pu fidéliser les téléspectateurs avec un nombre limités d’épisodes. L'accord signé le 9 février dernier bénéficie en premier lieu aux séries déjà en difficulté auparavant comme Lost, dont le mystère aussi savamment entretenu a tendance à lasser. Avec des audiences en baisse et malgré la passion des fans, le report de la moitié de la saison 4 (huit épisodes) sur la saison 5, outre le suspense intenable et la frustration que cela aurait impliqué, la cohérence déjà mise à mal en aurait pris un sacré coup. Peut être fatal. Ce serait dommage, tant cette série parvient à tenir en haleine avec des concepts vraiment ambitieux.
L’autre série touchée de plein fouet et qui respire, est sans conteste Heroes. Véritable phénomène outre-atlantique en 2007, et dans une moindre mesure chez nous, la série déjà en appel après une fin de première saison complètement ratée (et c’est un euphémisme) aurait sûrement hypothéqué ses chances de prolonger l’expérience au-delà de la saison en cours. Contrainte de solidifier des bases narratives bancales, la grève arriva au pire moment. Car on ne peut pas dire que le début de cette saison 2 relève le niveau. C’est simple, durant les six premiers épisodes, il ne se passe rien, ou presque. Et que les idolâtres veuillent bien ne pas s’offusquer, le créateur Tim Kring lui-même s’est excusé publiquement pour la piètre qualité, et l’acteur Adrian Profit Pasdar avoua que Heroes n’aurait pas fait long feu sur HBO. Le seul fait d’armes de Heroes est d’avoir introduit le grand public à la culture geek. Certes, cela relève plus d’une façade commerciale mais les scénaristes ont su prendre quelques risques et faire preuve d’un minimum d’inspiration et d’ambition (la relation des Bennet père/fille surtout).
On ne peut pas en dire autant de nombreux films, récents ou non.

Lost
 


ADAPTATIONS SERVILES ET DÉBILES
L’ampleur prise par cette grève aura dénoté de la créativité retrouvée de l’industrie télévisuelle et souligné le manque de renouvellement du cinéma hollywoodien. Les revendications des scénaristes étaient totalement justifiées par le manque de reconnaissance de leur profession d’autant plus si l’on  considère qu'une crise des idées fait rage depuis un bon moment déjà à Hollywood.
Dans notre société de consommation et de loisirs, les sources d’inspiration sont nombreuses. On ne compte plus les adaptations de comics, de best-seller littéraires, de faits-divers ou même de séries. Mais pour beaucoup de ces œuvres, le terme "adaptation" est inapproprié. Il serait plus juste de parler de transcription.
La plupart sont des illustrations serviles de livres à succès, la série des Harry Potter notamment (à l’exception du film de Cuaron, Le Prisonnier D'Azkaban), se contentant d'élaguer dans le texte plutôt que de faire un vrai travail d'adaptation. Mais ce n’est pas si facile de conserver l’esprit qui a présidé l’œuvre d'origine. Si Sam Raimi a su déjouer admirablement tous les pièges en mettant tout le monde d’accord avec sa vision de Spider-Man, il en est autrement pour les trois quarts des films basés sur des comics. Les puristes (dit aussi fans hardcore voire intégristes) ne supportant pas que leur livre ou BD de chevet ne soit pas retranscrite à la virgule ou la case près. Ainsi Sin City, pourtant révolutionnaire en terme d’image, n’arrive jamais à dépasser son simple statut d’adaptation fidèle. De belles images animées aussi dénuées d’émotion qu'elles sont trop statiques.
Sont également adaptés les jeux vidéo à succès. Et plutôt que de s’appuyer sur un travail d’écriture qui transcenderait le concept de départ, les films sont soit entièrement basés sur un gameplay autant jouissif à jouer qu’il est aussi saugrenu et intrinsèquement voué à l’échec à regarder (le bien nommé Doom) soit formellement fidèles mais dénués de tout affect (le frigide Silent Hill). Sans parler de l’incapacité à générer la peur avec un concept aussi génial que le hit vidéoludique de Capcom, Resident Evil. Au passage, signalons que l’adaptation aura engendré le premier zombie flick aseptisé. Pas une goutte de sang ou une once de tripaille à l’écran. Une tendance à la simplification qui figure une préférence accrue pour de belles images vides de sens. Ainsi, en édulcorant des personnages anticonformistes (John McClane devenu faf au service du gouvernement dans Live Free Or Die Hard) ou en faisant des succédanés de caractères ambigus et charismatique (Benjamin Gates étant la pâle photocopie contemporaine et idéologiquement puante de Indiana Jones), l'implication du spectateur lambda est largement favorisée. Toute charge politique ou critique véhiculée par le scénario sera d’autant plus facilement évacué que les images deviennent également inoffensives, donc plus vendables car politiquement correctes. Dans cette optique, The Island de Michael Bay est assez intéressant, cette transformation s'effectuant à l’écran : au départ fable science-fictionnelle ayant pour sujet le clonage, le film se mue peu à peu en un actioner pétaradant et en course-poursuite effrénée où toute implication éthique et morale sont balayées en même temps que le décor.


