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Critique par ZUG le 29 juillet 2009

Shine a light

Affiche La Tour Au-Delà Des Nuages
Les adjectifs solaires (brillant, lumineux, illumination…) manquent pour définir La Tour Au-Delà Des Nuages de Makoto Shinkaï dont les constants jeux de lumière engendrent un émerveillement de tous les instants plutôt qu’un aveuglement critique.
Si mieux vaut tard que jamais, dans le cas du film de Makoto Shinkaï on peut rajouter qu’il était temps de découvrir le premier long d’un artiste avant tout reconnu au Japon pour ses courts-métrages. Sorti en 2004, La Tour Au-Delà Des Nuages a enfin débarqué dans nos bacs DVD au mois d’avril dernier. On ne peut pas dire que le film aura traversé les continents à la vitesse de la lumière !  Malgré tout, peu se seront faits l’écho de cette œuvre exceptionnelle tant dans sa conception que dans ses thèmes. Il n’y a pas que Miyazaki, Otomo, Kon ou Oshii au pays du Soleil Levant, véritable vivier sans cesse renouvelé de talents de l’animation.

Mais avant d’entrer dans le vif du sujet, prenons le temps de découvrir brièvement Makoto Shinkaï, véritable phénomène créatif qui s’inspire autant de Shyamalan que de Hideaki Anno (Neon Genesis Evangelion) pour former un style visuel incomparable.

ÉTOILE FILANTE

Car pour bien appréhender le film qui nous occupe aujourd’hui, il faut aborder les œuvres précédentes de cet auteur car elles traduisent une évolution graphique et thématique dont La Tour Au-Delà Des Nuages constitue un premier aboutissement.
Diplômé en littérature japonaise (!), Shinkaï débute sa carrière dans une société de jeux vidéo où il apprendra le métier d’animateur en travaillant sur les séquences de ero-games (jeux de dragues typiquement japonais). Il laisse cependant libre cours à son imagination et à son talent durant son temps libre et crée seul un court de cinq minutes, Kanojo To Kanojo No Neko (Elle Et Son Chat), relatant le quotidien d’une jeune fille "raconté" par l’intermédiaire de son chat qui livre avec tendresse ses pensées sur sa maîtresse. Un court qui aura durablement marqué les spectateurs et surtout suscité l’intérêt de Yosihiro Hagiwara qui le distribuera via sa boîte Mangazoo. Entièrement réalisé, monté, animé, doublé par Shinkaï, ce premier travail en noir et blanc contient déjà tout ce qui définira son œuvre à venir. Plans décadrés de ses personnages, nombreuses scènes en plan fixe (des plages contemplatives rappelant Anno), qui alterne avec d’autres plus courtes (un montage haché qui imprime le rythme) et la difficulté à communiquer ses pensées ou ses sentiments (avec l’être aimé ou plus tard "un adversaire") qui sous-tend toute l’œuvre de Shyamalan.

Après ce coup d’essai transformé en coup de maître, il se lance définitivement en tant que réalisateur. S’ensuit le (très) court-métrage Other Worlds (1'22")  captant les tranches de vie d’une jeune fille rêvant d’une relation capable de la transporter comme le ferait un vol dans un avion et Egao (Sourire), clip illustrant une chanson de Hiromi Iwasaki contant le quotidien d’une petite fille et de son hamster courant dans sa roue puis dans de grands espaces.
Des réalisations qui semblent anecdotiques et pourtant qui annoncent l’exploration prochaine d’espaces toujours plus vastes.

