The Garden Of Words

Tanka girl

affiche The Garden Of Words

Chantre des histoires d'amour torturées, Makoto Shinkai récidive brillamment avec The Garden Of Words où l'expressivité des sentiments n'est plus seulement l'apanage d'images éblouissantes mais se transmet aussi par les vers d'un tanka (poème traditionnel japonais).


Ces précieux mots permettront d'amorcer un premier contact entre deux jeunes gens, Takao et Yukino, et seront le ferment de leur histoire.

La très courte durée (46 minutes) de la dernière œuvre du réalisateur japonais peut s'avérer frustrante, mais elle permet au final de préserver et consolider l'intensité de ce récit. Et contrairement à La Tour Au-Delà Des Nuages et Voyage Vers Agartha, rien ici ne justifiait de l'étayer d'avantage. S'il use des mêmes recettes esthétiques et narratives, Shinkai n'est pourtant pas dans la redite stérile puisqu'il fait évoluer son art en même temps que ses personnages, jamais interchangeables d'un film à l'autre. La solitude, sensation majeure rythmant ses histoires sur des humeurs différentes, adopte ici une forme nouvelle qui ne nous sera dévoilée que tardivement par le biais du destin de Yukino, la jeune femme que Takao rencontre un matin pluvieux sous un abri au milieu d'un parc.

Lycéen rêvant de devenir créateur de chaussures, Takao est immédiatement fasciné par cette jeune femme plus âgée. Il espèrera ainsi secrètement chaque matin que la pluie tombe pour lui permettre de la retrouver, et malgré les multiples retrouvailles, elle demeurera un mystère. Leur différence d'âge n'empêche pas un lien affectif de se créer, d'autant que le tanka qu'elle lui récite au moment de disposer après leur première rencontre attisera encore un plus son intérêt. Ce tanka ("Gronde le tonnerre. S'offusque le ciel. Et tombe la pluie. Ainsi pourrai-je te retenir") qui vaut dans sa bouche comme une prière, un vœu, une incantation à d'autres rencontres.

The Garden Of Words


Une autre constante du cinéma de Makoto Shinkai sont les difficultés de communication toujours accrues de protagonistes amoureux. Et pour contourner cette séparation, un lien mental, sensitif va devoir se créer. Shinkai formalisant cette action par le biais de sa mise en scène, par le choix de son découpage, la composition de ses cadres, la répétition (presque une allitération) de plans de paysages où certains montrent les personnages prendre place, afin de créer une dynamique, une harmonie. Dans The Garden Of The Words, Shinkai s'y emploie avec grâce et magnificence de paysages toujours plus photo-réalistes (le rendu est assez dingue), sa touche picturale apportant un surplus de poésie. Et puis ses habituels jeux de lumière sont toujours aussi incroyables.
Et parce que le récit implique que Yuniko et Takao ne se retrouvent dans ce jardin japonais uniquement les jours de pluie, s'opère un renversement émotionnel saisissant insinué par la lumière. Ainsi, la mélancolie, la tristesse surviennent dès que pointe une lumière éclatante baignant l'environnement urbain. Les reflets iridescents qui se forment sont autant d'éclats lacérant les cœurs de ces jeunes gens incapables d'avouer, de révéler leur attirance et leur souffrance.
Le but ultime de ses films n'est pas forcément la réunion physique des amoureux qui les peuplent mais de donner à chacun la possibilité de s'accomplir pleinement, d'atteindre leur plénitude, de dépasser leur difficultés grâce à cette puissante complicité qui se créée. Ou du moins les orienter vers cette voie, leur apprendre à grandir. A marcher. Et c'est ici particulièrement prégnant et pertinent puisque Takao s'échine à confectionner des chaussures, notamment une paire qu'il destine à sa bien-aimée.