MOVIES SNATCHERS
Mais le véritable signe d’un essoufflement certain est le recours de plus en plus prononcé aux remakes. S’ils sont une pratique courante utilisée depuis toujours, leur nombre s’est considérablement accru. Entre ceux déjà mis en boîte et ceux à venir (en vrac : L’Age De Cristal, La Montagne Ensorcelée, Le Magicien d’Oz…), Hollywood recycle à tour de manivelle. Outre qu'ils sont emblématiques d'un tarissement de création, ils représentent une manière de se réapproprier les oeuvres originales.
Miser sur l’aura et la reconnaissance d’un classique est un bon moyen de faire du fric à peu de frais. Si encore cela permettait à un réalisateur d’apporter sa vision, de transcender l’œuvre originale pour en livrer une version à la fois différente et respectueuse, comme a pu le faire Carpenter avec The Thing, remake de La Chose Venue d’Ailleurs de Nyby et Hawks, ou récemment ce qu’à réussi à faire Rob Zombie avec sa relecture du Halloween de Carpenter justement. Un Big John assez ambivalent puisqu’on l’a vu défendre des purges infâmes comme les remakes de The Fog et Assaut sur le Central 13 ! Ou quand l’amour de l’argent fait dire n’importe quoi. Ces deux remakes en question sont parfaitement emblématiques du système à l’œuvre actuellement. Plus aucune place à l’interprétation, à l’imagination et au mystère, les motivations et autres justifications des divers personnages étant abondamment explicitées. D’un western à la lisière du fantastique et de l’horreur avec Assault, on passe à un vulgaire thriller d’action grâce au remake. Quant à The Fog, d’un film à l’ambiance délétère et à la tension palpable, on obtient un produit promotionnel pour jeunes acteurs à la mode. C’est aussi le cas de la nouvelle version de Hitcher qui n’a absolument rien compris au chef-d’œuvre de Robert Harmon.

The Fog
Pirates des Caraïbes ? Nouvelle attraction Disney ? Perdu. Seulement le remake de The Fog...


Refaire le même film est aussi le meilleur moyen de s’approprier l’original. C’est ce que démontre la vague de remake de films asiatiques qui ne sortiront sur le territoire US que dans leur version américanisée. Une manière de faire d’autant plus déplorable que face à l’emprise économique mondiale des Etats-Unis, les auteurs n'ont guère d’autre alternative, mais cela dénote d’un total irrespect et méconnaissance d’autres cultures. Les œuvres en question sont définitivement ancrées dans un contexte historique, politique, social et culturel totalement étranger à une audience Américaine. N’en garder que le décorum et ses éléments les plus représentatifs dénature et vide de toute signification ces films. Ring, Dark Water, Kaïro et bientôt The Host, autant de chef-d’œuvres devenus totalement insipides et exsangues de toute résonance. Le plus tragique est le cas de Takashi Shimizu qui depuis le succès de son premier film Ju-on (sorte de rip-off du Ring de Nakata) est condamné à refaire (ad vitan eternam ?) le même film. Ju-on disponible en quatre versions (deux films et deux téléfilms) au Japon et deux versions aux Etats-Unis sous le tire The Grudge.