Ainsi Hoshi No Koe (Les Voix d’une Etoile Lointaine), s’il confirme son intérêt pour les émois amoureux de jeunes gens, ouvre son champ des possibles comme son espace et profite d’un budget plus conséquent pour allonger la durée (25 minutes) en étoffant son univers d’une intrigue science-fictionnelle (une escadrille d’humains pilotant des méchas combat une race d’extra-terrestres aux confins du système solaire), inscrivant son film dans un genre plus excitant que le shôjo manga (romance pour adolescentes) dans lequel ses premiers travaux semblaient gentiment se concentrer.
Il lui aura fallu deux ans pour venir à bout seul de ce récit dont les batailles stellaires renforcent la dramturgie plutôt qu’elles n’en constituent l’articulation. En effet, l’éloignement imposé par cette guerre spatiale accentue les difficultés et surtout le temps de transmission des SMS (six mois, un an…) que la jeune Mikako envoie à son compagnon Noboru resté sur Terre. Malgré la distance, va se tisser entre eux un lien de plus en plus profond et puissant puisque les émotions et le mental compenseront les limites technologiques, les deux personnages parvenant à s’exprimer in fine d’une seule et même voix. Ce qui est également le cas dans Kanojo To Kanojo No Neko  et bien évidemment dans La Tour Au-Delà Des Nuages. Visuellement superbe Hoshi No Koe affiche pourtant les limites de Shinkaï dans le désign et la caractérisation de ses personnages quand les décors (quotidiens ou fantasques) étalent sans complexe leur magnificence que le réalisateur transcende un peu plus au moyen d’impressionnants et stupéfiants jeux de lumières. Loin d’être une étoile filante, Makoto Shinkaï confirme à chaque fois qu’il est définitivement une étoile montante.

THE LIGHT TOWER
C‘est sans doute cette lumière qui nimbe désormais ses œuvres qui définie le mieux l’artiste puisque ces rayons solaires en frappant (directement ou réfléchis) lieux et personnages leur confèrent une dimension onirique et mélancolique reflétant les sentiments qui émanent du film. Des sensations accentuées par La Tour Au-Delà Des Nuages dont le rythme langoureux confine à l’illusion hypnotique.

La Tour Au-Delà Des Nuages

S’il en reste l’exclusif maître à créer, Shinkaï s’est cette fois-ci entouré d’une équipe apte à l’aider dans ce projet d’envergure puisque la durée conséquente pour lui (1H31) constitue une mise à l’épreuve de ses thématiques et de ses qualités esthétiques. Autrement dit, l’univers de Makoto Shinkaï parviendra-t-il à s’émanciper du format court et nous toucher avec la même force ? C’est peu dire que le résultat dépasse les attentes et les espérances.

Même entouré de collaborateurs, il aura fallu une fois encore deux ans pour aboutir à un projet en perpétuelle évolution puisque les images du teaser de trois minutes diffusé en 2002, si elle reprennent l’essentiel du scénario seront absentes en l’état car intégrées différemment à la trame et surtout formellement magnifiées.
Dans une réalité alternative, le Japon est scindé en deux territoires en guerre, l’un allié aux américains (ou peut être même plutôt sous leur coupe ?), l’autre dénommé l’Union qui s’est emparé de l’île d’Hokkaidô d’où est érigée une immense tour montant jusqu’au ciel. Nous sommes en 1996 et deux collégiens Takuya et Hiroki n’ont qu’une idée en tête, atteindre cette tour qui hante l’horizon de chaque plan à bord de l’engin volant qu’ils confectionnent grâce à des matériaux récupérés.

La Tour Au-Delà Des Nuages

Un projet que les deux garçons partagent avec leur camarade de classe Sayuri dont Hiroki est amoureux. Durant un été entier, la promesse d’aller au-delà des nuages créera un lien indéfectible entre les trois amis. Mais cette idylle comme leur promesse ne résisteront pas à la disparition soudaine de Sayuri. Chacun suit sa voie, et trois ans après Takuya est un scientifique oeuvrant dans une équipe cherchant à percer les mystères de la tour tandis que Hiroki poursuit sans conviction ses études, s’isolant de plus en plus socialement à mesure que le souvenir de Sayuri et de sa promesse de l’emmener à cette tour se ravive. La jeune fille qui depuis trois ans est dans le coma et dont l’activité cérébrale correspondant à un réveil progressif coïncide étrangement avec l’activité énergétique de la tour.