The Garden Of Words


5 Centimètres Par seconde
avait déjà institué un changement patent chez Shinkai, une évolution nécessaire qui illustrait la possibilité que la réunion avec l'être aimé n'advienne plus jamais. Soit arriver à accepter de le laisser partir sans pour autant l'oublier. Un état que Voyage Vers Agartha va complètement exacerber avec sa fuite vers un univers miyazakien dans l'âme, invitation à un voyage introspectif pour parvenir à faire son deuil et poursuivre sa route enfin apaisé. The Garden Of The Words se place thématiquement dans cette évolution narrative alors qu'en apparence Shinkai semble revenir à une veine plus shôjo manga de son oeuvre. Portée par des images époustouflantes et une intrigue simpliste centrée autour d'une rencontre romantique à souhait, l'aliénation sentimentale frappant ces deux êtres est terriblement pesante.
Tout oppose ces deux personnages, leur âge, (15 ans pour Takao, 27 pour Yuniko), leur milieu (il est lycéen, elle fait partie du monde "adulte" du travail), il parle volontiers de sa passion créatrice tandis qu'elle ne livre rien d'elle-même, et c'est ce qui rend leur rapprochement si beau et émouvant. D'autant que Shinkai créé un espace propice à leur communication puis leur communion. Pas d'uchronie, de mondes parallèles ou fantastique, d'espace intersidéral mais un lieu bien ancré dans la réalité urbaine (presque enclavé), un parc, qu'il transcende vers un lieu hors du temps, détaché de toutes contingences scolaires ou sociales. Yuniko et Takao ne se retrouvent que les jours de pluie (par pur hasard mais quelque part provoqué par leur spleen respectif), un temps vidant forcément le parc de ses habituels promeneurs. De plus, ils prennent place sous un abri dont la verdure environnante et le rideau d'eau ruisselante du ciel renforcent la nature de bulle d'intimité ainsi formalisée.

The Garden Of Words


Ce qui rend The Garden Of Words si précieux est que l'on est témoin de cette idylle naissante alors que dans les précédents travaux de 
Makoto Shinkai, nous étaient présentées des relations déjà établies. La proximité entre le jeune garçon et la jeune femme sera tout d'abord comme eux, timide. Assis sur deux bancs perpendiculaires, ils maintiennent une certaine distance. Les plans aussi adoptent cette disposition puisqu'ils ne seront rapprochés qu'une fois que les deux auront commencé à échanger quelques mots, donc lorsqu'ils auront commencé à bouleverser leur solitude respective. Des échanges verbaux garants de l'éclosion de leurs sentiments, qui seront circonscris à cet espace d'intimité, des mots qui revêtiront une grande importance tant, selon comment ils sont agencés en poème ou récrimination explosive, seront porteurs d'un espoir, d'une promesse de retour et permettront in fine à la parole de vraiment se libérer. Et aux deux personnages de se décharger du poids qui les empêchait d'avancer.
La communication entre eux passe également par une réciprocité mentale et allusive, leur pensées et leurs petits gestes instillant un subtil dialogue. Mais c'est réellement avec des mots que leur union sentimentale sera scellée, notamment lorsque Takao parviendra à compléter le tanka de Yumiko.

The Garden Of Words


Makoto Shinkai met en scène une romance pas comme les autres : lorsque ces deux êtres isolés se touchent enfin, c'est au sein d'une séquence d'une infinie délicatesse d'où transparaît une certaine sensualité. Une scène parfaitement bien menée puisqu'elle est la conséquence de la passion de Takao pour la création de chaussures. Mais là encore, le réalisateur joue superbement la proximité et la mise à distance pudique en alternant de subtiles variations de valeurs de plan. Et il n'hésite pas à marquer ses images du sceau d'une mélancolie intrinsèque en présentant dans le même cadre les deux personnages indiciblement séparés par un élément du décor. Or au moment où se forme l'image tant attendue d'une union enfin aboutie, une branche se superpose et, par un effet de perspective dû à la mise au point de l'objectif, s'interpose entre eux, rappelant la fragilité de leur relation née de la pluie et soumise aux aléas du temps. Une relation frappée du caractère éphémère des saisons, des gouttes d'eau s'évaporant au soleil.

Chez Shinkai les conclusions tragiques ne sont pas une fin en soi, un procédé facile pour larmoyer, mais marquent avant tout la fin d'une étape primordiale. L'horizon n'est jamais obstrué. Et rien n'est jamais figé. Un nouveau cycle peut débuter. Comme la pluie succède au beau temps.




KOTONOHA NO NIWA
Réalisateur : Makoto Shinkai
Scénario : Makoto Shinkai
Production : Kôichirô Itô, Noritaka Kawaguchi, Kohei Kenmotsu, Yukari Kiso, Yuuichi Sakai
Montage : Makoto Shinkai
Photo : Makoto Shinkai
Bande originale : Daisuke Kashiwa
Origine : Japon
Durée : 46 minutes
Sortie française : en Blu-ray et DVD (chez Kazé) depuis le 8 janvier 2014 




   

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