LE BONHEUR, SIMPLE COMME UN REMAKE ?
Le remake permet également de relancer une franchise en perte de vitesse. Ainsi, malgré un numéro X assez jouissif et fendard, c’est au tour de Jason Voorhes d’être revu et corrigé, le remake de Vendredi 13 étant prévu pour l’année prochaine. Le tour de notre cher Freddy Krueger viendra lui aussi. Bien plus qu’un enjeu commercial ou une volonté soi-disant désintéressée de moderniser une œuvre pour une audience contemporaine, on assiste à une régurgitation de la contestation. La société de consommation actuelle absorbe les brûlots anarchistes et nihilistes issus de la période faste des années 60/70. Le cas de John Carpenter est vraiment significatif puisque l’œuvre de ce contestataire se retrouve véritablement pillée pour mieux être absorbée. Voir également le remake datant de 2003 du légendaire Massacre A La Tronçonneuse par le clipeur Marcus Nispel. S’il s’avère assez flippant par endroits, force est de constater que l'image est complètement aseptisée. Disparus le grain et les teintes jaunâtres véritables symboles de la putréfaction d'une Amérique encore secouée par le conflit au Viêt-Nam et la désillusion des institutions. Ce qui faisait la force de l'original étant bien son sous-texte politique qui donnait à cette farce macabre ses allures de pamphlet contestataire. Les conditions de tournage et le budget serré ont certes largement contribué à l’énergie radicale imprégnant le film, il n’empêche que le contexte socio-politique de l’époque y est fortement ancré.

L'Armée des Morts
 


Si les années 90 nous avaient offert une version remixée et colorisé de la mythique Nuit Des Morts-Vivants de Roméro, ce n'est rien comparé au remake de son Zombie. Dawn Of the Dead (titre original de Zombie) est un pur produit de la génération des seventies qui s'attaquait à la société de consommation dans son ensemble. Si c'est pour livrer une attaque identique au consumérisme, pourquoi en faire un remake ? Qu'est-ce que cela apporterait de plus ? Le problème, c'est que justement L’Armée Des Morts ne prétend pas s'inscrire en digne hommage ou prolongement de l'original mais bien à asseoir définitivement la mainmise des studios sur les classiques qui ont inspirés toute une génération de cinéastes, de journalistes, d'écrivains actuels dont la fibre contestataire est mal acceptée voire rejetée. C'est bien pour étouffer dans l'oeuf toute émergence d'une nouvelle génération plus critique envers la société que ces remakes sont faits. Ils ne sont là que pour satisfaire cette génération nourrie à MTV et Jackass en leur proposant des films non plus basés sur une histoire aux résonances actuelles mais sur les vedettes qu'ont leur vend à longueur de clips et d'émissions trash.
Finalement, il est faux de dire que ces remakes n'ont aucune signification contemporaine. Car malheureusement, ils sont les dignes rejetons d'une société de consommation toujours plus avide à recycler les mêmes idées pour en faire des produits toujours plus attractifs mais sans véritable essence.
Peut être pire. Le succès public du remake de Massacre A La Tronçonneuse a engendré une préquelle solennellement intitulée The Beginning. Outre que de commencement il n’en a que le titre, cela traduit une certaine forme de révisionnisme. Fonder une préquelle sur un remake à tout d’une tentative de faire oublier qu’il existait un film de 1974 à la base du mythe.

Pourtant, les séries ne sont pas toujours la panacée, on n'est jamais à l’abri de décideurs ignares considérant comme un sommet de modernité le plus basique soap-opéra. Et oui, aux Etats-Unis aussi ils ont leurs lots de Plus Belle La Vie. Mais il est indéniable que la petite lucarne bouillonne d’idées et propose des alternatives à la fois originales et respectueuses de l’intelligence des téléspectateurs (Californication, Dexter, Big Love, The Shield…). En face, sevrés à des films toujours plus lénifiants, les spectateurs recherchent désormais un simple divertissement. Mais on s'achemine de plus en plus vers un divertissement simpliste.
Cette grève allait bien au-delà du désir de reconnaissance et d’augmentation des droits d’auteurs. Elle opposait deux conceptions bien distinctes du médium, les producteurs ne pensant désormais plus qu'en terme d'images et non plus aux discours qu'elles se doivent d'illustrer et de véhiculer.
Bien plus qu'un enjeu financier, c'est un véritable enjeu idéologique dont il est question. La relative liberté d'esprit et d'action des séries télévisées est encourageante face aux critères économiques présidant désormais à la destinée de nombreuses productions. Reste à savoir si la résolution du conflit saura préserver cette indépendance. 




   

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