Les conditions de construction de la tour, son fonctionnement, son but ne nous seront jamais dévoilés. Tout au plus apprendrons-nous qu’elle semble être le pivot de mondes alternatifs qu’elle superpose à la réalité  et qui pourtant est loin d’être le centre du récit qui se concentre sur l’amour unissant le trio. Ce rôle de point nodal de différentes dimensions rappelle la saga épique et fantastique The Dark Tower structurant l’imaginaire de Stephen King où Roland le pistolero et ses amis (son ka-tet) doivent atteindre une mystérieuse tour sombre afin de la protéger. Les deux ont ainsi des caractéristiques communes puisqu’elles semblent s’étendrent jusqu’à l’infini et dans leur centre s’enroulent une infinité de réalités parallèles.

La Tour Au-Delà Des Nuages

S’il est également queston d’une tour obsédante concrétisant un cheminiment personnel pour chacun des protagonistes, La Tour Au-Delà Des Nuages sacrifie une ampleur narrative à peine esquissées au profit de la quête intime des trois héros. Un édifice constamment présent à l’écran dans la profondeur de champ et constituant une fracture nette de l’image même puisque barrant de part en part le cadre. Figurant ainsi un obstacle à l'unification de ce Japon uchronique ou bien un moyen de recoller deux parties d'une même image.

La Tour Au-Delà Des Nuages

Simple élément narratif ou discursif, la tour représente pourtant un enjeu majeur pour une faction de rebelles voyant dans sa destruction la possibilité d’unifier les deux territoires en guerre. Takuya sera d’ailleurs embringué dans la réalisation de cet objectif qui s’avèrera paradoxalement complémentaire de celui d’Hiroki décidé à s’approcher au plus près pour réveiller sa belle. Une tour dont l’expansion dimensionnelle sera présentée comme une menace sans que cela soit avéré puisque jamais le point de vue de l’Union ne nous sera soumis. Un doute comparable à celui de Hoshi No Koe puisque l’hostilité des Tarsiens ne sera pas confirmée ou infirmée. Et d’ailleurs pourquoi se dénommer l’Union ? Et si le but recherché était une unification totale jusque dans la structure même de réalités alternatives ce qui expliquerait l’édification de cette sorte de tour de Babel dimensionnelle ? Des interrogations dont la résolution sera laissée à l’appréciation de chacun, libre au spectateur d’élaborer ses propres théories ou conclusions. Peu importe après tout puisque l’essentiel est que Shinkaï utilise la force symbolique de la tour pour dépeindre les relations entre Takuya, Hiroki et Sayuri. La traduction anglaise du titre, The Place Promised In Our Early Days, donne une indication sur la signification qu’ils accordent à cette tour au regard de ce qu’ils ont partagé le temps d’un été. La promesse non pas de retrouver un paradis personnel perdu, de s’enfermer dans la nostalgie des jours heureux d’une adolescence perpétuelle mais bien atteindre ce moment où se confondent les aspirations de jeunesse et l’expérience acquise par une vie d’adulte. Soit le bonheur d’un accomplissement personnel. Sur ce point (et une multitude d'autres d'ailleurs), il est étonnant de constater comment Là-Haut et La Tour Au-Delà Des Nuages se rejoignent et entretiennent de troublantes correspondances.

INTIMITÉ
Or le film de Shinkaï préfère s’attarder sur l’histoire d’amour entre Hiroki et Sayuri dont les états de conscience opposés ne les empêcheront pourtant pas de communiquer, d’entrer en résonance. Evoluant dans des mondes antagonistes (le rêve pour Sayuri, la réalité pour Hiroki) la tour agira comme une sorte de passerelle mentale (là encore, ce n’est jamais clairement explicité mais c’est une interprétation que l’on peut tirer de ses pouvoirs). Le tout capté par la caméra de Shinkaï qui regarde de loin ou plutôt d’une distance capable de préserver leur intimité. C’est la raison pour laquelle l'auteur multiplie les plans fixes où les personnages sont décadrés et dont la vision est souvent obstruée par un élément du décor.

La Tour Au-Delà Des Nuages

Mieux, leur propos les plus personnels seront à chaque fois rendus inaudibles par le bruit d’un train passant devant leur quai. Shinkaï fait du spectateur un véritable observateur (et non pas voyeur) qu’il intègre de manière incroyablement réaliste.
Un film exceptionnel qui dépasse une caractérisation parfois superficielle et gnangnan si l'on considère Sayuri apparaîssant comme une version idéalisée de jeune fille. Mais c'est finalement logique dans ce contexte puisque cette dernière ne sera présentée qu'au travers les rêves et souvenirs de Hiroki.
Enfin (parce qu’il faut bien conclure cette critique dont l’ampleur inattendue confine à l’analyse), notons l’incroyable capacité du réalisateur à faire peser la menace sourde d’une guerre imminente via ses lumières crépusculaires baignant des pièces (chambre d’hôpital, salle de cours, couloir…) désespérément vides ou simplement hantées par quelques personnages presque fantomatiques. Une ambiance quasi dépressive rendue extraordinairement tangible mais non dénuée d’espoir, celui de pouvoir serrer enfin l’être aimé.

La Tour Au-Delà Des Nuages

Lorsque même les mots sont incapables de décrire les sentiments soit parce que l’on a oublié ce que l’on voulait dire, soit parce que l’on a pas osé le dire, il suffit à Makoto Shinkaï de célébrer une union par l’intermédiaire de la musique, de regards, de jets de lumière et un seul mot, okaeri (bienvenue). Bienvenue, oui. Un simple mot prononcé qui appelle mille promesses d’avenir et qui conclut une des plus belle invitation au voyage de l’année.

En espérant que la prochaine escale Byousoku 5 Centimeters (Cinq Centimètres par second) terminée depuis 2007 ne parvienne pas dans cinq ans dans nos contrées…
8/10
KUMO NO MUKÔ, YAKUSOKU NO BASHO
(The Place Promised In Our Early Days)
Réalisateur : Makoto Shinkaï
Scénario : Makoto Shinkaï
Production : John Ledford, Mark Williams, Makoto Shinkaï
Montage : Makoto Shinkaï
Bande originale : Tenmon
Origine : Japon

Durée : 1h31
Sortie française : en DVD depuis le 15 avril 2009
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 1 Posté par Ox le 06 août 2009 à 00:35

Un film .. étrange.  
L'ambiance est magnifique, l'animation est sans failles, les décors sont géniaux. Un film très poétique, même si l'on reste un petit peu sur sa faim quant au véritable but de cette tour. Le choix du réalisateur de se concentrer sur l'histoire du trio et de ne pas dévelloper donne un film très humain, émouvant, mais bon, on aurait aimé quand même un tout petit plus d'explicite. 
Impression globalement positive, quand même.
 2 Posté par Sonocle Ujedex le 15 août 2009 à 04:01 | website

Quel malheur de ne pas avoir eu ce film dans ma ville. Tout ce qui n'est pas Ghibli a la vie dure niveau distribution.  
Heureusement que L'Ouvreuse est là pour traiter non seulement des films oubliés, mais aussi pour critiquer des anime japonais avec autant de rigueur, de sérieux que n'importe quel autre film, tout en invoquant la culture et le point de vue adéquat. 
 
Très bonne critique ZUG. J'aimerais lire plus d'articles sur les anime aussi bien écrit que ceux là sur la toile (ou même la presse...mon dieu, la presse anime, quel gâchis).
 3 Posté par Zug le 15 août 2009 à 18:06

Merci pour le compliment ! 
 
Quant à la distribution en salles, rassurez-vous (enfin façon de parler) il n'est sorti nulle part ailleurs qu'en DVD. Mais c'est vrai qu'il serait bon que des anime autres que Ghibli soit enfin accessibles. Patience, même Miyazaki a eu du mal et mis du temps à percer chez nous.
 4 Posté par Zug le 17 août 2009 à 10:03

Oui, c'est vrai Ox, le film aurait mérité de s'étendre un peu plus sur cette tour. Mais cette incertitude sert plutôt admirablement le propos du film et la tour est utilisée avant tout pour révéler les caractères et fêlures de chacun. Dans un autre contexte, oui en savoir plus aurait été nécessaire. Mais dans un tel récit intimiste, cela aurait sans doute trop parasité les relations des personnages. 
Ce film et cet auteur sont vraiment à découvrir

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